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jazz - Page 3

  • La bonne recette du contrepoint au Naturel

    gilles naturel, contrapuntique jazz band act 2, contrebasse, jazzVu de loin, vous pourriez penser que je vais parler cuisine. Mais il est bien question de musique, et pas n’importe laquelle. Celle dont on peut se régaler, pour ne pas dire apprécier toutes les saveurs (j’en ai fini avec la métaphore culinaire), sur le nouveau disque du contrebassiste Gilles Naturel, musicien précieux qui n’a à son actif qu’une poignée d’albums qu’on peut compter sur les doigts d’une seule main (Naturel en1998, Belleville en 2007 et Contrapunctic Jazz Band en 2011) ; un sideman (attention : rien de péjoratif dans ce mot, bien au contraire, car Gilles Naturel est de ceux dont on recherche la présence pour son groove têtu et le sentiment de sécurité qu’il inspire à ses partenaires de scène. Comme disait je ne sais plus qui, le sideman est le musicien indispensable qui se tient à vos côtés, qui vous soutient) auquel le saxophoniste Benny Golson rend d’ailleurs un hommage appuyé sur le texte du livret de Contrapunctic Jazz Band Act 2, publié sur le label Space Time Records. 

    Contrapunctic Jazz Band... Il y a du contrepoint dans l’air, donc. Stop ! Ne filez pas ventre à terre en entendant ce mot souvent rébarbatif dans l’inconscient collectif (l’enseignement de la musique en général et du solfège en particulier n’étant pas toujours une partie de plaisir pour les plus jeunes, tout juste libérés du supplice de la flûte à bec dans les collèges), à l’idée qu’il pourrait s’agir d’un projet austère ou si résolument savant qu’il aurait perdu son âme et distillerait l’ennui. Rien de tout cela, mais au contraire une proposition toute simple : une heure de plaisir, voire de sérénité complice, qui s’appuie d'une part sur une équipe à la composition plutôt singulière, et d'autre part sur un répertoire mêlant compositions originales et reprises, celles-ci étant puisées à la fois dans le « jazz patrimonial » (Charlie Parker, Dave Brubeck ou Fats Waller) et dans l’histoire plus lointaine de la musique (Carlo Gesualdo pour l’époque de la Renaissance ou, plus près de nous, Maurice Ravel). 

    D’un point de vue théorique, on peut rappeler en quelques mots que le contrepoint est une technique d’écriture consistant à superposer des lignes mélodiques distinctes. C’est une forme d’arrangement (pour employer un terme plus contemporain) qu’on rattache plus volontiers à Jean-Sébastien Bach et à ses fugues qu’au jazz. D’où l’intérêt majeur de ce travail entrepris par le contrebassiste, qui donne naissance à une musique d’une grande variété de couleurs, mais d’une constante homogénéité. Création et re-création. 

    Le jazz band de Gilles Naturel est sans piano, mais il ne manque pas de souffle pour autant. Pensez donc : du côté des fondations, un tuba (Bastien Stil) et un trombone (Jerry Edwards) ; préposés aux envolées, une trompette (Fabien Mary) et deux saxophones (Guillaume Naturel qui joue aussi de la flûte, mais aussi Lenny Popkin, disciple de Lenny Tristano).  Sans oublier, et pour cause, la batterie de Donald Kontamanou qui forme avec la contrebasse une section rythmique d’une solidité à toute épreuve. Une sacrée paire en symbiose... naturelle, oserait-on dire. On ne le soulignera jamais assez : les qualités intrinsèques de Gilles Naturel sont la justesse, la maîtrise du tempo, la chaleur d’un jeu qui recourt quand il le faut à l’archet (ah, la belle exposition du thème de « Donna Lee » en ouverture de l’album, un vrai régal), ce qui n’est pas si courant de nos jours, et l’inscrit dans la continuité d’un de ses maîtres, l’immense Paul Chambers. Gilles Naturel a beau être un musicien humble et plutôt discret, il n’en est pas moins un des plus fidèles serviteurs de cet instrument qu’il sait faire chanter avec un mélange de swing et de virtuosité mélodique. Benny Golson, Alain Jean-Marie, Lee Konitz ou Kirk Lightsey – pour ne citer que quelques références – ne me contrediront pas.

    Les sources d’inspiration de Contrapunctic Jazz Band Act 2 sont variées puisqu’elles marient la musique polyphonique de la Renaissance (« Gaillarde ») et l’impressionnisme de Maurice Ravel (« Sainte, qui clôt le disque, renvoie assez directement au travail de Lionel Belmondo et Christophe Dal Sasso et leur Hymne au Soleil) à un jazz de facture plus traditionnelle prenant parfois des accents suaves (« The Very Thought Of You », « I Surrender Dear » ou « Body And Soul »). Elles vont même jusqu’à des compositions d’inspiration très contemporaine comme ce « Bolerobot » aux mouvements cycliques générateurs d'une hypnose inattendue. Pourtant, c'est un ensemble très homogène qui s’expose ainsi, unifié, on l'aura compris, par toutes ces voix superposées, subtilement enchevêtrées, qui traduisent le contrepoint objet du disque, mais aussi – et surtout, car la technique d’écriture est un moyen, pas une fin – l’énergie déployée par chacun des musiciens, au milieu desquels Gilles Naturel évolue en toute plénitude. Car si ce dernier est bien le maître du projet, s’il contribue au répertoire en signant six des quatorze compositions et en fournissant tout le travail d’arrangement, jamais il n’écrase ses partenaires. Dans ce disque, chacun est là pour chanter un jazz sans âge, comme s’il s’agissait de se réunir avec ferveur dans un club imaginaire où toutes les générations n’en feraient plus qu’une et seraient conviées au partage d'une vibration en musique.

    Soyez sans crainte : ce plat goûteux, minutieusement mijoté, aux saveurs subtiles relevées par quelques épices que d’autres n’auraient pas forcément assemblées, est délicieux, tout simplement. Le chef mérite bien qu’on fasse un petit détour pour s’installer quelque temps à sa table. Bon appétit... Ah, zut, j’ai encore parlé de cuisine... Je crois avoir compris pourquoi : Contrapunctic Jazz Band Act 2 n'est rien d'autre qu'un disque de musique gourmande.

    Gilles Naturel : Contrapunctic Jazz Band Act 2

    Fabien Mary (trompette), Guillaume Naturel (saxophone ténor, flûte), Jerry Edwards (trombone), Bastien Stil (tuba), Gilles Naturel (contrebasse), Donald Kontomanou (batterie) + Lenny Popkin (saxophone ténor).

    Space Time Records - BG 1438

  • « Siderrons-nous » les uns les autres !

    Siderrances.jpgSi je m’étais croisé il y a une vingt-cinquaine d’années, je ne me serais jamais cru si, dans une conversation avec moi-même, je m’étais expliqué tout le bonheur ressenti à l’écoute de musiques improvisées. Costumé dans mes certitudes étroites de trentenaire pas loin de devenir quadra, mon double jeunot m’aurait ri au nez, j’en suis certain. Bien sûr, je savais le pouvoir de quelques sorciers de l’exercice : à cette époque, j’avais englouti bon nombre d’heures épicoltraniennes, et tout particulièrement celles de l’été 1966 au Japon et j’avais abordé, parmi d’autres, les rivages du free jazz d’Ornette Coleman ; je n’ignorais pas non plus qu’au temps de mon adolescence, au début des années 70, certains de mes groupes fétiches – tel The Grateful Dead – m’avaient démontré qu’on peut sortir du cadre restreint d’une « chanson » de trois ou quatre minutes pour pratiquer les chemins de traverse sans douleur (pour moi en tous cas). 

    Mais il y avait toujours, tapie dans l’ombre de mes craintes irrationnelles, la peur d’être un peu perdu, de rester à l’écart des imaginaires débridés de musiciens dont jamais je ne pensais pouvoir comprendre les rudiments d’une langue jugée a priori complexe. 

    On change. Ou plutôt on évolue, par un effet de sédimentation des connaissances qui enrichit et ouvre des perspectives qu’on pensait réservées à d’autres ou qu’on ignorait, tout simplement. Surtout quand certains musiciens jouent avec bonheur le rôle de passeurs, comme d’autres pédagogues sauront vous apprendre une langue étrangère. 

    Henri Roger est de ceux-là ! Pianiste, guitariste, musicien libertaire et imaginatif, notre homme ne cesse de multiplier les rencontres et de susciter une curiosité passionnée. J’ai déjà eu l’occasion de l’évoquer à de nombreuses reprises ici-même ou pour le compte de Citizen Jazz, parce que le monsieur n’est pas avare de beaux enregistrements, en solo, en duo ou en plus grand nombre, sa géométrie personnelle étant de nature variable. Allez comprendre pourquoi ses pérégrinations musicales m’ont toujours parlé de près, quand même bien leurs destinations ne sont pas explicitement indiquées aux candidats au périple que nous acceptons d’être. Henri Roger est un voyageur de l’intime, une sorte de vagabond errant, un type volontiers nietzschéen (son paradigme personnel se situant quelque part entre hasard et gai savoir) à qui on peut faire confiance, dès lors qu’il s’agit de nous inciter à découvrir de nouveaux paysages. Un type fiable, un mec bien qui ne déçoit pas, parce qu’il ne triche pas. Et sympa, de surcroit, ce qui ne gâte rien. J’en profite ici pour remercier une fois encore mon camarade Bruno Tocanne qui eut, un jour, la bonne idée de se confronter à lui, de façon très amicale, dans un Remedios La Belle très stimulant. Une belle porte d’entrée dans le monde bariolé d’Henri Roger. 

    Cette fois, c’est une association avec un autre agitateur de particules, le guitariste Noël Akchoté, qui fait merveille dans un double album dont le titre, Siderrances, constitue la meilleure des synthèses possibles : comme s’il était  l’enfant naturel d’une déambulation conjointe et d’un étonnement réciproque. Déambulation et étonnement partagés dans l’instant par celle ou celui qui voudra bien, non pas y prêter, mais y offrir ses deux oreilles.

    Akchoté n’est pas le dernier venu, loin s’en faut : passé d’abord par la filière du jazz classique (je mets volontairement des italiques car ma relation aux étiquettes est assez distendue), il n’a pas tardé à s’orienter vers des formes plus expérimentales, sans jamais se fixer de limites stylistiques. A titre personnel, je l’ai découvert au milieu des années 90, quand il évoluait aux côtés d’Henri Texier dans une magnifique formation appelée Sonjal Septet. Et tout récemment, je l’ai retrouvé en duo avec un autre de mes musiciens compagnons de jeunesse, Richard Pinhas. Pour le reste, un petit coup d’œil à sa discographie suffit à percevoir toute l’étendue de ses horizons artistiques… Un sacré bonhomme, on l’aura compris et un partenaire de choix pour le pianiste ! Pour décrire sa rencontre avec le guitariste, Roger emploie un terme qui dit beaucoup de choses : celui de slow dating. Il veut en réalité nous faire comprendre qu’entre Akchoté et lui, il y a bien plus qu’une confrontation musicale, aussi belle soit-elle. Il est question d’un processus de découverte à maturation lente : à travers l’écoute d’un disque du guitariste, puis d’échanges écrits (par l’intermédiaire d’un réseau social qu’il n’est pas nécessaire de citer, mais dont on voit qu’il est possible d’en faire un usage intelligent) sur leurs impressions respectives autour du monde de la musique. Ou comment prendre le temps d’une compréhension mutuelle avant d’aborder la phase ultime, celle de la réalisation d’un enregistrement qui s’est déroulé le 3 juin 2014. Un duo piano acoustique – guitare électrique, accompli dans un état de plaisir manifeste, dont les vibrations se transmettent tout au long de sept séquences qui cumulent en une bonne centaine de minutes.

    J’écoute ce disque depuis pas mal de temps maintenant. Et je n’en vois pas la fin. J’avoue volontiers ma difficulté à le décrire, parce qu’il appartient à la catégorie des disques qu’on vit plus qu’on ne les écoute. Une invasion de soi. A chaque fois, il me faut y revenir et me laisser porter par ses éléments, dont la fluidité est tout aussi aérienne que liquide. Comme une longue vague en mouvements immobiles (oui, j’assume l’oxymore), porteurs d’une sérénité qui contraste avec les urgences un peu foldingues de When Bip Bip Sleeps sous la férule de sa Sérieuse Improvised Cartoon Music ou les outrenoirceurs lumineuses de Parce Que, en hommage à Pierre Soulages. Rien d’étonnant toutefois de la part d’Henri Roger qui nous avait entraînés voici peu dans une belle Parole Plongée en trio avec Benjamin Duboc et Didier Lasserre, avant de nous convier, en solitaire cette fois, à prendre un bain de soleil subaquatique dans un captivant Subathing Underwater publié durant l’été (en version numérique seulement). Il semble bien que, depuis quelque temps, Henri Roger soit pris du besoin d’explorer les contrées mystérieuses de son piano aqueux... Et je vous étonnerai peut-être en disant qu’à la première écoute de l’album, j’ai pensé à mon cher Grateful Dead (évoqué un peu plus haut) : non pas le groupe aux intonations folk d’American Beauty, mais celui des premiers temps, psychédéliques et volontiers acides, lorsque le groupe se lançait dans de longues improvisations en s’échappant du thème de « Dark Star ». Je n’irai pas plus loin dans la comparaison, parce qu’elle n’a probablement de sens que pour moi, mais j’y vois la même nécessité d’abandon, de lâcher prise (pour des causes légèrement différentes puisque du côté de San Francisco à cette époque, l’étirement à l’infini de l’espace temps passait par le recours à diverses substances qui n’ont, je pense, pas cours chez Henri Roger !). Siderrances est un disque auquel on doit en effet s’abandonner… Loin des urgences de notre monde, il offre son temps long (le deuxième disque ne comporte que deux titres, respectivement de 20 et 32 minutes) et laisse aux deux protagonistes le loisir d’engager une conversation de l’intime qui, jamais, ne nous laisse de côté. Là est sa grande force : il nous parle au creux de l’oreille dans sa langue propre, mais très empathique. La guitare de Noël Akchoté distille d’un bout à l’autre une douceur sinueuse, à peine troublée par quelques effets appliqués aux cordes. Elle émet des ondes qui viennent se mêler aux notes du piano, les enrouler, les enrober de leur pouvoir magnétique. Henri Roger, toujours adepte du registre grave de son instrument, s’échappe plus qu’à l’accoutumée vers les aigus et lui répond, visiblement habité d’une confiance en l’autre. C’est un dialogue qui se dessine naturellement, sans le moindre effort apparent (mais on a vu que pour parvenir à cette fusion, les deux musiciens n’avaient pas compté leur temps pour apprendre à se connaître). Une musique qui coule de source et s’invente, seconde après seconde. Et qui semble n’avoir ni début, ni fin. Un flux continu, un peu irréel. 

    On peut écouter Siderrances à l’infini. Se réjouir aussi du soin apporté à la dénomination de certains titres, comme « Décoller à tes rires » ; goûter le flou savamment entretenu par le graphisme d’Anne Pesce ; se dire aussi qu’on a de la chance qu’un label tel qu’IMR nous donne à écouter de si beaux disques…

    Bref, tomber dans le panneau du duo Roger / Akchoté avec bonheur. Si je n’avais qu’un conseil à vous donner, il serait d’une grande simplicité : laissez-vous siderrer sans retenue, montez le son (une écoute au casque est parfaite) et ne pensez plus. Vous avez la clé, entrez !

  • Duos, duels...

    christophe marguet,daniel erdmann,together together,abalone,sylvain darrifourcq,akosh s,apoptose,meta records,jazzRégis Huby nous gâte encore : son label Abalone n’en finit pas d’abriter de petits trésors musicaux vers lesquels on revient à intervalles réguliers. Ici-même ou du côté de Citizen Jazz, j’ai déjà eu l’occasion de saluer quelques-unes de ses pépites qu’il me plaît de citer une fois de plus pour vous suggérer d’aller y laisser traîner vos oreilles averties, si le cœur vous en dit : Constellation, du sextet de Christophe Marguet, ou Pulsion de son quintet Résistance Poétique ; Thisisatrio de Franck Vaillant ; Songs No Songs du H3B de Denis Badault ; Ways Out du quartet de Claude Tchamitchian ; Traces du trio de Jean-Charles Richard ; Furrow, de Maria Laura Baccarini ; Cixircle du Quatur IXI ; ou encore les If Songs de Giovanni Falzone et Bruno Angelini. Vous comprendrez très vite le haut niveau de la maison et la richesse de ses productions...

    La fête continue avec Together, Together!, une nouvelle formule en duo au cœur de laquelle on retrouve une fois de plus le batteur Christophe Marguet, dont l’impressionnisme du jeu vient esquisser une danse d’une grande élégance avec le saxophone de Daniel Erdmann, musicien quadragénaire qu’on connaît tout particulièrement pour être membre du revigorant Das Kapital, aux côtés d’Edward Perraud et Hasse Poulsen (celui qu’on appelle Ass !).

    Un duo saxophone batterie. Je vous épargnerai la petite leçon d’histoire du jazz que mériterait cette association pas si courante, mais il m’est impossible, quand un dialogue d'une telle nature est engagé, de ne pas penser au 22 février 1967, lorsque John Coltrane et Rashied Ali étaient entrés en studio pour graver dans le marbre un moment essentiel appelé Interstellar Space. Un album qui constitue, aujourd’hui encore, un enregistrement de référence que Marguet et Erdmann, connaissent forcément sur le bout des doigts, même si leur rencontre est esthétiquement très éloignée de cette matrice aux allures de combat jusqu’au-boutiste. Coltrane voyait venir la fin de son chemin et voulait une fois encore repousser ses propres limites, celle d’un langage à la frontière du cri universel : à cet égard, Interstellar Space avait des allures de duel (qui inspirera d’autres disques du même type, je pense en particulier à Linkage d’Eric Barret et Simon Goubert, mais aussi à Soul Paintin’, trop méconnu à mon goût, de Boris Blanchet et Daniel Jeand’heur).

    Together, Together! est tout sauf un combat ou un duel, il faudrait plutôt parler de conversation ou de dialogue. Ce serait la définition d’un duo, celui de deux musiciens dont les jeux paraissent chercher à s’entrelacer avec beaucoup de sensualité. Christophe Marguet et Daniel Erdmann enchantent leurs compositions  (toutes originales et assez brèves, à l’exception de deux reprises, l’une de Duke Ellington « African Flower », l’autre de Billy Strayhorn « Lush Life ») par leur capacité à suggérer chacun de leurs mouvements – parce que ce disque est assurément celui du mouvement – plus qu’à les asséner ; tous deux esquissent des pas de danse dont le rythme s’échappe parfois vers des contrées nourricières : « African Dancer » en est un bel exemple, quand les mailloches de Marguet résonnent des échos d’une Afrique qui n’est pas sans évoquer celle du Canto Negro que sait si bien raconter Henri Texier (avec lequel Marguet a longtemps joué, il faut le rappeler). « Lush Life » est une autre illustration de la délicatesse avec laquelle Erdmann tourne, tourne et tourne encore autour du thème avant que Marguet ne le rejoigne pour chanter avec lui. Deux musiciens qui prennent plaisir à inverser leurs fonctions supposées ou plutôt à les fusionner, le batteur étant capable d’endosser le costume du mélodiste tout autant que du rythmicien tandis que le saxophoniste ira se glisser dans le rôle du pourvoyeur d’un rythme d’une souplesse féline. Elle est là, cette danse entre les deux, cette conversation entre gentlemen qui définit leur art du duo et se renouvelle à chaque instant ; une autre déclinaison de la résistance poétique si chère au batteur. Together, Together! n’est pas de ces disques qu’on écoute avec passivité ; il fait plutôt partie des instants d’équilibre un peu miraculeux, dont on connaît la fragilité, et qu’on ne veut pas laisser filer entre ses doigts. On laisse approcher la musique, on lui accorde tout son temps, pour qu’elle nous souffle ses délicatesses au creux de l’oreille. Musique sensuelle, on vous dit ! 

    Daniel Erdmann & Christophe Marguet – Together, Together!

    Daniel Erdmann (saxophone ténor) ; Christophe Marguet (batterie).
    Abalone Records 2014 – AB016

     

    christophe marguet,daniel erdmann,together together,abalone,sylvain darrifourcq,akosh s,apoptose,meta records,jazzAvant de conclure, puisqu’il est question ici de duo saxophone batterie, je ne peux passer sous silence un nouvel épisode de cette association qui peut aussi s'avérer d’une âpreté abrasive : Sylvain Darrifourcq et Akosh S. avancent leurs pions sur le terrain beaucoup plus brûlant d’un corps à corps violent et livrent une musique fiévreuse, presque hantée, avec Apoptose. Difficile en l’occurrence de parler de conversation tant l’échange entre les deux vous emporte loin, là où l’angoisse peut aussi vous étreindre : portée par une énergie qui est celle de la vie elle-même (reportons-nous pour mieux comprendre à la définition du mot apoptose, qui signifie la mort cellulaire, phénomène bénéfique parce que nécessaire à la survie), cette musique souvent sombre, hurlée quand il le faut, est d’une puissance ravageuse qui vous prend aux tripes pour ne plus vous lâcher. Ce n’est certes pas l’album qu’on conseillera pour une fin de banquet, mais celui-ci est assurément un choc émotionnel qu’il faut vivre pour le croire. Et comprendre que l’être humain reste un mystère, même si le voyage n’est pas de tout repos. 

    Akosh S. & Sylvain Darrifourcq – Apoptose

    Akosh Szelevényi (saxophone, bols thibétains, cloches, zither) ; Sylvain Darrifourcq (batterie, percussions, zither, sextoys, iPhone).
    Meta Records 2014 – Meta 067

  • Une offrande

    john coltrane, offering, live at temple university, impulse, jazzS'il n'avait eu la mauvaise idée de quitter prématurément notre monde le 17 juillet 1967, John Coltrane fêterait aujourd'hui son quatre-vingt-huitième anniversaire. Impossible de ne pas avoir une pensée émue pour le saxophoniste chaque 23 septembre, tant sa musique continue de vivre en nous, presque cinquante ans après sa mort. 

    Sa musique… Quels chemins aurait-elle empruntés s'il avait pu vivre encore ? Aurait-elle été la même s'il n'avait pas souffert à ce point et senti sa fin approcher ? Son « Cri » aurait-il été aussi poignant sans l'urgence qui semblait le commander ? Nul ne le saura jamais. 

    Restent les disques : nombreux et d'une fascinante diversité, un concentré d'une douzaine d'années (on ne comptera pas les quelques témoignages de ses années d'apprentissage), d’abord aux côtés des grands que furent Miles Davis, Cecil Taylor ou Thelonius Monk ; puis en leader, car John Coltrane, c’est d'abord l'histoire d'un envol unique dont rendent compte des intégrales impressionnantes, comme celles des labels Prestige (1956-1958) ou Atlantic (1969-1961) ou encore tous les enregistrements pour le compte d'Impulse à compter de 1961 jusqu'à la fin. Des disques jalons, comme Giant Steps en 1959, symbole de l'émancipation, ou Love Supreme en 1964, prélude mystique à une année incandescente et marqueur de la quête d'un absolu d'essence religieuse qui le guidera jusqu'à son ultime souffle. Sans oublier une myriade d'enregistrements live qui continuent de susciter la sidération. Impossible d'en établir le catalogue complet mais comment ne pas évoquer par exemple : l'enregistrement historique à l'Olympia le 20 mars 1960 aux côtés de Miles Davis ; Live At The Village Vanguard en novembre 1961, quatre soirées de concerts enfiévrées par la présence d'un Eric Dolphy magnétique et imprévisible ; le coffret Live Trane The European Tours, formidable passage en revue de tournées en Europe entre novembre 1961 et novembre 1963 ; ou bien encore la force surhumaine de Live At The Half Note: One Down One Up, au printemps 1965 ; et que dire de Live In Japan, monumental reflet de la dernière tournée du saxophoniste en terre étrangère, en juillet 1966, qui voyait certaines compositions comme « My Favorite Things » durer jusqu’à près d’une heure ? 

    La parution aujourd'hui même aux États-Unis (et depuis le mois d'août en France) d'un double CD enregistré en public le 11 novembre 1966 est un événement. Non qu'il constitue une totale nouveauté. À l'origine diffusé à la radio, ce concert avait fait l'objet d'une publication partielle (et plus ou moins officielle) chez Free Factory en 2010. Une main anonyme avait même porté à ma connaissance quelque temps plus tôt, via un commentaire sur mon blog, un lien à partir duquel j'avais pu le télécharger discrètement. Mais voici venir sur le label Resonance Records (qui reversera une partie des recettes au profit de la fondation The Coltrane Home et qui, de plus, a conservé à la pochette l'apparence d'un disque aux couleurs d'Impulse), avec la bénédiction de Ravi Coltrane, aujourd'hui dépositaire des archives sonores de son père, cet Offering Live At Temple University qui comble le manque ressenti du fait de l'absence de la dernière demi-heure du concert dans sa première exhumation. Et dont les notes de pochettes bien documentées nous racontent l'histoire avec précision, sous la plume d'Ashley Kahn, co-producteur de cette réédition bienvenue.

    Il y aurait beaucoup de choses à dire sur ce concert tant il intervient à un moment crucial de la vie de John Coltrane. On sait qu'il se sentait déjà très mal : le producteur George Wein lui ayant proposé d'organiser une tournée en Europe après celle du Japon, le saxophoniste avait dû décliner l'offre. Il lui répondit qu'il n'était pas certain de pouvoir l'entreprendre, parce qu'il s'estimait physiquement trop faible. Coltrane ne mangeait quasiment plus, cherchant à purifier son organisme pour soulager son foie malade. De son côté, Ravi Shankar se souvient d'avoir imaginé avec lui une visite en Inde et de l'avoir interpellé sur l'évolution de sa musique qui traduisait selon lui le cri d'une âme tourmentée, alors qu'il pensait que Coltrane avait surmonté ce qui était l'expression d'une douleur. Le saxophoniste, toujours en quête d’absolu, lui avait alors expliqué qu'il avait encore à apprendre, et notamment de sa part. En particulier comment nourrir, tout comme lui, sa musique de paix pour la transmettre à ceux qui l'écoutaient. 

    Coltrane se savait malade, il sentait probablement rôder la mort et pourtant, il vivait avec la certitude que son chemin musical et spirituel ne pouvait avoir de fin. Il lui fallait aller toujours plus loin, toujours plus haut, non sans encourir le risque d'égarer une partie de ceux qui suivaient son parcours stratosphérique depuis plusieurs années. Son quartet de cœur (McCoy Tyner au piano, Jimmy Garrison à la contrebasse et Elvin Jones à la batterie) n'avait pas résisté à la folie d'une quête au service de laquelle officiaient depuis le début de l'année 1966 sa femme Alice Coltrane (piano), Pharoah Sanders (saxophone), Rashied Ali (batterie) et, seul survivant de la précédente formation, Jimmy Garrison (contrebasse). Parfois, d'autres musiciens venaient les rejoindre sur scène (souvent des percussionnistes), marquant la volonté de John Coltrane - déjà perceptible à travers des enregistrements tels qu’Africa Brass en 1961 ou Ascension en 1965 - d'étoffer sa palette sonore et de faire vivre au cœur de sa musique l'idée de foisonnement qui avait rebuté Elvin Jones lui-même, lorsque le batteur avait dû s'accommoder de la présence d'un concurrent à ses côtés. 

    Offering Live At Temple University est un enregistrement unique, et pas seulement parce que ce concert - qui n'aura pas été une réussite financière pour l'association étudiante qui l'avait organisée puisqu'il se soldera par une perte de 1000 dollars amortie par le succès d'une précédente prestation de Dionne Warwick - intervient dans la phase ultime de la vie du saxophoniste. Il sera un choc pour beaucoup de spectateurs découvrant ce qui s’apparentait à une cérémonie, mais aussi un événement déterminant pour bon nombre de musiciens, aussi bien ceux qui eurent ce jour-là la chance de monter sur scène le temps d'un chorus (comme Arnold Joyner et Steve Knoblauch au saxophone) et qui resteront marqués à vie par l'événement auquel ils avaient pris part, même s'ils n'étaient pas toujours supposés jouer (Joyner raconte qu’on l’avait laissé entrer dans les loges sans savoir qui il était, parce qu’il avait un saxophone à la main), que d'autres ayant vécu ces instants comme simples spectateurs. Ainsi Michael Brecker qui confiera que le concert fut essentiel dans sa décision de choisir la musique comme un mode de vie, parce qu'il avait ressenti celle de Coltrane à la façon d'un appel. 

    Une précision s’impose : cette musique ne saurait être écoutée de manière distraite. Coltrane est au plus profond de son engagement musical et spirituel, sa démarche, très introspective, le pousse (ainsi que ses camarades de scène) à libérer à certains moments un free jazz qui pourrait rebuter les néophytes. Il faut juste se poser, plonger au cœur de cette folie intérieure et se laisser submerger par l’abandon. A titre personnel, je recommande une écoute au casque, même si la qualité du son – loin des normes surproduites de notre époque boursouflée de tant de médiocrités à obsolescence génétiquement programmée – est à certains moments celle d’un bootleg d’excellente qualité. Qui tentera cette aventure mystique sera récompensé par la perception instantanée d’un phénomène confinant à la sorcellerie. Peut-être qu’un tel concert, une célébration en réalité, avait subi l’influence d’essence religieuse des lieux, la « Temple University ». Allez savoir...

    John Coltrane se présente sur scène, devant 700 personnes environ et, semble-t-il, un certain nombre de sièges vides. Il est porteur d’une évidente souffrance : on ressent cette dernière dans sa façon poignante d’exposer les thèmes et de tourner autour des mélodies qu’il étire et distord, comme s’il continuait, encore et encore, jusqu’au bout du chemin qu’il paraît entrevoir, à chercher une réponse à son propre questionnement existentiel. « Naima », « Crescent », « Offering » ou « My Favorite Things » (joué en final comme trait d’union des années passées) ruissellent d’une émotion douloureuse qui vous prend à la gorge. Et ce n’est qu’après avoir laissé la parole aux musiciens à ses côtés qu’il revient, brûlant d’une fièvre qui l’emporte très haut, vers cet inconnu qu’il sonde jusqu’à l’épuisement. 

    On vient de le dire : Coltrane offre de grands espaces à ses musiciens. Ce sont par exemple les magnifiques solos d’Alice Coltrane sur « Naima » ou « My Favorite Things » ; c’est Pharoah Sanders qui fait gémir son ténor comme une bête traquée sur « Crescent » ou « Leo », parfois secondé par Coltrane qui s’est emparé d’une flûte ; ou bien encore Rashied Ali, dont le foisonnement percussif est amplifié par la présence à ses côtés de plusieurs joueurs de congas (« Leo ») ; ce sont des voix inédites, aussi, comme Arnold Joyner sur « Crescent » ou Steve Knoblauch au saxophone alto sur « My Favorite Things », tous deux habités d’une transe héritée de la New Thing et de son free jazz échevelé. 

    Il se passe décidément quelque chose d’incroyable en ce 11 novembre 1966... Ce concert n’a pas fini de hanter les mémoires de ceux qui l’ont vécu, tantôt soulevés par un enthousiasme dévastateur, parfois déroutés par tant de convulsions, mais jamais indifférents.

    Et puis... il reste un mystère, qui surgit à plusieurs reprises durant les quatre-vingt-dix minutes de Offering, Live At Temple University. Écoutons bien... John Coltrane abandonne pendant quelques instants son instrument pour chanter. Oui chanter : sans paroles, mais dans une sorte d’appel vocal proche de l'extase, mu par une urgence irrépressible et vitale, qu’il reprendra ensuite au saxophone, comme s’il lui avait d’abord fallu modeler la mélodie au moyen de son propre corps, jusqu'à se frapper frénétiquement la poitrine, avant de former (comme le ferait un sculpteur) sa version instrumentale. « Leo » et « My Favorite Things » sont pour John Coltrane l’occasion de se présenter ainsi, dans une nudité absolue, celle de sa vérité, face à un public médusé qui – tous les témoignages le confirment – n’en croyait ni ses yeux ni ses oreilles. 

    On savait que le saxophone était pour John Coltrane le prolongement de sa propre voix ; on comprend que celle-ci est elle-même le dépassement du saxophone. Bien des débats se sont fait jour après cette soirée si magnétique : Coltrane voulait-il signifier par là qu’il lui fallait aller encore au-delà, trouver une nouvelle expression de son Cri ? Ou bien ne faisait-il vraiment plus qu’un avec son saxophone, au point que la distinction entre sa voix et son instrument n’avait plus de sens ?

    J’ignore si la réponse à ces questions existe quelque part car le temps a manqué à John Coltrane pour nous en parler. Son activité ira en diminuant, parce que le saxophoniste sentait ses forces l’abandonner jour après jour. Encore quelques sessions en studio au début de l’année 1967 (comme celle du 15 février qui donnera naissance à Expression, son dernier album publié quelque temps après sa mort ; ou celle du 22, en duo avec Rashied Ali, qui sera publiée en 1974 sous le titre de Interstellar Space) ; puis deux ultimes concerts : le 23 avril 1967 au Centre Olatunji de New York (celui-ci ayant fait l’objet d’une publication sur Impulse) et le 7 mai suivant à Baltimore.

    Les deux mois qui suivront ne seront que douleur.

    Offering, Live At Temple University ne résout pas le mystère Coltrane, qui restera entier et c’est tant mieux. Mais on ne peut qu’être transporté de joie à la découverte de ces moments d’une intensité brûlante qui constituent une nouvelle pièce, longtemps convoitée, à verser à ce dossier riche et complexe qu'est l’histoire du saxophoniste. Comme une offrande.

     

    Offering, Live At Temple University - Resonance Records

    Disque 1
    Naima (16:28) - Crescent (26:11)

    Disque 2
    Leo (21:29) - Offering (4:19) - My Favorite Things (23:18)

    John Coltrane (saxophones ténor et soprano, flûte, chant) ; Pharoah Sanders (saxophone ténor, piccolo) ; Alice Coltrane (piano) ; Sonny Johnson (contrebasse) ; Rashied Ali (batterie) + Steve Knoblauch & Arnold Joyner (saxophone alto) ; Umar Ali, Robert Kenyatta & Charles Brown (conga) ; Angie DeWitt (tambour bata).

  • Célébrons la fache cachée de la lune

    nguyen_le_dsotm.jpgAu mois de juillet dernier, le guitariste Nguyên Lê m’a téléphoné pour savoir si je voulais bien lui rendre un petit service : dans un laps de temps très court (environ 36 heures), écrire le texte de présentation de son prochain CD, ainsi qu’une version un peu plus longue qui serait utilisée pour accompagner les envois à la presse. Un beau cadeau et pour moi un petit défi que j’ai accepté avec plaisir. Le disque, enregistré avec le NDR Big Band et une poignée d’artistes de renom dont la magnifique Youn Sun Nah, est une « relecture » de Dark Side Of The Moon, l’album culte enregistré par Pink Floyd en 1973 qui constitue par ailleurs l’une des plus grosses ventes de toute l’histoire du rock. Cet hommage – mais qui est bien plus que cela en réalité parce qu’il dépasse de très loin par ses arrangements (dont certains sont à mettre au crédit du grand Michael Gibbs) et ses petits ajouts très personnels, le travail qu’aurait mené un cover band sans imagination – sera très prochainement disponible : je vous propose de lire ici le texte français écrit pour la pochette de l'album et vous invite à vous reporter, si vous le souhaitez, à la traduction anglaise signée Martin Davis. L’ensemble des écrits consacrés à Celebrating The Dark Side Of The Moon sont consultables sur ma page A côtés.

    Nguyên Lê with Michael Gibbs & NDR Big Band
    Celebrating The Dark Side Of The Moon

    Mars 1973... Un quatuor connu pour ses inclinations psychédéliques livre au monde son album forteresse : Dark Side Of The Moon, un objet musical faisant appel aux technologies les plus avancées de l’époque, un disque stratosphérique, miroir des errances humaines et de notre société. Pink Floyd s’apprête à écrire une page essentielle de l’histoire du rock et va connaître un succès planétaire ; l’album reste, aujourd’hui encore, l’une des plus grosses ventes de tous les temps.

    L’idée de sa relecture fut imaginée par Siegfried Loch, directeur d’ACT, avec Stefan Gerdes et Axel Dürr, producteurs de la NDR, dont les amoureux du jazz connaissent bien le Big Band. Le pari était audacieux, mais un tel projet, impliquant un orchestre capable d’allier tradition et modernité, présentait d’autant plus de chances de réussite qu’il allait recevoir le concours de Michael Gibbs, compositeur, arrangeur et ami de longue date. Surtout, l’association de leurs forces à celles de Nguyên Lê, guitariste du dépassement des frontières stylistiques, devait sans nul doute aboutir au meilleur.

    Nguyên Lê : un magicien dont l’art se révèle à travers ses propres compositions, mais aussi en célébrations renouvelées d’un passé musical qu’il sculpte telle une matière première. On se rappelle Purple, hommage à Jimi Hendrix ou, plus récemment, Songs Of Freedom et ses évocations des grandes heures du rock. Et si ce guitariste flamboyant sait faire montre de déférence envers le matériau source, il exprime d’abord la diversité d’un imaginaire engendré par son histoire, celle d’un autodidacte virtuose et nomade. Sa musique se nourrit d’influences qui embrassent tous les continents et la peignent aux couleurs du jazz, du rock ou d’une fusion world imprégnée de lumière.

    Avec Celebrating The Dark Side Of The Moon, c’est bien l’imagination de Nguyên Lê qui est au pouvoir ; elle nous guide sur d’autres chemins, plus personnels et habités d’une fraternité musicale dont il ne s’est jamais déparé depuis de longues années. Comme si l’œcuménisme du chant faisait partie de son ADN créatif. Pas question en effet pour le guitariste de s’enfermer, par excès de respect, dans le cadre contraint du répertoire de Pink Floyd : avec ses allures de joyau, on se doute bien que l’entreprise consistant en une relecture par trop mécanique du disque aurait présenté un grand risque, celui de la fadeur et du manque d’âme. Mais Nguyên Lê est de ceux qui savent viser juste, au plus près du cœur, et ont appris à laisser parler un moi profond comme passeport de leurs émotions. Durant une heure, il donne de nouvelles formes aux dix compositions dans une complicité duale avec le NDR Big Band, formation aguerrie dont les textures chaudes, rehaussées par les orchestrations de Michael Gibbs, parviennent à détourner avec beaucoup d’élégance le propos initial sans pour autant le trahir. Ensemble, ils dépouillent la musique première de ses habits progressifs pour la présenter dans un autre écrin, celui d’un idiome dont la sensibilité dominante, celle du jazz, s’épanouit dans le confort des motifs orchestraux du NR Big Band. Il n’est même pas certain que les questionnements ontologiques qui hantaient les textes de Roger Waters et de ses camarades (l’argent, la mort, la vieillesse, la folie) comptent pour beaucoup dans cette célébration contemporaine. L’essentiel semble être ailleurs, dans une traduction plus intemporelle de leur esthétique et une libération des énergies. Les arrangements, signés par Gibbs lui-même pour trois d’entre eux et par le guitariste pour les autres, offrent une place de choix aux inspirations des solistes et laissent émerger d’autres compositions, qui prennent la forme d’extensions naturelles du corpus originel. Nguyên Lê, armé de son jeu rageur aux accents orientaux qu’on aime tant, peut aussi s’appuyer en toute confiance sur les invités que sont Jürgen Attig, Gary Husband ou Youn Sun Nah, magnétique dépositaire de la grâce et pourvoyeuse de sortilèges.

    Celebrating The Dark Side Of The Moon n’est pas un simple hommage à un disque entré dans l’histoire : il est l’expression fervente de la recréation – exempte du moindre effet d’imitation – d’une partition présente en filigrane. C’est un palimpseste aux teintes chaudes, dont l’écriture est forgée dans le respect de la matrice et l’expression multiple de l’identité. Comme un principe de vie.

  • Quel cirque !

    cgo_12.jpgAvez-vous déjà reçu un disque en pleine figure ? C’est le genre d’incident dont je suis victime de temps en temps et qui – contrairement à ce qu’on pourrait imaginer – vous plonge dans un état de bien-être dont on n’aimerait ne plus sortir. Et ça fait de vous quelqu’un de partageur parce qu’aussitôt, on est gagné par le besoin de le faire savoir au plus grand nombre : « Faut que je leur dise ! Faut que je leur dise ! »

    Or donc, il y a quelque temps, c’était le 21 mai me semble-t-il (vous comprenez ainsi que le temps ne compte plus pour moi, j’en demande pardon d’avance à ceux pour qui il revêt encore de l’importance), je conduisais ma voiture pour me rendre au studio où, chaque mois, j’enregistre avec un ami une émission de radio consacrée au jazz. Toujours en quête de découverte, j’avais embarqué un disque reçu la veille : cette galette, sobrement baptisée 12, était la nouvelle production du Circum Grand Orchestra, un dodecatet lillois désormais dirigé par le bassiste Christophe Hache, qui succède au guitariste Olivier Benoît parti se frotter à une nouvelle expérience, celle de l’Orchestre National de Jazz, dont nous avons largement parlé ici, et en termes élogieux, ce que vous n’avez pas oublié, j’en suis certain.

    Qu’on se rassure tout de suite : le départ d’un tel leader n’a en rien plongé la formation dans les ténèbres du deuil artistique. Cordes contre cordes, cette fois celles de la basse, le travail du nouveau boss fait merveille et embarque les musiciens dans une nouvelle aventure dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle est belle à vous couper le souffle.

    Encore un grand et beau format donc ! Car le Circum Grand Orchestra propose avec 12 un album étourdissant et, c’est là sa marque de fabrique selon mon humble avis, luxuriant de souffle et d’énergies électriques libérées sans modération. J’irais même jusqu’à dire que ce disque s’est imposé d’emblée comme un des grands moments de musique de l’année. Il m’a tenu compagnie durant tout l’été et je suis encore bien loin d’avoir déniché tous les trésors qu’il contient. Mais la vie est courte, d’autres disques s’accumulent et il n’est que temps d’en souligner toutes les qualités, sans réserve. On ne se refait pas...

    C’est ici qu’il faut rappeler la singularité de ce quasi Big Band dont les musiciens appartiennent au collectif Muzzix. En effet l’architecture du CGO est loin d’être banale puisque le groupe se compose d’une double section rythmique (avec deux guitares, deux basses, deux batteries et un piano) sur laquelle se déverse toute l’énergie d’une quinte de soufflants qui ne demandent qu’à en découdre. On comprend tout de suite que l’échauffement de la matière sonore est inévitable, d’autant que celle-ci est souvent chargée en électricité.

    Oui, 12 a tout d’un traitement de choc, mais celui-ci est de ceux qu’on subit en toute connaissance de cause et dans un état de soumission complice. Au-delà de ses constructions savantes et des scénarios qu’il propose, le disque est de ceux qui vous ensorcellent, vous captent dans leurs filets, comme si c’était à lui de vous apprivoiser pour mieux se rendre nécessaire à vos oreilles. Disons-le tout de suite, on ne l’écoute pas distraitement : ce serait prendre le risque de rester spectateur d’une création qui ne se comprend qu’à la condition d’accepter d’entrer soi-même de plain-pied dans le groupe. Dès lors, toutes ses beautés vous seront accessibles.

    12 se compose de six longues pièces (entre neuf et treize minutes chacune) qui permettent au CGO d’énoncer dans la durée une dramaturgie qui semble parfois de nature cinématographique. Non que la musique projette des images (elle n’est jamais figurative), mais parce qu’elle nous tient en haleine par la richesse de ses constructions, les revirements de ses scénarios et le caractère majestueux de ses textures sonores. Les introductions font l’objet d’un soin particulier (ici, une voix dans l’aéroport d’Hanoï posée sur un lit d’instruments à vent, là un impromptu entre trompettes et bugle, là encore la stridence d’un saxophone alto étranglé par un cri, ou encore un piano solitaire et méditatif, ou le frottement discret des balais sur une caisse claire) et après avoir installé un climat, elles sont le prélude au déploiement d’une masse orchestrale complexe où les instruments croisent le fer et le bois, les rythmes s’enchevêtrent et sont animés d’une pulsion parfois proche de celle du rock (le trio guitare, basse et batterie comptant pour beaucoup dans cette coloration électrique). On pourrait reprocher à cette musique sa complexité, dénoncer son approche savante et ne pas goûter ces fruits d’une écriture très minutieuse. Ce serait une erreur grossière parce qu’ici, rigueur et précision ne sont jamais synonymes d’aridité : elles sont au contraire la rampe de lancement de bien des audaces collectives ou individuelles. On reste pantois devant ce grand ensemble qui monte en puissance avec beaucoup d’assurance, comme animé d’un pouvoir hypnotique, poussant les curseurs dans le rouge s’il le faut et propulsant sa musique vers des hauteurs stratosphériques (ah, cette guitare presque cosmique sur le monumental « Padoc »). Et puis, le CGO nous gâte parce qu’il libère de grands espaces où peuvent s’épanouir des solistes en verve. Je me permets de suggérer ici à celles et ceux qui, par manque de curiosité vis-à-vis de ce qu’est le jazz en 2014, continuent d’accoler les mots chorus et bavard, de prêter une oreille attentive à chacune des interventions de cet album ; ils pourraient peut-être revenir sur leurs positions trop arrêtées et comprendre que ce qui guide les solos de ce 12 surpuissant a pour nom urgence et nécessité. Qu’il s’agisse de la clarinette basse sur « Tan Son Nhat », du chant des trompettes su « 12 », du saxophone ténor sur « Graphic », de la guitare électrique sur « Hectos d’Ectot » ou « Padoc » ou bien encore de la trompette sur « Principe de précaution ».

    stefan_orins_trio_liv.jpgCe disque est une fête, tour à tour rageuse ou joyeuse, polyrythmique et animée de forces qui semblent inépuisables. Et comme un bonheur ne vient jamais seul, j’aimerais ici ajouter qu’un trio (inclus dans le Circum Grand Orchestra), celui du pianiste Stefan Orins, a publié au même moment un enchanteur Liv. Bien sûr, ne serait-ce que pour des raisons d’ordre quantitatif, l’esthétique de ce troisième album d’une formation née à la fin des années 90 est sensiblement différente celle de 12 ; mais l’exigence est la même, la quête de l’espace aussi intense. L’une de ses maximes est la suivante : « Plus les racines sont profondes, plus luxuriantes sont les branches ».

    Tout est dit.

    Circum Grand Orchestra :

    Christophe Hache (basse électrique, composition) ; Jean-Baptiste Perez, Julien Favreuille (saxophones, flûtes) ; Christophe Rocher (clarinette basse) ; Christian Pruvost (trompette) ; Aymeric Avice (trompette, bugle) ; Christophe Motury (bugle, voix) ; Sébastien Beaumont, Ivann Cruzz (guitares) ; Stéphane Orins (piano) ; Nicolas Mahieux (contrebasse) ; Jean-Luc Landsweerot, Peter Orins (batterie).

    Stefan Orins Trio :

    Stefan Orins (piano) ; Christophe Hache (contrebasse) ; Peter Orins (batterie).

  • Tombé en Cinq Hops

    Cinq_Hops.jpgCe texte aurait pu trouver sa place dans ma page (G)Oldies. Car voilà en effet un disque enregistré en 1978 que tout amoureux des musiques du XXe siècle se doit de posséder, tant il est l’expression très aboutie d’un art de la fusion des styles, en outre d’une grande élégance. A l’époque, les « spécialistes » avaient souligné toutes ses qualités, mais allez savoir pourquoi ils furent les seuls à le faire... Cet album méritait une reconnaissance bien plus large et je me dis qu’il est encore temps de lui accorder la place qui lui revient. Surtout qu’il a fait l’objet en 2005 d’une réédition sur le label Orkhêstra. On aurait certes aimé un contenant à la hauteur du contenu – le triste boîtier cristal et les notes de pochettes minimalistes sont un peu frustrants – mais réjouissons-nous avant tout de la possibilité de se le procurer aujourd’hui encore sans trop de difficultés. Il suffit de se rendre sur le site du label : ne cherchez pas, c’est  ! 

    Ah, mais suis-je bête ! Je ne vous ai pas dit l’essentiel... J’évoque ici un des rares disques enregistrés en tant que leader par le batteur Jacques Thollot, dont le titre est à lui-seul le reflet de sa vivacité et de son pouvoir d’imagination : Cinq Hops.

    Pour commencer, je ne résiste pas au plaisir de partager avec vous une courte séquence vidéo enregistrée le 7 novembre 1959, où l’on peut faire la connaissance d’un très jeune musicien, qui pratique la batterie depuis un an environ du haut de ses 13 printemps. On le retrouve dans la cave du Club Saint Germain qu’il fréquente déjà assidûment ; en fort bonne compagnie, celui qui n’est encore qu’un enfant dont le visage impassible exprime avec beaucoup de force à la fois une certaine timidité et le mystère des mondes intérieurs qui l’habitent déjà, interprète « Night In Tunisia » de Dizzy Gillespie. A ses côtés, on reconnaît Georges Arvanitas au piano, Robert Garcia au saxophone ténor, Bernard Vitet à la trompette et Luigi Trussardi à la contrebasse. Sans oublier Sim Copans dans le rôle de l’intervieweur, qui se délecte, je le cite, d’un « festival de jazz moderne ». Une autre époque...

     

    Jacques Thollot, donc. Un musicien pas comme les autres, batteur autodidacte, dessinateur de paysages sonores contrastés toujours baignés de lumière dont la « carrière » (oh le vilain mot !) a commencé très tôt comme on a pu s’en rendre compte. Jugez vous-mêmes : ce gamin impassible (au moins en apparence) était devenu à 13 ans le remplaçant de Kenny Clarke au Blue Note, un autre club de jazz parisien. Rien que ça... Thollot est un musicien - bien trop rare - de la liberté dont on associe la personnalité singulière au free jazz et qui a voyagé en Afrique et travaillé aux côtés d’Eric Dolphy, Don Cherry, Barney Wilen, René Thomas, Joachim Kühn, Sam Rivers, Don Cherry ou Jac Berrocal. Vous commencez à entrevoir le pédigrée ? Ses disques, comme lui, sont rares et empreints d’une originalité profonde (vous pouvez presque les compter sur les doigts d’une main) et c’est en 1971 qu’il frappera un premier grand coup avec Quand le son devient trop aigu, jeter la girafe à la mer. Rien que le titre de ce disque, aujourd’hui introuvable, donne une première idée de la singularité génétique qui le traverse, par sa façon de transcender les genres, de décloisonner et de ne se refuser aucune connexion stylistique. C’est un objet sonore inclassable et rarissime, nourri de jazz, de musique contemporaine, ancré aussi dans le mouvement du rock progressif qui était alors en pleine ascension, fabriqué quand le besoin s’en faisait sentir à l’aide de bruitages et de « bidouillages » électroniques comme on les aime. Thollot, c’est un peu notre Robert Wyatt à nous, un inventeur lunaire, un peintre fulgurant, un artiste total.

    Cinq Hops, quatrième album de Jacques Thollot, sera publié quelques années plus tard. Et là encore, on reste ébahi devant l’audace et l’évidence du brassage compulsif que le batteur – j’en ai presque oublié de dire qu’il était un magnifique instrumentiste, mais vous l’aviez compris – réussit à mettre en œuvre par sa capacité à faire se côtoyer aussi bien le jazz dans son expression la plus classique, celui qui suinte de sa pulsion nourricière, que des influences remontant au début du XXe siècle (Poulenc ou Debussy par exemple), des instantanés bruitistes ou des climats plus communément catalogués sous l’appellation jazz rock. Ainsi, on pense parfois à Weather Report pour la richesse des couleurs, on pense aussi au Magma de la grande époque par certains de ses élans, vocaux notamment. Inutile de chercher à définir cette musique, vous n’y parviendrez pas : ainsi va Jacques Thollot, que je n’hésite pas à qualifier de génie, batteur atypique auréolé d’un halo un tantinet mystérieux qui lui colle aux baguettes depuis des décennies. Ses Cinq Hops ont quelque chose à voir avec la beauté dans ce qu’elle a de plus intemporel, mais aussi de contemplatif et d'imprévisible. Thollot, finalement, est un artiste humble, qui choisit de s’effacer devant le spectacle qu’il met en scène. Artiste total certes, mais serviteur irréprochable.

    Disque court (à peine plus de 38 minutes), Cinq Hops se compose de cinq pièces de durée moyenne (entre 4 et 8 minutes) entrecoupées de séquences beaucoup plus fugitives, qui donnent l’illusion d’apparaître pour s’enfuir aussi vite qu’elles sont venues vers vous. Pour les servir au mieux, Jacques Thollot est allé chercher une poignée de musiciens eux-mêmes très concernés dans l’idée selon laquelle la musique est une aventure : la chanteuse soprano américaine Elise Ross, François Jeanneau (saxophones, flûtes), Michel Graillier (claviers, piano), François Couturier (claviers), Jean-Paul Céléa (contrebasse) et Chris Howard (flûte). C’est aussi un disque dont les compositions portent des titres qui, parfois, nous laissent penser que leur auteur est à sa façon un cousin d’un autre chahuteur des mots, Erik Satie...

    Un album pour l’île déserte ? Ça y ressemble fort...

    Il faudra attendre de longues années – une quinzaine - avant qu’un autre disque voie le jour, avec de nouveaux compagnons de route. Winter’s Tale d’abord en 1993 (une sublime échappée aux côtés du pianiste Tony Hymas et du contrebassiste Jean-François Jenny-Clark), puis Tenga Nina trois ans plus tard. Ce dernier a fait l’objet d’une chronique signée de mon camarade Franpi, dont je vous recommande la lecture. Plus près de nous, en 2011, Jacques Thollot est revenu, Citizen Jazz en a parlé... Tout récemment, il se produisait sur scène dans le cadre du Jazz à Part Festival de Rouen qui lui donnait carte blanche. L’occasion pour lui de retrouver deux complices déjà présents sur Cinq Hops : François Jeanneau et Jean-Paul Céléa.

    Comme si cette belle histoire ne pouvait avoir de fin. En attendant son prochain épisode dont l’écriture est sans nul doute en cours, je vous laisse avec « Cinq Hops », cette composition haletante qui a donné son titre à un disque vers lequel on revient souvent...

    Un petit point discographique 

    • Quand le son devient aigu jeter la girafe à la mer (1971)
    • Watch Devil Go (1975)
    • Résurgence (1977)
    • Cinq Hops (1978)
    • A Winter 's Tale (1993 - Trio avec Tony Hymas et Jean-François Jenny-Clark)
    • Les films de ma ville (1995 – un titre, « L'Atalante », en trio avec Tony Hymas et Claude Tchamitchian)
    • Tenga Niña (1996)
    • Configuration (1996 - Sam Rivers avec Tony Hymas, Noël Akchoté, Paul Rogers et Jacques Thollot)
  • Les belles ondes de la Nouvelle Vague

    kerecki_nouvelle_vague.jpgJe le disais récemment dans une émission de radio dont j'étais l'invité : Stéphane Kerecki appartient selon moi à la famille des alchimistes. Confiez-lui une matière sonore - cette fois, ce sont les musiques de quelques fleurons du cinéma des années 60 - et il la transformera en or. On peut me reprocher d'avoir mes « chouchous » parce que j'ai déjà dit ici-même le plus grand bien des deux dernières productions du contrebassiste, mais je m'en contrefiche : souvenons-nous en effet de l'album Patience en duo avec le pianiste John Taylor pour une magnifique conversation intimiste qui avait vu le jour en 2011 ; quelque temps plus tard, le trio de Stéphane Kerecki (Matthieu Donarier au saxophone et Thomas Grimmonprez à la batterie), augmenté de Bojan Z au piano et Tony Malaby au saxophone, déployait ses fastes pour un lumineux Sound Architects. Et me revoilà pour une troisième salve de compliments servie à une Nouvelle Vague dont le titre à lui-seul donne une indication sur son objet.

    François Truffaut, Jean-Luc Godard, Louis Malle, Jacques Demy sont les quatre sujets d'étude de Kerecki et son équipe. Ou plus exactement les compositeurs Georges Delerue, Antoine Duhamel, Michel Legrand, Jean Constantin, Paul Misraki, Serge Revzani, Bernard Hermann, sans oublier Martial Solal ou Miles Davis. Quelle brochette ! Et surtout, comment ne pas se fourvoyer dans une évocation alambiquée ou, au contraire, trop respectueuse face à ce qui pourrait s’apparenter à de petites forteresses imprenables, au prétexte qu’on ne s’attaque pas au patrimoine sans risque ? Une évocation qui, aussi, perdrait de vue l'idée de liberté, « le seul point commun », selon Truffaut lui-même, à toutes ces œuvres, tant du point de vue cinématographique que musical ? D'autant plus qu'un constat s'impose : ces thèmes et leurs compositeurs ont rarement fait l'objet d'une relecture, en jazz ou ailleurs (c'est l'occasion, d'ailleurs, de rappeler les beaux Polars des lorrains de CE2, autre évocation réussie du cinéma français des années 60).

    Comment s'y prendre, donc ? Tout simplement en jouant, comme Stéphane Kerecki sait si bien le faire, la carte d'une transmission directe - sans détour inutile par des arrangements complexes - des émotions et, surtout, en s'entourant d'une cellule d'instrumentistes dont les immenses qualités ne sont plus à démontrer. Encore que celles-ci ne sauraient suffire si ces musiciens n'étaient pas avant tout des artistes vibratoires…

    Je ne peux résister au plaisir de citer les titres des films passés en revue à travers Nouvelle Vague parce qu'ils continuent de projeter en nous tous (ou presque), par-delà les années, des images d'une grande fraîcheur mais aussi toujours très vivaces, un demi-siècle (ou plus) après leur réalisation : Pierrot le fou, Tirez sur le pianiste, Le mépris, Les quatre cents coups, Les demoiselles de Rochefort, Ascenseur pour l'échafaud, Alphaville, La mariée était en noir, Lola, À bout de souffle… Un pan de l'histoire du cinéma, plus ou moins noir, rien que ça, pour un défi relevé dans un quasi dépouillement. Aucune esbroufe (de toutes façons, ce n'est pas le genre de la maison), juste la vérité acoustique des émotions libérées au plus près des instruments, parce que ces films méritent qu'on aille à l'essentiel.

    Surtout, on ne sait ce qu'on a envie d'admirer le plus dans ce disque qui s'écoule dans un climat aux nuances parfois introspectives : est-ce la brillance harmonique du piano de John Taylor le Britannique, qui s’accorde si bien aux rondeurs félines et mélodiques de la contrebasse d'un complice avec lequel il s'est entendu à merveille dès leur première rencontre ? Est-ce l'impressionnisme des suggestions rythmiques de Fabrice Moreau à la batterie, que Stéphane Kerecki a côtoyé notamment au sein de la Société des Arpenteurs de Denis Colin ? Est-ce la fièvre contagieuse qui habite une fois encore le saxophone soprano d'Émile Parisien au point qu'il semble parfois le co-leader du quartet et qui s'affirme de mois en mois comme un maître à jouer ? Est-ce le chant presque distancié de Jeanne Added qui, à deux reprises, ajoute un supplément d'humanité à une évocation, jamais nostalgique mais toujours imprégnée de mémoire, qui n'en manquait déjà pas ? Autant de questions qui trouvent naturellement leurs réponses, tout au long d’une heure dont jamais l’intensité ne retombe. Nouvelle Vague est un disque de l’évidence, porté par un Stéphane Kerecki plus juste que jamais.

    L'adéquation entre le contenant et le contenu est amusante, mais certainement pas le fruit du hasard : la pochette de l'album montre un Jean-Paul Belmondo godardien menacé par un révolver et pourtant habité d'un regard souriant, comme si, au-delà de la menace, le personnage était détenteur d'une liberté dont une balle entre les deux yeux ne saurait le priver. Il en va de même pour la musique : quel que soit le sujet abordé - les cinéphiles n'ignorent pas tout ce qui peut séparer la légèreté des Demoiselles de Rochefort des élans frénétiques de Pierrot le fou ou des angoisses de Julien Tavernier prisonnier de son Ascenseur - Stéphane Kerecki endosse le rôle d'un passeur pacifié qui ne vise qu'un seul objectif : réenchanter des histoires dont tous les secrets n'avaient, on s’en rend compte grâce à lui, pas encore été dévoilés. En levant le voile sur ses propres visions, il nous propose un embarquement dans son imaginaire cinématographique et c'est un bonheur de le laisser faire… avec un grand sourire dans le regard. Comme Belmondo !

  • Mon manège en sentier...

    ecriture.jpgJ'ai reçu depuis quelque temps plusieurs témoignages de confiance et des remerciements assez émouvants qui m'interpellent vraiment. Au début de la semaine, un vieux pote amoureux de musique, travailleur acharné du partage de ses passions, me demandait l'autorisation de reproduire l'une des chroniques de mon blog dans son magazine. Hier, je recevais un message d'un pianiste qui tenait à me faire part du plaisir pris à la lecture d'un de mes textes ; il voulait m'en remercier, un comble alors que de mon point de vue, c'est plutôt moi le débiteur. Au cours de l'hiver, un autre musicien m'a sollicité, un peu dans l'urgence, pour que j'écrive le rédactionnel devant figurer sur la pochette de son nouveau disque. Un exercice de style dont j'ai essayé de m'acquitter au mieux, avec les moyens du bord, ceux de l’écriveur que je suis et dont je dispose tant bien que mal. On m'a aussi demandé si j'acceptais qu'un extrait d'une de mes chroniques figure sur le catalogue de la prochaine saison d'une salle de concert. Je travaille actuellement sur la rédaction du dossier de presse associé à la parution du disque d'un jeune guitariste. Tout récemment enfin, mon complice Jacky Joannès a relevé le défi - c’est moi qui l’ai lancé, je le reconnais - d'une prochaine exposition unissant textes et photographies ; celle-ci, programmée au mois d'octobre 2016, sera principalement consacrée aux saxophonistes et aux clarinettistes et devrait s'appeler « La part des anches ». J'ai même prévu de réaliser le petit livre de l'exposition avant qu'elle ne commence, afin de le proposer lors du vernissage.

    C'est bizarre tout de même : face à ces demandes ou sollicitations (dont la plupart sont consultables à la page À Côtés de mon blog), mon premier réflexe consiste à tourner la tête pour m'assurer qu'on ne s'adresse pas à quelqu'un d'autre… Le doute dont je ne parviens pas à me défaire m'incite à penser qu'il existe une foule de personnes capables de faire beaucoup mieux que moi qui reste un amateur coincé dans la nasse de ses obsessions textuelles.

    Parallèlement à ce constat lucide, je ne cesse de penser à mes années d'enfance, quand je couvrais d'une encre bleu des mers du sud des cahiers Cathédrale sur lesquels je m’obstinais à écrire de stupides histoires policières. Je rêvais d'être journaliste ou écrivain, je m'imaginais vivre d'un métier qui me verrait assis à un bureau, face à une fenêtre ouverte sur un paysage de verdure. J'en suis bien loin ! D'abord parce que la technologie ne rend plus nécessaire la présence d'un bureau : je peux écrire n'importe où et sur des supports variés, tous synchronisés dans un data center qu'on appelle cloud ou nuage pour faire plus joli. Ensuite parce que, comme je le soulignais un peu plus haut, je me sens plus écriveur - entendez par là tâcheron - qu'écrivain, titre trop noble à mon sens pour résumer l'ensemble de mes contributions à caractère artisanal.

    Cent fois sur le métier, etc etc…

    Au-delà de ces limites déclarées, qui ne sont pas le moins du monde l'expression d'une fausse modestie, je parviens néanmoins à me dire qu'à force de patience, de travail quotidien, de sincérité aussi, je touche parfois du bout des doigts mes rêves d'autrefois. Bien sûr, je dois exercer une autre activité pour gagner ma vie, mais le plaisir recherché depuis toujours est bien là… Il suffit que je me consacre à la rédaction d'un texte pour qu'un drôle de manège commence à tourner : à tout moment, des mots dansent dans mon imagination, des bouts de phrases commencent à prendre forme, il me faut les noter coûte que coûte, non pas sur un bout de papier, mais sur le bloc-notes de mon téléphone ou sur ma tablette, un scénario se construit petit à petit jusqu'au moment fatidique où il faut bien décider d'entrer en écriture pour de bon. Une démarche qui peut s'avérer épuisante mais répondant au seul objectif que je me fixe : rester au plus près de la spontanéité des émotions, m'efforcer de composer une petite musique des mots qui me soit personnelle, ne jamais tricher. Parfois, la gestation peut s'avérer longue : j'ai dans mes archives des lambeaux de textes en souffrance depuis des semaines, je dois les laisser reposer avant  de revenir à eux et de leur donner vie. Et que les musiciens se rassurent, je tiens toujours mes promesses : si j'envisage d'écrire une chronique, elle verra le jour, tout le reste n'est qu'affaire de patience et je ne suis mandaté par personne pour produire en un temps donné (sauf exception, bien sûr). À l'inverse, il m'arrive d'écrire de longs textes en une seule soirée, sans être passé par ces phases troublées : je me rappelle un texte consacré au disque Stand By du groupe Heldon au mois de juillet dernier. Je suis monté au deuxième étage chez moi pour écouter l'album vinyle et, à peine le bras relevé à la fin de la seconde face, la note était terminée et publiée.

    C'est ça mon côté laborieux, celui qui m'interdit de penser être plus que je ne suis en réalité. Mais ces bonheurs d'écriture, plus ou moins intenses, sont à n'en pas douter très proches de ceux dont j'imaginais qu'ils pourraient constituer mon métier quand je tirais la langue en faisant glisser mon stylo à plume sur les pages quadrillées. C'est mieux que rien, après tout et je veux rappeler ici tout ce que je dois à la musique. Elle est mon autre oxygène, elle rend la vie respirable quand tant d'autres s'efforcent de la polluer de leur cupidité, de leur malhonnêteté et de leur égoïsme programmé en vertu de je ne sais quelle théorie malfaisante ou religion nauséabonde. Je ferai toujours de mon mieux pour rendre aux musiciens - à la fois funambules et alchimistes - une toute petite partie de la monnaie de leur si belle pièce. Et face à ces horreurs du quotidien, je revendique haut et fort le droit d'apparaître comme un doux rêveur ou un crétin naïf.

    Je laisse aux cyniques le plaisir de s'abrutir de richesses factices et m'en vais de ce pas gambader sur le petit sentier de mes amours partagées.

    Et pour finir, je vous propose un peu de musique à écouter. Je ne vous dis pas ce que c’est ni qui joue... C’est un clin d’œil à celui qui va nous permettre d’en faire vraiment la fête samedi, dans des conditions uniques. Un immense merci à lui.

  • Un regard vers le beau

    john coltrane, my favorite things, jazzIl est des jours tristes. Aujourd'hui en est un. Alors, sans se mettre la tête dans le sable, il n'est jamais inutile de se dire que l'homme est aussi capable du meilleur. Je vous propose la lecture d'un texte, que j'avais publié il y a quelques années et que vous trouverez dans une édition légèrement remaniée. Il ne résoudra aucun de nos problèmes, mais il pourra vous apporter un peu de lumière. Il parle d'un disque de John Coltrane enregistré au mois d'octobre 1960 : My Favorite Things.
     
    Remontons un peu la terrible machine du temps. Nous sommes le 9 septembre 1985 et j’entre chez mon disquaire favori de l’époque, La Parenthèse à Nancy pour ne pas le nommer. On y trouve toute une variété de disques, chanson, rock et jazz pour l’essentiel, ce dernier vivant là ses dernières semaines avant qu’une opération de recentrage économique ne le fasse disparaître de la boutique, me contraignant par la suite à effectuer mes achats dans un magasin concurrent (qui existe toujours après bien des difficultés, mais dont les bacs se font de plus en plus maigrichons…). En entrant, j’ignore totalement ce que je vais acheter, je ne suis même pas certain d’y dépenser quoi que ce soit. Je furète, joue des doigts avec célérité pour faire défiler les pochettes des 33 tours, encore nombreux malgré la présence de ces jeunes CD qui restent coûteux et ne couvrent qu’une partie des catalogues. Mes goûts de l’époque sont marqués par une certaine incertitude ; j’ai connu bien des bonheurs musicaux durant les années 70 à 80 mais la période qui vient de s’écouler me laisse un peu sur ma faim. 
     
    En consultant aujourd’hui la liste de mes disques, je m’aperçois d’ailleurs qu’il n’existe aucun mouvement musical dominant depuis l’entrée dans les années 80 : Magma, qui m'avait fait vibrer à l'époque de Köhntarkösz et Hhaï, est en sommeil malgré la publication d’un drôle de Merci et Christian Vander ne nous a pas encore offert le premier disque de sa nouvelle formation, Offering, qui déjà se produit sur scène ; la troisième mouture de King Crimson semblait avoir vécu ; même mon bon vieux Grateful Dead ne donnait plus beaucoup de nouvelles depuis quatre ans, son leader Jerry Garcia n’étant pas au mieux de sa forme, parce qu’emprisonné dans les griffes de la drogue qui l'emportera dix ans plus tard. Il y avait chez moi comme une forme de déshérence qui m’entraînait à choisir sans choisir un disque de temps en temps, par habitude mais aussi sans grande conviction. Alors, c’était peut-être ce soir-là le moment de me remémorer les nombreux interviews du même Vander qui dressait dix ans plus tôt dans les revues spécialisées un portrait passionné et intrigant d’un saxophoniste dont la musique semblait être la source de toutes ses inspirations : John Coltrane. Vander se plaisait à raconter comment, alors qu’il avait une douzaine d’années, il avait écouté sans fin le disque My Favorite Things et la version obsédante que Coltrane avait créée à partir d’une chanson a priori anodine tirée d’une comédie musicale, La mélodie du bonheur. Il disait aussi que la disparition de Coltrane, le 17 juillet 1967, l’avait presque anéanti, avant qu’il ne décide de réagir et de mettre sur pied cette formation singulière dont il restait, quarante ans plus tard, l’âme et le moteur. Alors, Coltrane, enfin ? N’était-ce pas le moment d’en savoir un peu plus et de découvrir celui qui me semblait un peu comme un magicien ?
     
    Nous étions les 9 septembre 1985 : étrangement, c’était le jour anniversaire de mon frère, celui qui m’avait tellement appris en musique. Ce soir-là, j’investissais un nouveau monde, dont il ne m’avait jamais parlé, étant de son côté emporté par d’autres passions, transatlantiques elles-aussi, mais d’une toute autre coloration. On peut y voir un symbole, pourquoi pas…
     
    Une valse, tourbillonnante, répétitive, un saxophone soprano au son dense et habité, instrument que je croyais jusque là voué pour l’éternité à jouer « Petite fleur » ou « Les oignons ». Une batterie foisonnante, subtile, omniprésente (Elvin Jones) et un piano enchanté (Mac CoyTyner) qui évoque un carillon. Pendant près d’un quart d’heure, sans que jamais la lassitude ne gagne. « My Favorite Things »… mais aussi « But Not For Me » et « Summertime » de George Gershwin, interprété au saxophone ténor, ou encore « Everytime We Say Goodbye » de Cole Porter. Une sacrée manière de revisiter un répertoire pourtant déjà consacré ! Coltrane vous laissait même l’impression qu’il était le compositeur de ces thèmes tant il avait su se les approprier et les relire d’une voix si originale qu’il y avait là quelque chose comme de la transfiguration.
     
    Un drôle de tour de magie en réalité et le début d’une longue aventure pour moi.
     
    Parce qu’en même temps que je découvrais la musique de John Coltrane, je mesurais à quel point ce musicien majeur avait – en peu de temps finalement – marqué son époque et accumulé une impressionnante discographie au beau milieu de laquelle je me sentais un peu perdu. Oui, perdu et ce malgré de nombreux allers retours vers les boutiques pour tenter d’y voir plus clair (pas d’Internet à cette époque, pas de Google ni même de Wikipedia…). Mais par où fallait-il donc commencer ? Pourquoi Impulse ? Pourquoi Prestige ? Pourquoi Atlantic ? J’avais entendu dire – par qui, je ne me souviens plus – que certains disques étaient inaudibles, comme un certain Live in Japan en 1966 ou Om en 1965… Je comprenais que le saxophoniste avait connu une évolution foudroyante entre le milieu des années 50, époque à laquelle il travaillait avec Miles Davis et son décès en juillet 1967 alors qu’il n’avait pas encore 41 ans et que sa musique s’apparentait plus que jamais à un cri. Mais comment donc s’y prendre pour démêler les fils de ce drôle d’écheveau ?
     
    J’étais fatigué de toutes ces questions et je me rappelle le jour où je décidai de soumettre mes interrogations à Jazz Magazine. Alors que je croyais avoir été oublié, je reçus une longue et belle lettre, plusieurs pages, de François-René Simon, qui reste l’un des grands spécialistes de Coltrane. D’une élégante écriture manuscrite (les ordinateurs étaient hors de prix et peu répandus encore, même dans les salles de rédaction), cet éminent journaliste me dressait un fort utile et très documenté portrait discographique en me conseillant de procéder avec méthode. Je crois que je ne le remercierai jamais assez…
     
    La porte s’entrouvrait…
     
    Je crois avoir mis depuis cette époque un point d’honneur à me procurer tout ce que j’étais en mesure d’acheter. Accumulation de CD, de coffrets (somptueuse intégrale des années Prestige, de 1956 à 1958, soit seize disques regorgeant de musique), au nom de Coltrane ou des leaders des formations avec lesquelles ils évoluait (Miles Davis, Thelonius Monk, Cecil Taylor, Paul Chambers, …). La belle créativité des années Atlantic de 1958 à 1960 avant que John Coltrane ne signe avec Impulse, un label auquel il restera fidèle jusqu’à la fin. Et cette évolution foudroyante de l’inspiration d’un homme pour qui la musique était tout, qui ne vivait que par elle. Ceux qui l’ont côtoyé disent que John Coltrane était un inlassable travailleur, qu’il ne délaissait que très rarement son instrument. Et si les interviews sont très rares, c’est aussi parce qu’il consacrait tout son temps à la musique. Jusqu’au dernier souffle.
     
    En témoignent ses multiples interprétations de « My Favorite Things », qu’il portera à un niveau d’incandescence dont le feu n’a pas fini de nous dévorer, jusqu'à son ultime concert le 23 avril 1967 au Centre Olatunji de New York. Parce que finalement, si Coltrane enregistra beaucoup de disques, il jouera finalement assez peu de thèmes sur scène : « My Favorite Things » bien sûr, mais aussi « Impressions », « Afro Blue » ou « Naima » pour citer les compositions les plus renommées. Mais il les réinventait à chaque fois, trouvant toujours une nouvelle histoire à raconter, de nouveaux territoires à défricher, capable de les étirer longuement, jusqu'à une heure ininterrompue. Une quête de l’absolu qui reste aujourd’hui encore unique et mystérieuse.
     
    Je regarde ce 33 tours acheté depuis bientôt 30 ans… Les informations qu’on y trouve sont parfois cocasses : on nous présente les musiciens, ce qui paraît un minimum, mais dans une autre rubrique, on nous dit Ce qu’il faut savoir avant de porter à notre connaissance Ce qu’il faut tout particulièrement apprécier puis de nous livrer les ultimes Observations nous expliquant que My Favorite Things est une œuvre marquante et obsédante qu’on aime ou qu’on n’aime pas mais que les critiques de jazz considèrent unanimement comme l’une des plus émouvantes réussites de John Coltrane. On est bien loin des livrets savants qui accompagnent désormais les rééditions de la discographie du saxophoniste, avec leurs analyses approfondies, les détails précis qui nous indiquent le jour, voire l’heure de chacune des prises de chacun des titres.
     
    My Favorite Things est en tous les cas un disque lumineux, qui portait très haut, en 1960, l’étendard de la mélodie et de l’intensité de son interprétation. Un sacré guide pour partir ensuite à l’assaut de la montagne jazz et découvrir sa richesse.
     
    Je pouvais difficilement espérer meilleure initiation à cette musique dont on nous annonce régulièrement la fin et qui, malgré les menaces, malgré les attaques constantes portées par un système économique soumis aux exigences de la rentabilité immédiate, malgré l'illusion de la gratuité, continue de rugir et se tient debout. Il faut beaucoup de force aux artistes pour ne pas abdiquer, gageons que bon nombre d’entre eux ont beaucoup appris de John Coltrane et de son incroyable « Resolution ».

  • En avant, Darche !

    alban darche, orphicube, jazz, pepin et plume, yolkJe prends les devants et présente par avance mes excuses au saxophoniste Alban Darche qui sera certainement consterné par le vilain jeu de mots qui traverse le titre de cette note et dont je ne suis que modérément fier ; et pour le cas peu probable où ce musicien passionnant manifesterait envers moi un minimum d’indulgence - paf, juste à la fin ! - je récidive en guise de conclusion avec un second missile du même calibre. Je sais : ce n’est pas bien mais je ne suis pas parvenu à me dispenser de ce genre de sottises. C'est mon côté Publius Dicax, comme disait autrefois ma prof de latin au collège. Et puis, reconnaissons-le, c’est pour la bonne cause.

    Foin de prolégomènes, sachez que je suis tout à la joie d’un disque qui tourne chez moi depuis plusieurs semaines avec une régularité obstinée, un signe qui ne trompe pas : les mouvements verticaux de mes chères galettes sont le fidèle reflet des attachements du moment, plus ou moins durables. Il y a des disques qu’on écoute une fois, voire deux, et qui inexorablement s’enfoncent vers les profondeurs de la pile en cours - dont l’équilibre est par ailleurs précaire - avant de connaître un sort variable. Leur destin est de trois ordres : soit celui d’un classement alphabétique au cœur de rayonnages multiples et tragiquement poussiéreux qui, parfois, ont pour eux des allures de cimetière ; soit - et ce n’est pas là forcément un purgatoire - ils se verront entreposés dans une antichambre incertaine (mon bureau), dont ils seront peut-être exhumés - mais quand ? - ou pas ; reste la catégorie des happy few, ces disques qu’on ne peut se résigner à ranger, parce qu’ils vous font tellement de bien - de vraies nourritures - qu’il n’est pas envisageable un seul instant de les éloigner de votre platine. Oui, il y a des disques dont on a besoin. En règle générale, ils font aussi l’objet d’une duplication et d’un stockage en vue d’une balado-diffusion intra-auriculaire, tout au long des trajets quotidiens vous menant à votre lieu de travail.

    Perception Instantanée, le nouveau disque de l’Orphicube est de ceux-là, et j’avais envie de lui rendre l’hommage qu’il mérite.

    Voilà en effet un disque qui suit de très près la précédente production - tout aussi réjouissante, je m'autorise à le redire ici - de la bande à Darche, simplement intitulée L’Orphicube et qui se veut la suite d’un répertoire qui ne constituerait finalement qu’un tout : tant qu’à faire, procurez-vous les deux disques, vous ne vous en sentirez que mieux ! A cette différence près que l'éponyme volet numéro 1 était publié sur le label Pépin et Plume du même Alban Darche (dont il constituait la première référence, la seconde étant my Xmas Trax, un formidable disque de Noël engendré par la même bande et que j’avais volontiers glissé dans ma hotte de fin d’année, tant il était réussi et enchanteur, un chouette cadeau dont la version box était illustrée par un texte signé du camarade Franpi, tandis que le petit nouveau voit le jour sur un label exemplaire et jamais à court de très bonnes idées, Yolk.

    Yolk, une bien belle maison qui a publié il y a quelque temps déjà un disque formidable dont je n’ai pas eu le temps de vous parler et qui permet de retrouver deux musiciens de l’Orphicube : je veux parler de JASS, pour John Alban Sébastien Samuel, j’ai nommé messieurs Hollenbeck, Darche, Boisseau et Blaser, quatre francs-tireurs dont les échanges sont d’une richesse qu’on n’épuise pas en trois jours, loin s’en faut. J’ignore si mon relatif silence vis-à-vis de cette pépite me sera pardonné, mais je tiens à faire amende honorable : si JASS ne s’écoute pas de façon aussi limpide que Perception Instantanée en ce qu’il creuse plus profondément des sillons libertaires, il n’en reste pas moins un disque passionnant de bout en bout, une véritable boîte à idées. Punaise, quel quatuor, quels beaux dialogues ! Voilà, c’est dit ! Fin de la parenthèse Yolk...

    Revenons maintenant à Perception Instantanée (après tout, c’est pour ça que vous êtes ici, non ?), un album en tous points réjouissant. J’aimerais pour le définir recourir à un oxymore : parce qu’à son écoute, on est gagné par un drôle de sentiment paradoxal, celui d’un confort imprévisible. Le confort, c’est celui d’un splendide tissu harmonique élaboré par des musiciens dont les sonorités mêlées aboutissent à une alchimie singulière, une formule peu courante pour ne pas dire inédite, soyeuse et chaleureuse. Se croisent en s’entrecroisent un saxophone alto (Alban Darche, le boss, qui signe par ailleurs les compositions et les arrangements), un violon (Marie-Violaine Cadoret), un accordéon (Didier Ithursarry), un piano (Nathalie Darche), trois saxophones ténors (Matthieu Donarier, Sylvain Rifflet – toujours dans les bons coups, celui-là ! - et François Ripoche), anches et cordes exaltées, relevées des épices rythmiques d’une contrebasse (Sébastien Boisseau) et d’une batterie (Christophe Lavergne). Pour ne rien vous cacher, j’éprouve les pires difficultés à ranger cette musique dans une catégorie et c’est très bien ainsi : elle danse - paso doble, valse, reggae, tout ce que vous voudrez pourvu que le mouvement l’habite, encore et toujours - et affiche des couleurs qui sont parfois chambristes, parfois plus populaires, traversées d’élans dont les inspirations sont aussi celles du jazz. Bref on s’y sent bien, il fait chaud dans la maison Orphicube, il arrive qu’on transpire parce qu’on est rarement immobile, mais Dieu que ça fait du bien.

    Confort, donc mais… pas celui d’une maison bourgeoise aux tentures épaisses et aux lumières tamisées : parce qu’il est rare que les choses se déroulent comme on pourrait le penser quand un thème s’annonce et commence à dérouler ses motifs. Alban Darche - dont les compositions, sous leurs airs enjôleurs, sont des constructions complexes qui recourent à des arrangements d’une précision diabolique - aime traverser sa musique d’éléments perturbateurs, de brisures multiples qui rendent son scénario haletant, jamais prévisible. Prenez par exemple « Paso Doble » qui ouvre l’album : vous imaginez des couples qui dansent, leurs mouvements sont synchronisés et empreints de cette raideur affectée par les amoureux du pas de deux. Et puis hop, voilà un type qui doit être un peu éméché et qui s’insinue parmi eux : le saxophone entre en scène, bouscule tout le monde d’un air rigolard, légèrement titubant. On l’a regardé un peu de travers mais finalement, on s’est bien amusé. Et on repart...

    Musique où l’on danse, oui, souvent, mais musique qui parle aussi au creux de l’oreille, ce sera alors une confidanse (cette fois, je vous inflige un néologisme), comme celle de ces « Silhouettes » où le souffle du saxophone semble se poser sur les notes du piano, avant de s’évanouir pour revenir aussitôt, dans un jeu d’ombre et de lumière, puis d’entonner un chant poignant, presque au bord des larmes. Musique intense, qui peut vous prendre aux tripes, comme dans la magnifique tension de « C’Baff » sublimée par un saxophone à vous donner le frisson pour un chorus brûlant ; musique au parfum d’insouciance parfois, avec cet « Abécédaire » charmant, presque enfantin, dont les voix surgissent quand on ne les attend pas. Musique grande classe, comme la bande son d’un film aux accents nostalgiques qui aurait été tourné en noir et blanc pour mieux souligner les éclats invisibles du quotidien et en révéler la part de magie (il est d’ailleurs question de Tim Burton, ce n’est probablement pas dû au hasard). L’Orphicube vous transporte avec son ingéniosité génétique - encore une fois, cet orchestre a un son qui lui appartient totalement, sui generis, comme on dit - et sa forte dose d’onirisme.

    Perception Instantanée, le bien nommé tant la connexion avec ses élans est pour nous immédiate et profonde. Sur le haut de la pile, tout en haut, c’est Darche… ou rêve !

  • Belle Époque

    belle époque, vincent peirani, emile parisien, act music, jazz, accordéon, saxophone sopranoDifficile de traduire en mots l’émotion qui me gagne à l’écoute de Belle Époque, le disque en duo enregistré par Vincent Peirani (accordéon) et Émile Parisien (saxophone soprano). Dès l’instant où j’ai su qu’il allait voir le jour, je me suis persuadé – à juste titre – qu’il se produirait une belle rencontre entre lui et moi. Et tel est bien le cas, au point qu’il m’est difficile depuis quelque temps de passer à autre chose. J’ai bien été traversé par l’idée d’un texte à travers lequel j’évoquerais conjointement ce disque et The Art Of Obscurity de Iain Matthews, objet de ma précédente note, mon autre disque coup de cœur du moment, mais je n’y suis pas parvenu. Trop de belles choses à raconter en une seule fois...

    C’est dire qu’il n’aura pas fallu attendre longtemps – la sortie officielle de Belle Époque était annoncée pour le 11 mars - pour qu’on me croise dans la rue marchant à grands pas vers le disquaire le plus proche (enfin, appelons ça un disquaire par commodité parce que, pour le reste...) dans le seul but d’acquérir le précieux CD publié sur le label allemand Act, comme nouvelle pièce à conviction d’une série d’albums dont le nom générique est Duo Art (vous aurez compris qu’il s’agit de disques enregistrés par des duos).

    Peirani et Parisien sont de jeunes musiciens. Je dis cela parce que, grosso modo, ils ont l’âge de mes enfants. Tous deux sont des virtuoses, ce qui en soi ne leur servirait à rien s’ils n’étaient avant tout des artistes habités et avides de rencontres fécondes. La leur remonte à l’automne 2009, quand le batteur Daniel Humair les avait conviés à jouer avec lui, avant de décider de créer le Sweet & Sour Quartet (dont le contrebassiste est l’éminent Jérôme Regard). Une formation qui se produit régulièrement sur scène et a enregistré en 2012 un album roboratif dont ma collègue Diane avait souligné les immenses qualités. Et c’est de ce quatuor qu’a émergé un duo motivé tout autant par la nécessité de vibrer à l’unisson que par celle de s’engager sur un chemin où l’amitié et la dimension humaine comptent pour beaucoup.

    Saxophone soprano et accordéon enlacés dans une danse sensuelle, convulsive ou simplement contemplative. Mais toujours puissamment hantée par les rêves en couleurs de ses protagonistes. Selon un processus étrange, je finis par ne plus entendre les deux instruments en écoutant cette heure de musique entêtante, au point qu’il me faut y revenir, sans cesse, jusqu’à l’extinction de ma drôle de soif. Accordéon, saxophone soprano, certes, ils sont bien là... mais allez savoir pourquoi je perçois avant tout les battements d’un double cœur et le chant de deux âmes et pourquoi je me laisse emporter dans ces histoires que nous racontent Peirani et Parisien, comme cette bal(l)ade dans les rues de « Paris 75 » ? Il ne me vient même plus à l'idée de me demander si ce sont là des compositions inédites ou des reprises, bien que je n’ignore pas que chacun des musiciens est venu déposer deux thèmes originaux dans la corbeille et que tous deux sont allés musarder du côté de Sidney Bechet – rendu méconnaissable par la densité des interprétations de « Egyptian Fantasy » ou « Song Of Medina » – de Duke Ellington (« Dancers In Love », dont le titre aurait pu être celui du disque), d’un ragtime (« Temptation Rag » d’Henry Lodge, qui vire au musette et voit la saxophone prendre les accents gouailleurs d'une clarinette) et d’un autre classique appelé « St. James Infirmary ».

    C’est incroyable qu’on puisse être à la fois si jeune et porteur des horizons sans cesse réinventés d’une histoire de la musique du XXe siècle, que Vincent Peirani et Émile Parisien semblent connaître depuis toujours, comme si elle coulait dans leurs veines.

    Pour tout dire, ces deux-là m’ont scotché à mon fauteuil... Façon de parler, je n’ai pas de fauteuil... et le duo est pour moi le meilleur des compagnons de mes longues marches quotidiennes et méditatives.

    Belle Époque ! Je ne suis pas certain que cette période de l’histoire de France mérite vraiment une telle appellation, très injustifiée pour la plupart des gens qui souffraient cruellement au quotidien. Et qui ne convient pas mieux aux temps que nous vivons, menaçants et oublieux d’un passé dévastateur qui nous nargue de son regard brun marine. Mais qu’elle ait pu susciter un disque aussi enchanteur nous rappelle que si le bonheur n’existe pas, les instants heureux sont, eux, à notre portée. Comme ces petites bulles de savon dorées qu’on suit avec des yeux d’enfant, sans les toucher, de peur qu’elles ne disparaissent trop vite.

    Depuis quelque temps, un ami proche me fait l’honneur de partager avec moi une fois par mois l’antenne de l’émission hebdomadaire qu’il consacre au jazz tout près de Nancy. Je ne vous surprendrai pas en vous disant que Belle Époque sera au programme de notre prochain rendez-vous des Jazz Twins et qu’il me faudra trouver les mots justes pour présenter la musique que nous donnerons à écouter aux auditeurs. Mais, après tout, peut-être que j’en dirai le minimum, il sera bien plus simple de la laisser parler toute seule. Elle le fera beaucoup mieux que moi.

    Belle Époque, un disque fédérateur qui s’adresse aux amoureux du jazz, de la chanson, de toutes les musiques impressionnistes, des musiciens vibrants et dont on ne finit jamais de contempler les beautés exposées. Ce sera un de mes albums de l’année, je l’ai toujours su !

    Et pour que vous n'ignoriez rien de la complicité qui unit Vincent Peirani et Emile Parisien, je vous propose de terminer par une courte séquence filmée durant laquelle les deux musiciens amis nous en disent un peu plus sur leur façon de travailler en duo...

  • L’art du chant équilatéral

    denis levaillant, barry altshul, barre phillips, passagers du delat, jazzDans la famille "Je voudrais un disque qui soit à la fois plein d'un jazz libre et créatif mais aussi un bel objet qu'on a envie de toucher, de garder près soi", je demande Les Passagers du Delta de Denis Levaillant et son trio ALP (pour Altshul, Levaillant, Phillips). On me pardonnera d'accorder une place que d'aucuns pourraient juger excessive à la forme, donc au contenant, de ce double CD, mais les temps sont durs pour la musique ; alors il serait vraiment injuste de passer sous silence le très bel effort fourni par DLM Éditions à l’heure où il semble si difficile de « vendre » de la musique. Deux disques donc, réunis sous la forme d'un livre bilingue qui fourmille d'informations : une préface de Pascal Anquetil, une biographie de chacun des musiciens, de magnifiques photographies en noir et blanc signées Guy Le Querrec et Jean-Pierre Leloir et, cerise sur le gâteau, de précieuses notes d'écoute écrites par Denis Levaillant. C’est Noël avant l’heure et tout le monde pourra s’en réjouir ! 

    Quant au contenu proposé dans ce très bel écrin, il est placé sous la responsabilité de Denis Levaillant (piano) avec la complicité (c’est bien le mot) de Barre Phillips (contrebasse) et Barry Altshul (batterie) ; il s'offre à nous en deux temps, qui remontent à la fin des années 80. Une période dont on se rappelle le naufrage en ce domaine et pourtant, cette musique n'a pas pris une seule ride, contrairement à la sclérose technoïdo-commerciale dominante dénuée d’âme qui, elle, était vieillie avant même d’être née, pour ne pas dire morte-née. J’hésite à prononcer un jugement par trop définitif sur cette décennie malheureuse rien qu’à l’idée qu’elle agite encore chez certains égarés un relent de nostalgie absolument incompréhensible et, pour tout dire, totalement injustifié. Bref, revenons à nos moutons qui, eux, ne sont pas égarés, et sonnent à merveille !

    Le premier disque des Passagers du Delta – on voit que la géométrie et le triangle sont ici au cœur de l’histoire - est un enregistrement live capté en mars 1989 ; le second est son pendant en studio enregistré exactement deux ans plus tôt. Le répertoire des deux disques est en grande partie identique, il sera toujours amusant de se livrer à l’exercice de la comparaison des versions, sachant qu’il y a fort à parier – et c’est le cas ici – qu’un surcroit de souffle anime l’enregistrement live. Mais il n’existe finalement qu’une différence peu significative dans l’esprit qui règne entre les instants captés sur scène et ceux consignés par le trio en studio. Et pour ne rien vous cacher, je ne suis pas un adepte forcené des exercices musicologiques que je réserve aux exégètes dont je ne suis pas. Il se trouve que, sur scène comme en studio, quelque onde malicieuse m’a attrapé par la manche et m’a dit : « Vas-y, écoute, tu vas aimer cette musique que tu ne connaissais pas ! »

    Et je me suis laissé faire. Dont acte.

    Si cette musique captive très vite, c’est parce qu’elle repose sur l’idée de l’équilibre et d’une interaction gourmande entre les trois jongleurs que sont Levaillant, Phillips et Altshul ; c’est parce qu’elle est le témoignage de la mise en œuvre d’une forme de parité absolue entre chacun des acteurs d’un groupe dont la formule éprouvée est, on le sait, l’une des plus redoutables. Cet « Art du trio », qui fait l’objet d’une analyse à la fois savante et pédagogique de Pascal Anquetil, a quelque chose à voir avec la magie, tant il aura été illustré par des maîtres dont on se dit qu’ils sont indépassables et géniteurs potentiels d’héritiers forcément moins inspirés. Oui, il y aura eu avant eux : Art Tatum, Oscar Peterson, Erroll Garner, Thelonious Monk... Oui, Ahmad Jamal, qui l’un des premiers aura imaginé qu’un trio pouvait être équilatéral... Oui, Bill Evans... Oui, Keith Jarrett... Mais faudrait-il pour autant ne pas chercher à faire entendre sa propre voix, à trouver sa voie ?

    A l’écoute de l’extrême musicalité des voyages proposé par le trio ALP – c’est presque là un oxymore - on se dit qu’un tel danger ne rôde pas au cœur des paysages aux couleurs brillantes que dépeignent des musiciens qui, non seulement, savent s’écouter mais peuvent, chacun l’un après l’autre, ou deux par deux, s’échapper dans le plus grand respect de la liberté des autres. Il faut dire, tout de même, qu’on a affaire à de sacrés clients : Barry Altshul est un batteur, certes, mais peut-être conviendrait-il de le définir avant tout comme un coloriste, un enlumineur dont les peaux et les cymbales sont habitées d’un vrai chant (« Drum Role » en fait une belle démonstration, qui nous évoque au détour d’un solo la mélodie de « I Got Rhythm » de George Gershwin) ; il faut dire que ses expériences passées au sein des trios de Paul Bley, de Chick Corea et de Sam Rivers ont certainement contribué à cette luxuriance des teintes. Barre Phillips, le plus français des contrebassistes américains, inspiré par l’Afrique est, quant à lui, à ranger dans la catégorie des « défricheurs », on sait à quel point sa contribution à l’esthétique de la contrebasse en tant qu’instrument soliste (notamment par son album Basse Barre en 1968, qu’on pourrait presque entendre comme Bare Bass) est essentielle et combien il aura donné pour la cause des musiques improvisées. Avec de tels compagnons, Denis Levaillant a beau jeu – j’emploie cette expression à dessein – de déployer la brillance et le foisonnement d’un phrasé forgé tant à l’école de la musique classique que du jazz ou des musiques dites populaires (ne voyez rien de péjoratif dans cette expression, bien au contraire). Cet homme orchestre, maître de ballet, chef de chœur, compositeur d’opéras, féru de danse, d’électronique et d’improvisation et, plus généralement, de tous les spectacles vivants, est là en pleine lumière et sait faire vibrer bon nombre de ses cordes : nous sommes au cœur du jazz, bien sûr, mais au-delà probablement, dans un espace qui mêle complexité rythmique et précision mélodique (l’héritage classique de Levaillant compte pour beaucoup, c’est évident). A tout instant, le trio ALP crée la surprise, invente, multiplie les dialogues et nous rappelle que la musique est d’abord une conversation, une source d’échanges.

    1989-2013. Près de vingt-cinq nous séparent de cette aventure et pourtant, comment expliquer à quel point le temps paraît s’être suspendu, tant cette musique est intacte à nos oreilles et à nos âmes ? La magie, vous dis-je, la magie !

  • Au-delà de la contrebasse

    renaud garcia-fons, contrebasse, jazz, citizen jazzDe deux choses l’une : ou vous connaissez depuis belle lurette l’étendue du talent de Renaud Garcia-Fons et dans ces conditions la parution d’un nouveau CD-DVD composé d’une compilation établie par le contrebassiste lui-même et d’un film consacré à son parcours musical devrait vous ravir, même si vous n’aurez que deux nouvelles compositions à vous glisser entre les deux oreilles ; ou bien vous n’avez entendu parler de lui que de très loin, voire pas du tout – ce que je ne manquerais pas de considérer comme une grave erreur de votre part même si je n’ignore pas que la perfection n’est que très rarement de ce monde – et alors, cette double galette faisant office de carte de visite de luxe devrait vous inciter à vous lancer dans la découverte d’un artiste hors normes.

    Je tiens à préciser que je ne possède aucune action dans l’entreprise Garcia-Fons mais que, après voir considéré les quarante-cinq années passées, celles qui débutent avec mes premières illuminations musicales, le bonhomme fait partie – c’est indubitable – de mes compagnons de vie, il est l’un de mes musiciens de chevet, de ceux vers lesquels je reviens toujours, lorsqu’après avoir englouti des heures et des heures de découvertes musicales, je suis gagné par la nécessité de m’abreuver aux sources. Je pourrais établir une liste de la dizaine de ces inspirateurs, mais ne voulant pas encourir le risque d’une injustice faite à celles et ceux que je ne citerais pas pour diverses raisons, je m’en garderai bien aujourd’hui. Renaud Garcia-Fons est un maître chanteur, un virtuose dont la technique époustouflante est la garantie d’une transmission sans entrave de la moindre de ses émotions, avec la plus grande fidélité. Homme du sud – il est d’origine espagnole – le contrebassiste habite sa musique comme celle-ci est habitée de ses racines au cœur desquels vibre un chant comme il en est peu.

    Elève du grand François Rabbath, Garcia-Fons est entré dans l’univers du jazz à travers ses collaborations avec le trompettiste Roger Guérin, ou bien en tant que membre de l’Orchestre de Contrebasses, avant d’intégrer l’Orchestre National de Jazz sous la direction de Claude Barthélémy, de 1989 à 1991. Mais très vite, sa personnalité singulière va émerger : sa musique, principalement balisée par une dizaine d’albums, tous publiés sur le label Enja Records, en tant que leader (auxquels on peut ajouter quelques autres, comme par exemple ceux réalisés en collaboration avec Gérard Marais ou Nguyên Lê) est une invitation au voyage, un appel vers les espaces insoupçonnés du chant de l’âme. Chez lui, il n’est pas question de « jouer » mais plutôt d’être « en » musique, de ne faire qu’un avec elle et de délivrer une vibration dont le chant solaire est incomparable et unique. Certains n’hésitent pas à employer le terme de « génie » lorsqu’ils évoquent Renaud Garcia-Fons ; j’ignore si le mot est approprié (c’est un mot dont je me méfie comme de la peste) mais il laisse deviner à quel point le contrebassiste est un artiste majeur dont le chemin de lumière est celui du ravissement pour celles et ceux qui décident de faire un bout de route avec lui. A titre personnel, ce périple a commencé il y a une quinzaine d’années et je suis toujours gagné par la même fièvre à chaque fois qu’un nouveau disque est annoncé... même lorsqu’il s’agit d’une compilation !

    Qu’il joue seul (Légendes – 1992, The Marcevol Concert – 2012), en duo avec Jean-Louis Matinier (Fuera – 1999), en trio (Entremundo – 2004, Arcoluz – 2005), en quartet (Alborea - 1995, La Linea Del Sur – 2009) ou en faisant appel à des contributions multiples pour hisser encore plus haut le pavillon des couleurs chamarrées de sa musique (Oriental Bass – 1997, Navigatore – 2001, Méditerranées – 2010), Renaud Garcia-Fons ne cesse de nous raconter une histoire aux parfums d’éternité : celle-ci, racines obligent, part des rivages de la Méditerranée et navigue vers tous les continents à la conquête de leurs cultures et de leurs traditions, qu’il fait siennes et laisse infuser au plus profond de son univers. L’invitation au voyage est à chaque fois renouvelée : latine par essence, on y entend du flamenco, mais aussi de la musique indienne, on peut aller jusqu’en Amérique du Sud ou en Europe de l’Est, y découvrir de lointains échos du folklore irlandais, mais toujours dans l’harmonie d’une puissante passion pour toutes les musiques. Une soif inextinguible, une offrande de chaque jour.

    Il faudrait la connaissance d’un expert – tel n’est pas mon cas - pour parler de la technique fabuleuse de Renaud Garcia-Fons, dont l’instrument est bien plus qu’une contrebasse : avec ses cinq cordes, elle se joue de tous les obstacles de la technique et sait se faire aussi bien violon que guitare, il peut lui arriver de se charger d’électricité et même d’entrer en connexion avec l’univers de l’électronique. Mais peut-être ne sont-ce là que des considérations périphériques pour qui ne souhaite rien d’autre que de voyager avec lui et se laisser emporter. La technique n’est pas chez cet homme une fin en soi, elle est une vibrante courroie de transmission du chant.

    Avec cette compilation intitulée Beyond The Double Bass dont il a opéré lui-même les choix parmi 118 compositions (j’ai compté, inutile de vérifier), Renaud Garcia-Fons joue la carte de l’exhaustivité en faisant en sorte que chacun des albums soit représenté, mais sans se contraindre à un ordre chronologique. L’idée était de sélectionner des compositions qui puissent témoigner de la diversité de son travail de création et mettre en avant des pièces accordant une place importante à la contrebasse, dans un souci de cohérence et d’homogénéité de l’ensemble. Au point que celui qui découvrira cette musique avec le disque pourrait croire à un album « normal ». Le répertoire est d’une grande richesse et ses différentes déclinaisons sont autant de variations dans les couleurs projetées sur un même paysage.  Au total, douze extraits auxquels Garcia-Fons ajoute deux inédits dont une chanson (« Camino de Felicidad ») qui permet d’entendre à nouveau la voix de sa fille Solea (déjà présente sur l’album La Linea Del Sur).

    Bien sûr, ceux qui – comme moi – possèdent déjà tous les disques cités un peu plus haut, pourraient regarder d’un œil un peu dépité la présence de ces deux inédits : comment, acheter un disque pour deux titres seulement, n’est-ce pas un peu abusif ? Mais ils se consoleront vite avec la présence d’un DVD et du film de Nicolas Dattilesi, qui connaît bien son sujet pour être lui-même un passionné de l’œuvre du contrebassiste. Son film est construit autour de plans inédits pris lors de l’enregistrement live du concert solo au Prieuré de Marcevol (The Marcevol Concert) et de témoignages de différents amis comme le guitariste Nguyên Lê, le contrebassiste Barre Phillips ou le fidèle luthier Jean Auray. Tous disent leur admiration, voire leur fascination pour la magie qui opère dès lors que Renaud Garcia-Fons empoigne sa contrebasse, avec ou sans archet, et laisse libre cours à sa poésie de l’âme humaine.

    Ce monsieur est un grand, qu’on se le dise...

    Bonus...

    Le Trio de Renaud Garcia-Fons interprète « Berimbass » (extrait du CD/DVD Arcoluz)

    Reanud Garcia-Fons solo interprète « Kalimbass » (extrait du CD/DVD The Marcevol Concert)

    Voir la bande annonce du film Au-delà de la contrebasse

    Voir mes chroniques des disques de Renaud Garcia-Fons pour Citizen Jazz

  • Le monde selon Bogé

    OB_TWBT.jpgComme bon nombre de ses confrères saxophonistes, Olivier Bogé est d'abord un chanteur, son instrument jouant pour lui le rôle du plus noble substitut à une voix intérieure qui lui dicte des mélodies. Pas étonnant d'apprendre - j'ai eu à plusieurs reprises l'occasion d'échanger avec lui à ce sujet - qu'il ressente une profonde admiration pour Joni Mitchell, cette chanteuse qui aura illuminé toutes les années 70, une grande dame dont le chant est à la musique ce qu'un arc-en-ciel serait à un ciel de nuages. After the rain, comme aurait pu dire un certain John Coltrane.

    Mais Olivier Bogé n'est pas seulement un musicien : peut-être serait-il plus juste de le présenter en premier lieu en tant qu'homme, pour qui tout acte - et la musique en est assurément un pour lui, comme toute expression artistique - fait sens. Sa vie est une quête, un cheminement vers une lumière intérieure qu'il sait pouvoir toucher du bout de ses rêves, mais qui n'en finit pas de s'élever vers de nouvelles hauteurs.

    The World Begins Today, son nouveau disque repose sur les mêmes fondements que son prédécesseur, Imaginary Traveler, dont j'avais souligné les qualités il y a près d'un an et demi. Dans ma chronique pour Citizen Jazz, je concluais par cette phrase qui pourrait tout aussi bien s'appliquer à l'album qui vient de voir le jour : « On en ressort pacifié. A la fois exigeant et porteur d’une clarté mélodique, le disque suscite le plaisir et en dit long sur le sens qui le sous-tend. Imaginary Traveler est une proposition de partage et d’élévation qui ne se refuse pas. » À ceci près que le saxophoniste pousse plus loin encore les pions de sa passion sur l'échiquier tourmenté de la vie. Sa recherche de la lumière est plus intense, elle puise sa force dans la nécessité de surmonter une épreuve personnelle douloureuse, il la chante pour en partager tous les éclats. Et il y parvient, sans nul doute, avec une grande limpidité dans la transmission de ses émotions.

    Ainsi présentée, sa musique pourrait évoquer une quête aux confins du mysticisme, mais à son écoute, ce sont des sentiments beaucoup plus simples qui nous pénètrent. En particulier celui d'un état d'émerveillement qu'Olivier Bogé semble s'être défini comme ligne de conduite, celle qui doit le conduire à une forme de sagesse aux couleurs socratiques. On imagine bien dans ces conditions que l'amitié n'est pas chez lui un simple concept et que lorsqu'il a choisi de mettre en œuvre son second disque, The World Begins Today, il était exclu pour lui de ne pas s'entourer de proches avec lesquels la communication serait totale.

    De la première à la dernière note, cet album chante, livre des mélodies claires et émouvantes tout au long de neuf compositions tendues et compactes ; à leur service, trois amis (qui en sont vraiment) : Jeff Ballard à la batterie, Tigran Hamasyan au piano et Sam Minaie, le contrebassiste de ce dernier. Hamasyan connaît Olivier Bogé depuis de très longues années (treize pour être précis) et nul ne sera surpris par leur approche très voisine de la musique. Car le saxophoniste, qui a écrit en deux mois le répertoire de The World Begins Today, compose d'abord au piano (dont il joue d'ailleurs sur deux compositions), voire à la guitare, et au chant (tout comme son camarade). Ainsi, on comprendra mieux que c'est le registre de sa propre voix (qu'il fait entendre à plusieurs reprises sur le disque) qui détermine la tonalité d'une musique totalement sienne mais dont le groupe s'empare pour la peindre aux couleurs de son énergie collective. Car les personnalités ont beau être fortes, jamais n'émerge l'idée d'un leader ou même d'un guest de prestige vers qui se tournerait la lumière au détriment des autres. Au risque de décevoir celles et ceux qui, à la lecture du casting, attendraient les exploits d'une énième dream team réunie pour des raisons pas forcément artistiques ou ceux qui ne manqueront pas, ici ou là, d'en reprocher avec une pointe d'aigreur la constitution. Non, ce serait faire fausse route et c'est bien un groupe qui est à l'œuvre, un quatuor de l'équilibre dont le jeu fluide soulève la musique avec élégance, une musique écrite et concise qui sait ne pas accorder une place excessive aux chorus. Comme dans cette si belle « Dance Of The Flying Balloons » enluminée par un Tigran Hamasyan retenu et aérien ; ou sur « The Little Marie T. », qui débute par une voix d'enfant et qu'Olivier Bogé nous présente avec beaucoup de tendresse en s'emparant lui-même d'un piano aux notes cristallines. Tous les thèmes réunis en 53 minutes forment eux-même une histoire sensible dont la première narration est assurée par un saxophone alto chanteur - car il faut le souligner une fois encore, Olivier Bogé n'est pas un saxophoniste du cri des anches, ce qui n'exclut pas une expression toujours lyrique (« The World Begins Today ») - qui laisse la place qu'ils méritent à ses camarades (Sam Minaie et Jeff Ballard en toute complicité dans « Relieved », ou « Seven Eagle Feathers » par exemple). On soulignera aussi la beauté formelle de « Inner Chant » (le chant intérieur, encore et toujours…) aux accents délibérément Coltraniens, ceux qui se font entendre sur des compositions réflexives et étales comme « Wise One », « After The Rain » ou « Welcome ».

    The World Begins Today revêt pour Olivier Bogé une importance capitale, tant pour des raisons humaines qu'artistiques, on l'a compris. Il est synonyme de (re)naissance permanente aux yeux d'un artiste à la fois discret (bien trop à mon goût) et très engagé dans son art. D'ailleurs le titre le dit bien : le monde commence aujourd'hui ! C'est aussi celui d'un livre de Jacques Lusseyran dont la lecture d'une seule traite a provoqué tout récemment chez Bogé un choc émotionnel et existentiel majeur : « Toute la vie nous est donnée avant que nous la vivions, mais il faut toute une vie pour devenir conscient de ce don. Toute la vie nous est donnée dans chaque seconde. Le monde commence aujourd'hui. » Voilà donc un disque à mettre entre toutes les oreilles : sa musique, généreuse et humble à la fois (écoutez « Poem » qui ouvre l'album et s'avance vers vous avec une discrétion féline soulignée par le jeu à la main de Jeff Ballard), laisse parler les cœurs des quatre musiciens et touche le nôtre, pour peu qu'il batte (c'est une condition sine qua non). À bien des égards, elle a valeur d'offrande. C'est un disque cadeau dont il faut savoir apprécier la valeur et qu'il serait malvenu de refuser à une époque trouble où la haine de l'autre guide chaque jour un peu plus les conduites de tant de nos contemporains. Cet album éclairé de l'intérieur (dans un premier temps, il devait s'intituler Shades Of Light et s'annonçait déjà comme la célébration d'un jeu d'ombre et de lumière qu'on retrouve exposé dans le visuel de la pochette) nous autorise à ne pas totalement désespérer d'une nature humaine pourtant si prompte à nous tirer vers le bas. Ici, il faut regarder au contraire au-dessus de nos têtes, tout là-haut, là où passe la lumière. Et c'est un présent qui fait beaucoup de bien, il n'a même jamais été aussi indispensable.

  • Stanislas Percussive Gavotte


    stanislas percussive gavotte,xavier brocker,nancy jazz pulsations,ivan jullien,jazzJ’ai raconté voici plus de deux ans l’histoire d’une bande magnétique que Xavier Brocker - figure historique du jazz en Lorraine et co-fondateur du festival Nancy Jazz Pulsations, une manifestation qui fête cette année ses 40 ans - m'avait offerte au mois de janvier 2011. Décédé en septembre 2012, Xavier ne verra pas NJP entrer dans sa cinquième décennie, mais je n’oublie pas que le jour où il m’avait confié cette archive très précieuse, il m’avait aussi demandé d’en faire profiter le plus grand monde. Il était ainsi, passionné, intarissable et avide de partager ses passions. Il savait que l’informatique et internet permettaient la circulation rapide de documents, écrits ou sonores, même s'il avait maintenu une distance importante entre ces nouvelles technologies de la communication et lui, qui n'aimait rien tant qu'une page manuscrite. Alors forcément, lorsque j’ai pris possession du cadeau, on imagine bien qu’une fois passé le stade de l’émotion, je lui ai proposé de mettre un jour ou l’autre en ligne l’enregistrement de la légendaire Stanislas Percussive Gavotte qui somnolait tout au long de ces dizaines de mètres de bande depuis un sacré paquet d’années. Cette idée lui plaisait bien.

    Stanislas Percussive Gavotte ou quarante-six minutes d’une création dont un extrait (le final) avait été publié en 2009 à l’occasion de la parution de French Connection 1955-1998 (50 ans de jazz en Lorraine), sur le label nancéien Étonnants Messieurs Durand, une compilation historique à laquelle Xavier avait contribué, comme on l’imagine. Mieux qu’une création, ce travail était une commande passée au trompettiste Ivan Jullien (qui avait obtenu en 1971 le Prix Django Reinhardt pour son travail en Big Band) à l’occasion de la première édition de Nancy Jazz Pulsations en 1973. Captée le 14 octobre en fin d'après-midi au Chapiteau de la Pépinière, elle est interprétée par un Big Band où s'entrecroisent les noms de musiciens prestigieux tels qu'Eddie Louis (orgue), John Surman (saxophone soprano), les batteurs André Ceccarelli, Bernard Lubat et Daniel Humair. Sans oublier une dizaine d'autres percussionnistes au rang desquels s'illustre le Quatuor de Percussions de Paris sous la direction de Lucien Lemaire. Une vraie petite folie musicale ! Xavier raconte tout cela avec beaucoup de détails (et de verve) dans son chouette bouquin Le Roman Vrai du Jazz en Lorraine (1917-1991) paru aux Editions de l’Est, ainsi que dans les notes du livret de French Connection (cf. ci-dessous).

    Dans ma note de janvier 2011, j’évoquais la possibilité d’un transfert de l’archive sur un support numérique et je laissais entrevoir la collaboration d’un ami pour se charger de ce travail. C’est chose faite : Jean-Pascal Boffo (sur la discographie duquel je reviendrai très vite ici-même) a bien voulu se pencher sur la conversion de l’archive, qu’il m’est aujourd’hui possible de vous proposer à l’écoute.

    L’histoire bouscule un peu nos ordres du jour : Xavier est parti, et pour lui rendre hommage, j’ai voulu le faire revivre un peu en l’incluant dans le casting des personnages qui peuplent la fiction que je viens d’écrire à l’occasion de l’exposition Ladies First !, qui verra mon ami Jacky Joannès mettre en scène plus de cinquante musiciennes en action sur ses photographies. Dans cette histoire aux confins du réel et de l'imagination, Xavier offre au narrateur un texte (qu'on peut lire en coda du récit), et ce dernier en profite pour évoquer un précédent cadeau que son ami lui avait fait, cette sacrée bande magnétique. C'est l'occasion pour moi de rappeler ici que le texte est disponible sous la forme d’un livre qu’on peut se procurer (exclusivement) sur internet.

    L'exposition Ladies First ! s’inscrit dans le cadre des animations de Nancy Jazz Pulsations. La boucle est ainsi bouclée, même si notre ami nous manque beaucoup... J'espère qu'il sera content de notre travail !

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    Xavier Brocker - 9 septembre 2010 © Denis Desassis

    Alors il est temps, maintenant, de vous laisser écouter cette Stanislas Percussive Gavotte qui va pouvoir vivre une seconde vie grâce à la générosité de Xavier et à la contribution décisive de Jean-Pascal. Merci à eux, infiniment.

    Stanislas Percussive Gavotte - Nancy Jazz Pulsations, 14 octobre 1973

    Ivan Jullien (composition, direction, trompette), Eddie Louiss (orgue électrique), John Surman (saxophone soprano), André Ceccarelli, Bernard Lubat, Daniel Humair, Stewart "Stu" Martin (batteries), Lamine Konte, Louis Moholo (percussions africaines), Lamont Hampton (percussions caribéennes), Franck Raholison (percussions malgaches), Jean-Claude Chazal (timbales, vibraphone), Lucien Lemaire, Gérard Lemaire, Jean-Claude Tavernier (percussions, xylophones).

    Xavier Brocker évoque cette soirée de musique pas comme les autres (extrait des notes du livret de French Connection 1955-1998)

    "Je vous parle à présent d’un temps que les moins de 40 ans ne peuvent pas (ne veulent pas ?) connaître.

    C’était en 1973. Le 14 octobre en fin d’après-midi. C’était un dimanche, assez beau sous le Chapiteau dressé au cœur du Parc de la Pépinière, à Nancy. C’était la « création », la première audition mondiale et elle est, à ce jour, restée la seule, commandée au compositeur et trompettiste Ivan Jullien pour le premier festival international Nancy Jazz Pulsations.

    Nul ne mettrait en doute le fait, évident pendant les très nombreuses années qui s’ensuivirent, que NJP représente un tournant capital dans la grande (et les petites) HISTOIRE du JAZZ en Lorraine. A dater de cette année-là, et comblant tous les vœux de l’équipe initiatrice de l’événement, nul dans la région ne peut mettre en doute sa valeur esthétique ; et d’autre part, personne de sérieux ne pourra nier la capacité du jazz à réunir des foules immenses rassemblant des fervents de tous âges, autour des artistes marquants de cette expression musicale.

    Un tournant capital, donc, après quoi plus rien ne serait comme avant, pour le meilleur, certes, mais aussi au prix d’une certaine « institutionnalisation » de cet Art. Certains l’agréeront alors que d’autres, tout aussi sincères, resteront dubitatifs.

    Sur une vague « idée » de l’auteur de ces lignes, NJP avait souhaité que la ville de Nancy veuille bien financer une création originale pour grande formation qui évidemment porterait en son intitulé quelque terme évoquant le duché de Lorraine, ce qui, s’agissant du jazz, était déjà une gageure.

    Je pensai au terme très XVIIIème siècle de « Gavotte », ce mot renvoyant à la danse solidement rythmée qui est évidemment associée au jazz d’avant 1960.

    La chère vieille icône dont l’effigie trône en ces lieux aurait pu « tap-danser » cette gavotte aux accents des meilleurs percussionnistes du Festival, réunis pour cette unique occasion. Telle fut la genèse d’une œuvre que le Festival commanda au créateur et orchestrateur Ivan Jullien qui venait juste d’obtenir pour son travail en « big band » le prix Django Reinhardt de l’Académie de Jazz (Paris, 1971).

    Pour ce travail de composition et d’orchestration, Ivan sollicita le formidable Eddie Louiss à l’orgue et préféra se passer d’un contrebassiste qui eut été noyé au sein d’un déchaînement tellurique : les meilleurs batteurs d’Europe, et au-delà, ayant accepté par sympathie pour pareil festival, d’offrir leur contribution.

    Seul mélodiste avec Louiss donc, l’anglais John Surman (né en 1944) ici au saxophone soprano, déverse des torrents de lave incandescente.

    Dialoguent aux tambours, cymbales, xylophones, timbales, vibraphones, tumbas, djembés et tous autres engins percussifs qu’il vous plaira d’imaginer, des talents aussi variés que les français André Ceccarelli, Daniel Humair ou Bernard Lubat, le New-Yorkais Stu Martin, qui fait ici penser dans ses breaks à Paul Motian, le Sud Africain Louis Moholo, le tout jeune Laurent Hampton, fils du grand tromboniste « Slide » Hampton et encore le Malgache Franck Raholison, le Sénégalais Lamine Konte.

    Et nous nous garderons d’omettre les quatre mousquetaires, ici représentatifs de la percussion en musique classique (Salut, John Cage !), à savoir le Quatuor de Percussions de Paris sous la houlette de M. Lucien Lemaire. 

    Il est temps de redécouvrir ce « truc insensé » ! Chaud devant !. Plus d’un quart de siècle après, il en « swingue » toujours sur son socle, ce bon vieux « Stan » !"

    (X.B.)

    CODA

    Je vous propose d'écouter également l'entretien que Xavier m'avait accordé le 9 septembre 2010 : il m'y racontait NJP 1975 avec beaucoup de verve comme à son habitude.



  • Portraits de femmes en musique...

    Cette fois, c’est la dernière ligne droite pour ce qui concerne ma contribution à l’exposition Ladies First, cette réalisation qui va m’associer à mon complice Jacky Joannès, selon un principe identique à celui qui avait présidé à la création de notre précédente collaboration en 2010, Portraits Croisés : à lui la photographie, à moi les textes. Une histoire de signe et d’image, en quelque sorte. L’œil et la main...

    Les portraits sont choisis, leur liste est définitive (à ce niveau, je suis très peu intervenu, c’est bien normal, Jacky étant le maître à bord de son navire aux archives argentiques ou numériques) : au total, 53 musiciennes et 70 photographies, en couleur ou en noir et blanc, dont les plus anciennes remontent à 1973, date de la première édition de Nancy Jazz Pulsations, et les plus récentes à 2012. Ce sera notre manière de saluer les 40 ans du Festival (qui se déroulera du 9 au 19 octobre prochains) et de rendre hommage à son fondateur, Xavier Brocker, disparu au mois de septembre dernier et à qui Ladies First est dédié.

    Ladies_First.jpg

    Lorsque j’ai lancé l’idée de cette exposition, je ne savais rien de la forme que prendrait mon travail d’écriture, c’était un nouveau défi, une autre page blanche à noircir mais de quelle manière ? Comme en 2010, écrire un court texte associé à chaque photographie ? Imaginer un accompagnement des portraits sous la forme d’une suggestion musicale ? J’ai cherché un bon bout de temps avant de penser à la rédaction d’une fiction, après avoir pratiqué un remue-méninges constant durant plusieurs semaines. Une nouvelle ! Et pourquoi pas ? Raconter quelque chose... Le plus difficile restait alors à faire : trouver une histoire en relation avec la musique, dont le sujet puisse entrer en résonnance avec le sujet choisi (des portraits de femmes en musique), la glisser si possible, même de façon indirecte, dans le contexte de Nancy Jazz Pulsations 2013... De fil en aiguille, les principaux personnages sont apparus, ils ont commencé à prendre vie, à se parler, à bâtir des projets en commun, comme si je n’étais pas là (je vous jure que c’est vrai, ces bestioles finissent par vous échapper...). C’est là que Xavier Brocker est venu s’imposer dans un rôle clé, le sien, détourné par quelques facéties de mon cru. Phénomène étrange par lequel ce qu’on croit inventer n’est en fait qu’une image floue dont on essaie de deviner les contours avant qu’ils ne se précisent, jour après jour. Et je ne peux m’empêcher de faire un parallèle entre ce travail de mise au point avec celui de Jacky lorsqu’il prend une photographie. Chacun de nous deux voit une expression ou imagine une histoire, cherche à lui donner vie par l’instantané ou au détour d’une phrase.

    Je dois écrire des choses qui sont certainement des banalités pour tous ceux qui ont l’habitude d’écrire... On y reviendra plus tard, peut-être !

    Le plan de cette nouvelle est défini, voici maintenant venu le temps de laisser la plume (toute virtuelle puisqu’elle prend la forme d’un clavier ou d’un écran tactile selon mon humeur) filer sous mes doigts et par là de raconter une histoire dont je ne révélerai pas le déroulement ici même si je peux en dire quelques mots : Ladies First (ce texte portera le même nom que l’exposition, pour une raison que je ne dévoilerai pas) évoquera une chanteuse dont le retour à la musique, après de longues années d’errance, sera rendu possible par le soutien d’un ancien fan persuadé que cette artiste doit surmonter les difficultés qui l’ont éloignée de la musique pour s’épanouir à nouveau. Tous les personnages de cette histoire sont fictifs, sauf Xavier Brocker, bien sûr, qui évoluera tel qu’il était dans la réalité, même si – et c’est là mon privilège – je lui confierai une mission qui est une sorte de petit nuage taquin dans le ciel de mon imagination.

    Cette idée de le faire « revivre » ainsi m’est venue dans les conditions que j’ai expliquées un peu plus haut, mais j’ai tout de même éprouvé le besoin de recueillir le sentiment de sa veuve et surtout, si possible, son approbation. Je n’aurais pas voulu qu’elle découvre cette utilisation de son mari défunt au dernier moment. En lui présentant ce projet et la démarche de l’exposition (regarder les photos, lire une histoire, séparément ou au contraire dans un jeu d’alternance en déambulant d’un portrait à l’autre, chacun de ceux-ci étant illustré par une portion du texte qu’on suit de photographie en photographie), elle a eu cette remarque que je vais utiliser comme un point d’appui stimulant : « Xavier mérite bien qu’on ne l’oublie pas et que des amis lui rendent hommage de façon créative ».

    Par conséquent, ce sont deux étapes qui m’attendent désormais : d’abord mettre noir sur blanc une première version du texte, la plus naturelle possible (travail des trois semaines à venir) ; ensuite la retravailler pour essayer de la sculpter au plus près d’un rythme imaginaire, celui qui accompagne mon quotidien depuis des décennies, à la façon d’un petit moteur intérieur (une seconde phase qui sera terminée à la mi-septembre).

    Essayer d’éliminer le gras, muscler les phrases sans les boursoufler, impulser une part de nervosité qui sera rendue nécessaire par la lecture fractionnée dans la salle d’exposition.

    Et maintenant... le trac ! La peur de ne pas être à la hauteur, d’aligner des banalités, d’exposer une histoire qui n’intéressera personne.

    Alea jacta est !

  • Como va

    como_bolero.jpgFinalement, maintenant que vous m’y faites penser, je crois bien que c’est ça : je dois être un grand sentimental. Il suffit de peu de choses pour m’embarquer et faire de moi un allié inconditionnel. Une musique qui emporte, une mélodie aérienne qui touche au cœur, une pulsion tout en souplesse et, hop, voilà le travail : je fonds comme neige au soleil, je rends les armes et je dis « Encore ! ». Peut-être bien aussi que le reliquat de sang italien qui coule dans mes veines n’est pas étranger à une sensibilité que d’aucuns pourront juger naïvement béate mais je n’en ai cure, après tout. Quoi de plus attachant en effet qu’un chant humble et sincère, porté par la grâce des émotions, nimbé de notes qui, prises une par une, sont exemptes de la moindre vulgarité ?

    Je vous raconte tout cela parce que j’ai reçu tout récemment le disque du pianiste Jean-Pierre Como appelé Boléro. Ne cherchez pas, il sortira au début du mois de septembre et vous n’aurez aucune difficulté à le trouver. Cette production de l’Âme Sœur (ça ne s’invente pas) est arrivée chez moi pile au bon moment ; il y eut illico comme une résonance intime et subtile entre le soleil qui pointait tranquillement le bout de ses rayons d’été dans mon salon et la sérénité d’un disque dont les élégances feutrées se sont mise à envelopper l’atmosphère d’un matin calme de leur lueurs tendres. D’un seul coup, je me suis senti bien, comme en harmonie et je ne demandais rien de plus.

    Jean-Pierre Como promène sa cinquantaine et sa longue chevelure non sans grâce. Celui qu’on connaît pour tenir les claviers d’un groupe classifié rapidement dans la catégorie fourre-tout du jazz fusion (il suffit qu’un peu de binaire traîne dans le coin ou que vos amours musicales parfois électriques vous fassent voyager par delà les continents pour qu’on vous taxe de fusion... mais bon, en l’occurrence, je vous parle ici de musique tout simplement, qui plus est de musique du cœur) nommé Sixun et dont je vous suggère amicalement d’écouter les disques parce que d’eux aussi émane cette sérénité solaire qu’on retrouve ici concentrée sous la forme d’un quatuor italo-argentin, propose avec Boléro son neuvième album. Como, je le suis depuis un petit bout de temps donc, et je garde un souvenir ému d’un disque appelé Padre, publié à la fin des années 80 et que j’avais déniché au bon vieux temps d’une émission de radio que j’avais le privilège d’animer, pas si loin d’ici, du côté d’Epinal. Déjà, j’étais sensible à sa musique imprégnée d’une grande tendresse, toute en joie nostalgique (on me pardonnera ce qui s’apparente à un oxymore), au cœur de laquelle le pianiste plaçait la mélodie et le chant comme ultime cadeau fait à son père.

    Vingt-cinq ans plus tard, Jean-Pierre Como se tient debout plus que jamais, porté par des élans vigoureux qui mêlent ses origines italiennes aux influences argentines que n’ont pas manqué de lui souffler à l’oreille ses complices que sont Minino Garay (batterie, percussions) et Javier Girotto (saxophones soprano et baryton). Dario Deidda, bassiste transalpin vient tranquillement équilibrer cette quarte latine à laquelle un ami de passage, le guitariste Louis Winsberg (Sixun, toujours...) rend visite le temps de regarder un peu la lune (« Guarda Che Luna »).

    A vrai dire, on n’a même pas envie de passer en revue les onze titres qui composent ce bel album. Son fleuve tendre et tranquille s’écoule, ses couleurs sont chatoyantes et subtiles, elles évoquent un voyage rêveur entre Méditerranée et Amérique du Sud, en passant par les Caraïbes ; cerise sur ce gâteau délicieux, Boléro est un disque que j’ose qualifier d’accessible en ce sens qu’il ne nécessite aucun passage préalable par telle ou telle histoire musicale afin qu’on en comprenne bien les ressorts. Non, nul besoin d’une quelconque initiation, il est là, devant vous, pour vous, tout entier parcouru d’un chant amoureux dont la poésie ne pourra vous échapper pour peu que la sensibilité dont il vibre ne fasse plus qu’une avec la vôtre. Et puis... tout de même, quand on vous prend par la main pour partager des rêves d’or, un amour tango ou observer une goutte de pluie, tendrement enlacé avec qui vous le souhaiterez, il faudrait être sacrément grincheux pour refuser une invitation aussi langoureuse.

    Como va molto bene...

  • When Henri Roger doesn't sleep…

    J'aime bien les gens un peu foufous, et tout particulièrement les artistes qui osent s'affranchir des contraintes économiques du quotidien pour assouvir leurs passions et permettre à leurs rêves de se matérialiser : par exemple en vous balançant, à quelques mois d'intervalles, deux trente-trois tours. Oui oui, vous avez bien lu : des trente-trois tours ou, si vous préférez, des vinyles, ou des LP comme on disait autrefois pour montrer qu'on s'y connaissait en anglo-saxonneries. Et pas des galettes ultra-légères qui se gondolent à Venise ou ailleurs, telles celles qu'on avait vu apparaître dès la fin de l'année 1973, dans la foulée de la première crise du pétrole et de la terrible "Chasse au Gaspi" pompidolo-giscardienne. Non, je vous parle de disques bien épais, droits dans leurs deux sillons (un par face, comme vous ne l'ignorez pas), des vrais, des costauds, des rigides qui sentent l'eau de Cologne et qui ne ploient pas du bec et sont, à leur façon, un sacré pied de nez aux téléchargements de tout poil et autres musiques dématérialisées, quand elles ne sont pas écrêtées (un sujet que ne manquera pas d'aborder un jour l'inénarrable Laurent Coq, ce qui serait anatomiquement logique, soit dit en passant). Ici, on n'oublie pas que si la musique s'écoute, elles nous touche aussi en se laissant toucher, en acceptant de sentir sa pochette délicatement caressée par des mains avides de palpation durable et de palpitation tactile. L'objet, nom d'un disque, ça peut vouloir dire quelque chose encore ! C'est un compagnon qu'on fait entrer chez soi, auquel on réserve une place unique, à l'abri dans un rayonnage cosy où peut régner parfois, sachons-le, la dictature péremptoire d'un double classement par genre et ordre alphabétique et d'où il sera extrait à intervalles réguliers dans un cérémonial que nous envient sans oser se l'avouer les assoiffés du peer to peer (qu'on peut traduire par pair à pair, et non paire à paire comme le redoute tant la terrifiante Christine B.).

    henri riger, exsurgences, jazz, piano, guitare, when bip bip sleeps

    Oui, mesdames et messieurs, lecteurs et lecteuses, j'ai fait récemment l'acquisition, en m'abreuvant directement à la source de leur géniteur, de deux bons vrais albums noirs d'un diamètre de trente centimètres qu'on pose sur un plateau qu'une platine s'obstinera à faire tourner à la vitesse précise de trente-trois révolutions par minute. Cerise sur le gâteau, ces disques chéris font l'objet d'un élégant conditionnement, tout en subtils reflets et transparences et le plaisir d'arriver accompagnés, l'un d'un DVD, l'autre d'un CD, malicieusement glissés dans la pochette bien trop spacieuse pour leur carrure d'ablettes. Preuve que pour fidèle qu'on soit aux désormais ancestrales galettes, on n'en est pas moins en prise directe avec les technologies du moment. Encore que… DVD, CD, tout cela sent le présent parfumé au passé, mais c'est une autre histoire qu'on appelle le futur. Et je lis ici ou là, sous la plume virtuelle de quelques prétendus experts de la chose marketée, qu'il existerait encore une niche pour ce genre de produits. Une niche... faut vraiment avoir été façonné par une école de commerce ruineuse pour proférer ce genre d'inepties.

    Je ne sais pas si le pianiste guitariste improvisateur et homme pétri d'humour Henri Roger vendra beaucoup de ses Exsurgences solitaires ni de sa SéRieuse Improvised Cartoon Music enregistrée par un quatuor joyeusement allumé sous le titre évocateur de When Bip Bip Sleeps, mais je me permets de lui souhaiter d'en écouler des milliers (allons, ne soyons pas chiche et pourquoi mégoter ? Que ces albums s'envolent par millions dans la stratosphère des acheteurs incontinents que nous fûmes dans notre jeunesse et qu'ils déversent sur le musicien des torrents de pièces d'or…) afin que, sans trop attendre, le monsieur nous fourbisse vite un troisième volet musico-pétrolifère que je m'empresserai de lui pré-commander à l'instant même où il nous fera l'amabilité d'en signaler la possible existence…

    Quoi ? Henri Roger, vous ne savez pas qui est ce monsieur ? Tsss tsss tsss, pas sérieux tout ça ! Bon, je suis de bonne humeur alors j'essaie de vous résumer le personnage que j'ai tendance à considérer comme un type un peu génial, totalement singulier parce qu'amateur de musiques plurielles, épris de libertés (le s, c'est fait exprès), imprévisible, inventeur improvisateur, une sorte de Tryphon Tournesol des portées, un autodidacte zébulon qui goûte également aux délices du dessin. Bref, une petite mine d'or à lui tout seul, dont le talent est aussi d'apprendre à celui qui l'écoute d'aller au-delà des conventions stylistiques pour se laisser guider vers un monde onirique et bigarré - qui n'exclut pas une part d'introspection, en témoignent ses élégantes Exsurgences - dont l'idiome le plus couramment parlé est la surprise. Toutes ces indéniables qualités sont fort bien présentées sur son site Internet dont, vous le devinez, l'apparence est, comment dire, sui generis.

    L'an passé, j'avais salué du côté de chez Citizen Jazz les belles embardées d'un duo formé avec le toujours juste Bruno Tocanne, dont la batterie attentive était un écho stimulant aux élancements de la guitare et du piano. Ce Remedios la Belle, librement inspiré des 100 ans de solitude de Gabriel Garcia-Marquez, avait vu le jour sur le Petit Label dont les pochettes sont elles-mêmes, soit dit en passant, de miraculeux petits trésors cartonnés.

    Deux LP, donc. Le premier, Exsurgences, est pour Henri Roger l'occasion d'une confrontation avec lui-même au piano. Côté vinyle, quatre mouvements, dont l'un occupe à lui-seul la première face ; côté DVD, cinq autres déclinaisons, illustrées par une travail vidéo d'Anne Pesce, qui a réalisé par ailleurs la très belle pochette. Musique entêtante, presque hypnotique, ample et généreuse, aux couleurs du soir. Pas exactement celle qui illustrera vos prime time druckerisés, mais tout juste celle dont vous aurez besoin pour comprendre que l'ailleurs est souvent meilleur et, surtout, pourvoyeur de ces discrètes richesses dont vous n'auriez pas forcément soupçonné l'existence et qui vous deviennent comme une nécessité au moment où elles s'ouvrent à vous.

    Beaucoup plus “chien fou” est le quartet qu'a composé Henri Roger pour délivrer sa SéRieuse Improvised Cartoon Music : on y retrouve avec plaisir Bruno Tocanne, ainsi qu'Éric-Maria Couturier au violoncelle et Émilie Lesbros chargée de la voix et d'une énigmatique boîte à sons. Cinq aventures sur un CD, quatre autres sur le 33 tours, le tout baptisé When Bip Bip Sleeps et, si l'on voulait résumer, un foutraque feu d'artifice sonore où le célèbre coyote aurait bien du mal à poser la moindre patte sur le Road Runner. On a plutôt l'impression qu'il s'en est coincé une ou deux dans une prise de courant : imaginez la bestiole tout ébouriffée, la langue pendante et les yeux exorbités, et vous aurez une idée assez précise de ce à quoi vous pouvez vous attendre au moment où le bras articulé et sa pointe en diamant auront atterri sur le champ vinylique et libéré le ploc annonciateur du son gravé. Ce détournement sonore animé ressemble à s'y méprendre à une joyeuse entreprise de démolition des repères, sa succession d'explosions et de chausse-trapes est un étourdissement, certes pas à mettre d'emblée au cœur des oreilles élevées dans la douceur ouatée des musiques attendues, mais il constitue un tel vecteur d'éveil qu'on se surprend, après une immersion prolongée dans un monde aussi affolé, à imaginer qu'il ne se passe plus rien.

    Voilà donc, en quelques lignes - merci d'être parvenus jusqu'à l'ultime paragraphe - une proposition pré-estivale de dépaysement musical dont vous reviendrez tout bronzés de l'intérieur, chargés d'une dose salutaire de vitamine D pianistique. Henri Roger et sa bonne pharmacie sont à vos côtés, vous allez vite vous sentir beaucoup mieux. Vous m'en prendrez un comprimé avant chaque repas !

    PS : Bruno Tocanne me souffle dans l'oreillette que les deux disques dont il est question ici sont disponibles chez Instant Musics Records. Il a bien raison le bougre !

  • Muziq again !

    581000_10151622042724666_855815551_n.jpgVoilà bien longtemps que je n’avais pas ressenti un tel plaisir – j’allais employer le mot confort - à la lecture d’une revue musicale. Je ne parle pas ici de mon cher Citizen Jazz, qui occupe une place particulière dans mon cœur et avec lequel ma relation de lecteur / rédacteur est fort différente de celle que je peux connaître lorsque j’empoigne n’importe quel autre magazine dont je tourne les pages.

    Ce n’est pas un exercice de comparaison auquel je veux me livrer ici, j’ai simplement envie d’adresser un clin d’œil à l’équipe de rédaction de Muziq, qui renaît de ses cendres après avoir paru durant près de 5 ans entre 2004 et 2009. Le voici en effet qui revient, dans un autre format, celui d’un bookzine (entendez par là qu’il s’agit d’une publication à la croisée des chemins du livre et du magazine. Et le premier d’entre vous qui utilise le vilain terme de mook, contraction de magazine et de book, sera impitoyablement pendu par les pieds, nu, en plein soleil et badigeonné d’une épaisse couche de confiture) dont la pagination avantageuse (160 pages au total) laisse deviner la somme d’articles qu’on peut y découvrir et le temps qu’on lui consacrera. Une mine d’informations et de témoignages passionnés, relevés par une mise en page élégante et agréable à l’œil. Pas mal, non, en ces temps de crise et de téléchargement sauvage ? Voilà une entreprise plutôt courageuse qu’il faut encourager et à laquelle on a vraiment envie de souhaiter une très longue vie. 

    Muziq est sous-titré « Le Bookzine qui aime les mêmes musiques que vous »... Eh bien, il faut reconnaître qu’en ce qui me concerne, c’est exact : j’y retrouve mes racines (celles qui commencent à la fin des années 60) ainsi que toutes les branches qui ont pu croître au fil des décennies sur le grand arbre de mes découvertes. Rock, pop, soul music, jazz rock et bien d’autres sont au rendez-vous à travers des dossiers très volumineux (ainsi les 32 pages consacrées à Neil Young), des articles instructifs (les influences de Frank Zappa) ou cocasses (le récit d’un enregistrement impossible entre James Brown et le duo Sly Dunbar / Robbie Shakespeare), l’exégèse d’un album (Spectrum de Billy Cobham) ou des chroniques de concerts cultes des années 70 (les Rolling Stones, Gong, Who, Weather Report), un entretien (Bobby Womack). Il est aussi question du guitariste Neil Schon, de Paul Mc Cartney, de Gene Clark ou de Jeff Lee Johnson. Les rendez-vous avec certaines personnalités médiatiques sont eux-mêmes instructifs : je réalise par exemple la convergence des mes goûts musicaux avec ceux d’Alain De Greef dans huit cas sur dix (ce à quoi je ne m’attendais pas du tout) ; je m’amuse aussi à l’idée qu’un autre pilier embourgeoisé du PAF s’auto-proclame punk, ce qui ne manque pas de piquant surtout quand on apprend qu’il idéalise un chanteur sans grand intérêt autre que folklorique (ce à quoi je m’attendais)...

    En d’autres termes, Muziq est une petite gourmandise hautement recommandable, dont les rédacteurs en chef Frédéric Goaty et Christophe Geudin peuvent être fiers (de même que tous les membres de l’équipe de rédaction). Je me permets de vous en conseiller la lecture, vous ne prendrez qu’un seul risque : celui de passer un bon moment.  Comme je l’ai lu quelque part : « Muziq n'a pas de frontières... Rock, jazz, soul, hip-hop, folk, funk, pop, hard-rock, musiques du monde, chanson française, reggae, musique classique... » Si avec ça vous n’y trouvez pas au moins de quoi piocher et découvrir, alors là, je m’inquiéterai pour votre santé mentale.

    Cerise sur le gâteau, Muziq nouvelle formule n’est pas de ces publications qu’on pose négligemment dans un porte-revue après l’avoir feuilleté. Non, c’est plutôt un compagnon de chevet, qu’on déguste – prenons le temps de lire et de faire durer le plaisir – et qu’on ira ensuite ranger parmi d’autres livres auxquels on tient. Tiens, je vois d’ici la place qu’il pourrait occuper prochainement, pas loin de la biographie de Neil Young ou de la sélection d’articles de la mythique revue Atem compilés chez Camion Blanc par l’ami Gérard N’Guyen.

    J’y retourne...

    PS : et j'en profite pour souhaiter un bon anniversaire à ma soeur Sylvie, qui n'a pas été autrefois sans souffir de mon voisinage d'adolescent un tantinet sur-sonorisé !