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Musiques buissonnières

  • Le Deal : Jazz Traficantes

    jazz traficantes, florian pellissier, yoann loustalot, théo girardAutant vous le dire sans détour, ce disque est hautement addictif. Il a débarqué chez moi il y a quelque temps, sans prévenir, comme s’il s’agissait pour lui de mieux asséner la force vitale d’un jazz aux couleurs néo hard bop (pardonnez-moi ce vilain qualificatif). Au départ, je ne lui ai accordé qu’une attention distraite, notant dans un coin de ma mémoire le nom du groupe, Le Deal, et le titre de l’album, Jazz Traficantes. Rien de plus. Et voilà que quelque temps plus tard, scrutant la pile de mes CD en attente d’une première écoute et dont la hauteur commence à mettre l'équilibre en péril, je décide de me débarrasser de son blister thermocollé (ah quelle cochonnerie ce truc…) pour ouvrir le digipack. Je découvre un bel objet, comme une réduction de 33 tours, et lit deux noms qui m’interpellent : Yoann Loustalot y joue du bugle et Théo Girard de la contrebasse. Ces deux-là sont à eux-seuls une promesse. Le premier nous réjouit dans de multiples aventures (Aérophone, Old and New Songs…). Le second, vous le connaissez déjà, puisque j’ai évoqué ici-même sa Bulle dont la composition « Champagne » est le générique de mon Heure du Jazz sur Radio Déclic. Je connaissais par ailleurs de nom le pianiste Florian Pellissier dont je n’avais pas encore vraiment écouté la musique, en particulier celle de son quintet. Une erreur vite réparée car cette formation brillante s’est produite tout récemment dans le cadre de Nancy Jazz Pulsations. Quant au batteur Malick Koly, je comprends qu’il a côtoyé le regretté Wallace Roney. Tout cela sent donc plutôt bon…

    Il me semble important de résumer l’histoire de ce disque qui est intéressante à plus d’un titre. À la faveur d’un séjour à New York, les quatre musiciens ont décidé de réserver une session au mythique studio Van Gelder, providentiellement disponible, là-même où de grandes pages de l’histoire du jazz ont été écrites pour des labels tels que Blue Note, Verve ou Impulse. Ce lieu incomparable fut en particulier le refuge d’un certain John Coltrane qui aura pu y graver une flopée d’enregistrements mythiques, au premier rang desquels A Love Supreme… Mieux, le quartet a pu bénéficier du concours de l’assistante de feu Rudy Van Gelder, qui s’est ingéniée à leur mitonner un environnement aux petits oignons, dans le plus grand respect de la configuration originale. L’histoire veut que le studio et ses boiseries dégageaient encore l’odeur du New York des années 60. Légende, quand tu nous tiens…

    Le résultat est ébouriffant. C’est un condensé de vie, capté en quelques heures seulement et d’une incroyable densité. Cinq compositions dont une longue suite en trois parties, des mélodies qui vous trottent en tête pour ne plus vous quitter. Une pulsation qui jamais ne se relâche. Une évasion dans l’instant. La spontanéité du jeu. L’écoute de l’autre, les interactions. Une musique qui (en)chante. Tout y est. On est frappé par la cohésion d’un quartet en état de grâce, on ressent au plus près la vibration et le bonheur de vivre en toute conscience des moments dont chaque musicien profite au maximum, sachant que l’histoire – toujours elle, cette sacrée et belle histoire du jazz – ne repassera pas les plats. Je pourrais évoquer ici des références sous-jacentes, le terreau en quelque sorte (Lee Morgan, Wayne Shorter, Herbie Hancock…), mais je préfère saluer la performance d’un ensemble qui s’empare d’un répertoire original écrit la veille seulement de l’enregistrement. Il y avait à l’évidence une l’urgence dans l’air. On devine que les musiciens sont entrés dans le studio gonflés à bloc, prêts à libérer leurs énergies. Je n’ai même pas besoin de rappeler les qualités de chacun des protagonistes dont le jeu – parfaitement capté, le disque est un vrai bonheur à ce niveau-là également – est comme éclairé par la magie de l’instant. Peut-être me trouverez-vous un poil emphatique ? Vous auriez tort car ma modeste expérience d’un parcours de découverte musicale dont la durée excède désormais le demi-siècle m’a appris à identifier les signes avant-coureurs du grand disque. Ils sont bien là : quand tout le reste, subitement, ne compte plus ; quand le disque semble trop court ; quand on regrette de ne pas savoir assez bien chanter pour entonner les thèmes qui surgissent ; quand on veut y revenir, encore et encore, même si un tel acharnement semble injuste vis-à-vis des disques en souffrance ; quand les poils se dressent sur les bras. Los Traficantes est un disque frisson. Nous avons tous tellement besoin de cette élévation un peu magique, en ces temps de nivellement par le bas de l’économie mercantile, d’infantilisation et de restriction flagrante de nos libertés…

    J’évoquais tout récemment cet album inspiré avec Florian Pellissier. Ce valeureux musicien, homme plein d’humour par ailleurs, m’a fait part d’une réelle émotion en me tenant des propos que je m’autorise à reproduire ici tant ils disent beaucoup en quelques mots : « C’est comme si c’était mon premier disque de jazz, ma première vraie session, dans les codes historiques ».

    Rien à ajouter. Si, tout de même : achetez ce disque, en CD ou vinyle. Il trouvera chez vous une place de choix.

    Musiciens : Florian Pellissier (piano, Fender Rhodes) ; Yoann Loustalot (bugle) ; Théo Girard (contrebasse) ; Malick Koly (batterie).

    Titres : Jazz Traficantes / Riot in Chinatown / Custom Agents / Mexican Junkanoo / Noche en la Carcel

    Label : Favorite

  • Pierre-Michel Sivadier : Paùl Jack

    pierre-michel sivadier, paùl jack, stella marisJe me pose souvent, sans doute plus que de raison, la question de la légitimité. N’étant pas musicien, mais un simple récepteur, ai-je le droit d’écrire dans le but d’évoquer un disque à des fins de « chronique » ? Qui suis-je pour oser ? Parce qu’il y aura forcément quelqu’un·e qui dira mieux et de façon plus juste. J’en suis certain. Alors quand il s’agit d’un livre, comment pourrais-je avoir l’outrecuidance de glisser quelques lignes qui ne demandent qu’à être délaissées au profit d’autres, plus belles, plus riches ? Tout cela m’a traversé l’esprit, insidieusement, au moment où j’ai reçu Paùl Jack, le roman de Pierre-Michel Sivadier paru aux belles éditions bretonnes Stella Maris. Loin d’être un inconnu, cet artiste – chanteur, pianiste, compositeur, poète –  a entre autres expériences côtoyé Christian Vander et Offering. Si, son troisième disque en 25 ans, est à cet égard un moment singulier, tout comme ses deux précédents rendez-vous, empreint d’une beauté amoureuse, tourmentée et onirique. C’est d’ailleurs ce que je me suis efforcé d’expliquer dans le magazine Citizen Jazz.

    Le livre à côté de moi, sur la table de chevet. Durant quelque temps, je n’ai pas osé. Le lire, l’ouvrir. Juste un regard de temps à autre sur sa couverture, sa reproduction d’un tableau de Paul Klee et les notes de la quatrième page. Il y avait ce petit quelque chose qui me retenait, m’empêchait. Je ne saurais expliquer cette retenue de façon plus précise. Et puis est venu le moment de plonger parce que tout cela, finalement, n’avait aucun sens. Si le chanteur est aussi singulier et attachant, pourquoi après tout l’écrivain ne le serait-il pas ? Parce qu’il l’est, sans le moindre doute.

    Qu’on me comprenne bien, cependant : vous ne trouverez pas ici une « critique » littéraire, mon expérience est largement insuffisante en ce domaine et quand bien même elle le serait… Je jette quelques idées, une série d’impressions de lecture.

    Je ne sais pas s’il faut raconter l’histoire, parce qu’il y en a bien une, celle de deux musiciens et de leur vie, c’est une narration à rythme variable – l’écrivain reste musicien – de leur existence dans notre monde à tous mais aussi dans le leur, sur scène, dans les coulisses ou entre deux portes, une vie intime qui leur appartient et leur échappe, au cœur de laquelle on hésite parfois à se frayer un passage, avec ou sans leur accord. Car le lecteur se doit d’être discret, ne l’oublions jamais, il peut observer les personnages, mais à condition de ne pas les déranger. Le premier semble inaccessible et imprévisible, habité d’une grâce capricieuse et pudique à la fois (Jack) ; le second est en quête de cette amitié amoureuse qui semble ne devoir vivre que le temps d’un rêve et chez qui on devine une pointe de jalousie face à cet autre plus exposé à la lumière (Paùl). Raconter leur(s) histoire(s) de manière linéaire est mission impossible ; ce serait accréditer l’idée d’une forme classique, avec un déroulement, un dénouement. Rien de tout cela…

    Car ce n’est pas ce que j’ai lu dans Paùl Jack, texte traversé à intervalles réguliers par la présence d’un chat, celui de Jack, un troisième personnage qui porte sur les humains qui l’entourent son regard amusé, voire caustique et prend un malin plaisir à les mener par le bout du museau et de la moustache pendant que les deux « héros », de leur côté, jouent au… chat et à la souris. Paùl Jack, ou l’occasion aussi de constater l’état du monde et de nos vies d’humains égarés, par exemple dans un Paris qui perd son âme, des êtres contaminés par un langage désincarné et superficiel soumis à l’éphémère des modes. Une pointe d’amertume devant nos quotidiens en manque de sens. Paùl Jack, ou de multiples questionnements auxquels n’est pas forcément donnée une réponse, parce que nos vies restent avant tout des interrogations. Paùl Jack, ou une expression libérée des contraintes de forme, parfois une simple phrase, parfois un poème ou ce qu’on pourrait supposer être les paroles d’une chanson, mais une langue toujours portée par un élan poétique et le besoin de surprendre. Loin d’être une longue ligne droite conduisant d’un début à une fin, le texte emprunte mille chemins détournés qu’on suit en toute confiance.

    Paùl Jack, ou ce genre de livre qu’on lit, partagé entre le désir d’aller jusqu’au bout, conscient que le dernier mot ne sera pas signe d’une fin, et la tentation d’une lenteur qui en fera un compagnon un peu plus longtemps. Pierre-Michel Sivadier nous fait un beau cadeau : je n’ai pas décelé de message subliminal dans son texte, mais juste entendu battre délicatement un cœur, pudique et conscient.

  • Sidi Bemol : Chouf !

    sidi bemol, hocine boukella, chouf, gnawa, On n’ira pas par quatre chemins : Chouf ! est un disque de rock, un vrai, ruisselant des énergies qui irriguent les veines d’un artiste unique en son genre, Hocine Boukella, ici plus charismatique que jamais aux commandes de son groupe Sidi Bemol. C’est le rock en effet qui lui a inoculé un beau jour le virus de la musique, forgeant son désir de chanter et prendre en main une guitare. Retour cinglant à ses premières amours, Chouf ! se présente comme un manifeste électrique échappant aux pièges des modes par sa forme épurée. Et si l’on retrouve bien l’environnement singulier du musicien algérien qu’on connaît depuis près de trente ans, le graphiste – Elho a plus d’une corde à son arc – n’est jamais loin, qui couche sur le papier des textes pensés à la façon de dessins. Souvent au moyen d’une seule image, comme une sorte de petit strip qui dirait tout en un temps très court. Alors, « gourbi », « gnawi » ou toute autre appellation pour définir son idiome : qu’importe… Ici forme musicale et fond anthropologique sont en harmonie pour aller à l’essentiel et dire la vie.

    Ce sont d’abord les couleurs, brutes et dépouillées. Deux guitares, une basse et une batterie enregistrées live du côté de Bath en Angleterre, aux studios Real World, sous la direction artistique de Justin Adams. Ce guitariste anglais, connaisseur des traditions musicales africaines et arabes, a su élaborer l’écrin parfait de ce dixième album tendu comme un arc, sous une forme naturellement rock (on nous pardonnera d’insister sur ce qualificatif). Le groupe est resserré autour du leader : deux résidences et quatre jours d’enregistrement auront suffi à élaborer la formule adéquate. Youssef Boukella, le frère bassiste, a embarqué avec lui Maamoun Dehane, son complice batteur de l’Orchestre National de Barbès. Quant à Abdennour Djemai, compagnon de route au sein de Sidi Bemol, il sait si besoin faire chanter sa guitare électrique aux accents de la musique traditionnelle. On n’oubliera pas l’invité Hakim Hammadouche, virtuose du mandoluth, celui-là même qui accompagna l’ami Rachid Taha durant les quinze dernières années de sa vie. Le menu de Chouf ! est copieux : treize chansons courtes, nerveuses à souhait et teintées de blues, d’une urgence dont on saisit d’emblée le caractère vital. Au bout du compte, on s’aperçoit que le repos n’est accordé que le temps de deux ballades poignantes, d’une saisissante beauté, dédiées aux femmes et à la place qui devrait être la leur dans la société (« Ɛziza Lalla ») ; mais aussi à la jeunesse symbole de l’espoir en des jours meilleurs (« Salam ɛlikum »). La formule sonore est idéale, le coup parfait !

    Pour le reste, tous ces poings levés, tous ces appels vibrants, toutes ces absurdités et ces sens interdits pointés du doigt (« Fi Ṛasi "Rond-Point" »), tous ces mensonges dénoncés (« Alef Lila u ḥila »), toutes ces illusions ou désillusions (« Win Darek »)… forment un défilé existentiel, sans bavardages ni fioritures – l’écriture est frappée du sceau de la concision – pour mieux revendiquer des vérités qui dérangent. Une manifestation par le chant, avec tous les risques qu’elle suppose, tel celui de « prendre une raclée » (« Lyum en Baṣi ! »). On l’aura compris : Chouf ! est un appel vibrant au maintien en éveil de nos consciences face aux errances d’un monde en proie à la corruption et à l’omniprésence des religions, quand nos sociétés devraient au contraire se prévaloir d’une quête de savoir et de la prise en compte de l’Autre. Le titre du disque ne dit rien d’autre, d’ailleurs : « regarde ! » On peut se souvenir également que Hocine Boukella est un scientifique de formation. Pour lui, biologie et musique avancent main dans la main, toutes deux ayant pour vocation première l’observation de la vie. Il ne se prive pas, d’ailleurs, de railler le charlatan (« Cheihk Chelwachi ») qui se cache derrière les écrits saints alors que le plus admirable des textes est sans nul doute le « livre de la nature », cette nature qu’on ne saurait comprendre avec des formules magiques.

    Observateur des luttes politiques, de leurs cycles infiniment répétés (« Zman Jdid ») et de cette équation tragique qui voudrait que les êtres humains soient comme des arbres dans une forêt attendant le bûcheron qui viendra les abattre, Hocine Boukella n’a pas les idées noires pour autant. Car Chouf ! est aussi un hymne à la liberté, porteur d’optimisme au-delà des vicissitudes de notre époque, il exprime la confiance en les générations à venir qui, plus conscientes que nous, sauront ne pas reproduire nos erreurs passées et présentes. C’est un disque de combat.

    PS : ce texte, que j'ai écrit au mois de mai, figure sur le dossier de presse de Chouf !

    Musiciens : Hocine Boukella (chant, guitare) ; Youssek Boukella (basse, chœurs) ; Abdennour Djemai (guitare, chœurs) ; Maamoun Dehane (batterie, chœurs). Invité : Hakim Hammadouche (mandoluth).

  • Rémi Gaudillat Sextet : Electric Extension

    remi gaudillat, electric extension, jazzMine de rien, le trompettiste Rémi Gaudillat a publié au printemps l’un des plus beaux disques de l’année. Et je précise d’emblée que son Electric Extension peut rallier, du fait de ses couleurs chatoyantes, un public bien au-delà de la seule sphère du jazz. On trouve ici une énergie qui n’est pas différente de celle du rock et parfois, certains rivages abordés sont ceux de la musique répétitive et même de la musique de chambre. Nous sommes au cœur d’une musique d’aujourd’hui, pleinement habitée. On savait bien sûr qu’on pouvait avoir confiance en ce musicien. Voilà quelques années en effet que sa musique se fait entendre du côté de Lyon et qu’on a pu apprécier en particulier son talent de compositeur, au-delà de l’instrumentiste. J’ai dû écrire quelque part, ici ou ailleurs, que ses mélodies avaient souvent des allures d’hymne. Je confirme ce propos. Chez lui, la musique est un chant. Il l’a fait savoir il y a longtemps maintenant aux côtés du batteur Bruno Tocanne – j’ai spontanément en tête l’album Libre(s) Ensemble, paru en 2011 – ainsi que dans une formation vite baptisée Possible(s) Quartet à compter de son deuxième album L’Orchestique.

    Puisqu’il est question du Possible(s) Quartet, restons en sa compagnie, car il est au cœur de ce double album qui a vu le jour chez Z Production. Cet ensemble est composé exclusivement de soufflants puisqu’on trouve, partenaires amis de Rémi Gaudillat, Laurent Vichard à la clarinette, Loïc Bachevillier au trombone et Fred Roudet à la trompette. Tout récemment, ces quatre-là nous ont enchantés, sous la direction artistique de Daniel Yvinec, avec un magnifique Songs From Bowie dont j’avais eu l’honneur d’écrire les notes de pochette. Pour finir, vous ajoutez Philippe Gordiani, un guitariste très électrique (lui-même bien connu dans le petit monde de Bruno Tocanne) ainsi qu’un batteur, Fabien Rodriguez. Et voilà comment on constitue une « extension » au quatuor acoustique, qui suscite l’enthousiasme.

    Le résultat est un sans-faute, auréolé de la présence d’un autre Lyonnais sur plusieurs titres, monsieur Louis Sclavis. Excusez du peu. Musique qui claque au vent, thèmes entêtants et aux accents solennels, énergie irriguant chacune des notes jouées. Le premier des deux disques passe à la vitesse de l’éclair au point qu’on le prend pour ce qu’il doit être : un ensemble parfaitement fini, dont les contours définissent un petit monde dont on n’a plus envie de sortir une fois qu’on en a poussé la porte. Encore une fois, notez que ce jazz est ouvert à de multiples influences et qu’il sonne parfois à la façon d’un rock sinon progressif, du moins prospectif. La paire Gordiani / Rodriguez compte pour beaucoup dans cette inclination. Cette force déployée trouve par ailleurs une complémentarité naturelle avec les couleurs beaucoup plus intimes d’un quatuor à cordes invité lui aussi. Le spectre est large, mais le tout conserve une grande homogénéité.

    Cerise sur le gâteau de l’Electric Extension : un deuxième disque et un conte plein de poésie, Dans la lune. Le récitant est Laurent Fellot, musicien compositeur lui-même très impliqué dans l’écriture et les actions auprès des jeunes, notamment avec le projet Graines de Liberté. Il chante également sur le premier disque dans la composition « À haute voix ». Le texte est porté par une musique tour à tour entêtante et contemplative, on se laisse embarquer sans réticence dans un voyage onirique en compagnie d’un griot africain, dans sa chambre ou sur une Lune illuminée par les étoiles. Un conte pour tous, petits et grands. Pour les enfants que nous ne devrions jamais cesser d'être.

    Je suis prêt à prendre les paris : vous ne devriez pas résister à ce beau disque qui est l’un de mes coups de cœur du moment. Vous voulez bien essayer ?

    Musiciens :

    Rémi Gaudillat (trompette), Fred Roudet (trompette), Loïc Bachevillier (trombone), Laurent Vichard (clarinette basse et Moog), Philippe Gordiani (guitare), Fabien Rodriguez (batterie, percussions). Invités : Laurent Fellot (voix), Louis Sclavis (clarinette), Quatuor à cordes Seigle.

    Label / Distribution : Z Production

  • La musique sereine de Julie Campiche

    julie campiche, jazz, harpe, onkalo, meta recordsNe vous y trompez pas. La musique de Julie Campiche n’est pas forcément à l’image du titre de son nouveau disque. En effet, si Onkalo (« cave » en finnois) est un site d'enfouissement finlandais de déchets nucléaires, si ce lieu à durée de vie prétendument illimité peut susciter bien des peurs comme tant d’autres, la harpiste suisse fait le choix de dévoiler avec son quartet des paysages empreints de sérénité et d’accorder au temps qui passe inexorablement toute la place qui lui revient naturellement.

    On avait laissé la suissesse aux commandes d’Orioxy, une formation dont elle avait partagé la direction avec la chanteuse israélienne Yael Miller. Huit années d’existence, trois albums au compteur. Et pour ce qui me concerne, une réelle attraction suscitée par l’univers onirique et mystérieux d’une formation au sujet de laquelle j’avais écrit, il y a fort longtemps maintenant, dans une chronique pour le magazine Citizen Jazz : « le quatuor, toujours en équilibre sur le fil tendu de ses contes d’où la folie n’est jamais exclue, prend un malin plaisir à bousculer très vite le confort de son univers pop-rock pour le faire chavirer vers d’autres contrées plus aventureuses et, pour tout dire, passionnantes ».

    Onkalo, tout aussi passionnant, mais dans un registre différent, guidé par une ligne de conduite assumée. Ne pas accélérer la course, savoir ne pas jouer trois notes si deux suffisent, respecter le silence. Respirer. C’est tout ce qui se trame par exemple dans le « Flash Info » en ouverture de l’album, avec son alternance implacable de moments calmes et d’accélérations brutales. Julie Campiche semble nous inciter à prendre du recul face au déferlement des actualités. Prenez le temps de la réflexion. Le ton est donné et à partir de ce moment-là, toute la musique de l’album imposera la nécessité de ne pas se livrer à une course inutile. Le clair-obscur qui entoure « Onkalo », zone mortelle s’il en est, va de pair avec une réaction salutaire sous la forme d’une pulsation régulière, solide. Face au risque mortel, le quartet joue la carte de la vie. « Cradle Songs », « Lepidoptera », « Dastet Dard Nakoneh » sont de majestueuses ballades, « To The Holy Land » fait valoir un balancement tranquille. Jamais les musiciens ne se prennent les pieds dans le tapis d’une course vaine. Julie Campiche aime à préciser : « Si ça va trop vite, j’ai l’impression de casser l’élastique, le fil conducteur ! »

    La forme de Onkalo est peut-être celle du jazz. Un jazz qui associerait sons naturels et effets électroniques (tous les musiciens s’y collent). Allez savoir de quoi il retourne exactement, on s’en moque un peu, après tout… Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse… Ici, c’est de minimalisme qu’il faudrait parler, mais ce dernier est loin d’être ordinaire – appelons-le minimalisme prospectif – dans la mesure où il semble capable d’explosions à chaque instant. On retient souvent son souffle à la découverte de ces six histoires dont la durée assez longue est la garantie d’un véritable dépaysement. Au pays d’une sérénité acquise à force de s’autoriser à rêver.

    Le quartet de Julie Campiche, qui aura mis plus de trois ans avant d’enregistrer sa musique, ne semble pas douter de sa force tranquille. Les quatre protagonistes, emmenés par une harpiste plus que jamais traversée de lumière, ont eu un jour la bonne idée de se lancer à la quête de la beauté. Ils ne sont pas les premiers et ne seront pas les derniers. Mais il faut les remercier d’avoir touché leur but du doigt. Disons-le sans détour, Onkalo est un enchantement.

    Musiciens : Julie Campiche (harpe, effets), Leo Fumagalli (saxophone, effets), Manu Hagmann (contrebasse, effets), Clemens Kuratle (batterie, effets).

    Titres : Flash Info / Cradle Songs / Onkalo / To The Holy Land / Lepidoptera / Dastet Dard Nakoneh

    Label : Meta Records

  • La musique hantée de Caravaggio

    caravaggio, tempus fugit, rockAttention, coup de cœur ! C’est pour moi une émotion d’autant plus forte que je dois bien avouer être passé jusque-là à côté de ce quatuor dont l’existence remonte pourtant à plus de quinze ans et qui a publié fin janvier son quatrième album, Tempus Fugit. On ne saurait tout connaître, tout écouter, c’est vrai. Et d’une certaine façon, le plaisir est encore plus grand à l’idée que tant de choses existent et attendent une oreille attentive. Il y aura toujours, quelque part, un recoin inexploré… Oui, Caravaggio, un coup de cœur et un coup de poing à la fois. Mille raisons peuvent expliquer ce sentiment de connivence avec une musique qui se définit elle-même comme appartenant au rock mais dont les sources sont si multiples qu’elle ne saurait ainsi être circonscrite. Quoiqu’il en soit, il y a de l’électricité dans l’air et une forme savamment entretenue de noirceur qui vous happent dans l’instant. C’est une plongée vertigineuse, et pas seulement dans le temps qui s’enfuit.

    Prenez deux musiciens dont la présence sur la scène jazz est majeure : Bruno Chevillon, connu notamment pour avoir longuement côtoyé Louis Sclavis, musicien majeur. On a aussi retrouvé le contrebassiste comme directeur artistique de l’ONJ du temps d’Olivier Benoit. Un ensemble dont faisait partie Éric Échampard, un batteur qui appartient, entre autres, au MegaOctet d’Andy Emler. Chevillon et Échampard se connaissent d’autant mieux qu’ils faisaient partie du trio du guitariste Marc Ducret.

    Prenez maintenant deux autres musiciens, qu’on range hâtivement dans le grand fourre-tout des musiques contemporaines et/ou électroniques : Benjamin de la Fuente et Samuel Sighicelli. Deux artistes bardés de diplômes, adeptes de l’expérimentation, fondateurs de la compagnie Sphota avec laquelle ils ont créé différents spectacles pluridisciplinaires. Je précise aussi que le premier a lui aussi fréquenté l’ONJ d’Olivier Benoit, quand ce dernier lui a commandé une composition destinée au projet Europa Rome.

    Le processus de création de Caravaggio est intéressant à plus d’un titre : d’abord parce que les musiciens reconnaissent, par-delà les expériences savantes dont ils ont été (et restent) les acteurs, leur amour pour les musiques de leur adolescence et leur part inhérente d’énergie voire de transpiration. En d’autres mots, le rock et ses ambiances électriques qu’ils ont su maintenir en eux à côté des autres sources d’inspiration. Miles Davis, Magma aux côtés de Bartok et Stravinsky… Ensuite parce que leur manière de travailler passe par différentes phases : ensemble, ils laissent la musique venir, improvisent, captent durant des heures, avant d’isoler tel ou tel moment qui fera l’objet d’un modelage et d’une écriture. Improvisation, oui, mais doublée d’une architecture d’une extrême précision.

    Le résultat est saisissant, presque étouffant parfois. Électricité et électronique en action. Tempus Fugit est un incendie nocturne, et ses couleurs ne sont pas sans évoquer ça et là les noirceurs peaufinées par Robert Fripp du temps de King Crimson lors de la période Larks’ Tongues In Aspic, Starless And Bible Black ou Red (« Vers la Flamme (A) » a même des allures de Frippertronics, les spécialistes me comprendront !). Pourtant, Tempus Fugit n’est jamais désespérant, tant s’en faut. C’est plutôt de mystère et de clair-obscur qu’il faudrait parler, y compris lors de ces instants durant lesquels surgissent un dialogue furtif, une fanfare et des voix venues d’un film sans nom. On imagine des personnages apparaissant subitement dans un halo de lumière avant de retourner vers la nuit. Et malgré des sonorités souvent abrasives et brûlantes – à ce petit jeu, la guitare de l’invité Serge Teyssot-Gay n’est pas la dernière à souffler sur les braises –, malgré une tension maintenue à un haut niveau sous l’impulsion de la paire Chevillon-Échampard, malgré les stridences des cordes, malgré la pulsation obsédante des synthétiseurs (et leurs échos à ce qu’autrefois on appelait Krautrock), jamais l’idée d’une mélodie n’est perdue de vue par les musiciens.

    Caravaggio accomplit avec Tempus Fugit le tour de force de faire naitre une musique neuve, bien que porteuse de ses mille histoires passées, habitée de scénarios dessinant les contours d’un demain façon science-fiction et résolument destinée à un combat. Entre les hommes et les machines, peut-être… En studio comme sur scène, ce quatuor est à découvrir de toute urgence.

    Musiciens : Bruno Chevillon (basse, contrebasse, électronique), Éric Échampard (batterie, percussions, pad), Benjamin de la Fuente (violon, guitare électrique ténor, mandocaster, électronique), Samuel Sighicelli (orgue Hammond, syntéhtiseurs, sampler) + Serge Teyssot-Gay (guitare sur « Vers la flamme »).

    Titres : Jessica Hyde / My Way (a) / My Way (b) / Winding Roads / Travelling / Vers la flamme (a) / Vers la flame (b) / 70 MM

    Label : Éole Records

  • La ville intérieure de Claudia Solal et Benoît Delbecq

    claudia solal, benoit delbecq, hopetown, jazz, jazz, pianoOn peut lire sur la page d’accueil du site internet de Rogueart – le label sur lequel paraît Hopetown enregistré par le duo Claudia Solal / Benoît Delbecq – une citation du contrebassiste William Parker : « Comment osons-nous dépenser autant d'énergie précieuse pour répondre à des questions telles que : qu'est-ce que le jazz ? ». Nul doute que cette interpellation vaut largement pour ce disque né d’une « altérité intérieure » qui intrigue avant d’envoûter. Et autant le dire sans détour, la voix de Claudia Solal mariée au piano de Benoît Delbecq n’a pas choisi l’autoroute de la chanson passe-partout pour entreprendre un voyage pour le moins singulier. Ce serait même plutôt le contraire. La voie empruntée est beaucoup plus sinueuse, escarpée même, et les panneaux directionnels sont assez rares, comme s’il s’agissait de se fier d’abord à son instinct pour avancer dans la bonne direction. À vous de trouver le chemin. Mais en existe-t-il un seul, après tout ? Hopetown est de ces disques qui requièrent de celui ou celle qui écoute une attention soutenue, non qu’il soit d’un accès difficile, mais parce qu’il semble soumis au vertige de l’instant. Rester en éveil, c’est la garantie d’une traversée harmonieuse. Et chacun d’entre nous y projettera ses propres représentations.

    Le travail entrepris par la chanteuse et le pianiste remonte à quelques années maintenant : c’était en 2015 à la faveur d’une tournée à Chicago, organisée par l’association The Bridge, du quartet Antichamber Music, avec la bassoniste Katie Young et la violoncelliste Tomeka Reid, autour de poèmes de James Joyce. Le duo a poursuivi sa collaboration, qui aboutit à un disque enregistré au mois de mars 2018.

    L’idée de liberté est sans doute la première qui surgit dès l’écoute de « Inner Otherness » en ouverture du disque : le piano préparé de Benoît Delbecq installe un climat mystérieux et nocturne, sur lequel s’élève la voix de Claudia Solal. Celle-ci déclame autant qu’elle chante, parfois au creux de l’oreille, improvisant des mélodies flottantes et oniriques qu’on suit avec curiosité, incapable d’en deviner les prochaines nuances. Alors, c’est une autre idée qui nous vient : celle de la si belle incertitude d’un art né du moment présent, dans la spontanéité des émotions de l’intime. Inutile de chercher des comparaisons (c’est là le sens de ma citation de William Parker), cette « ville de l’espoir » existe peut-être sur la carte des songes, mais il est peu probable que vous vous y soyez déjà rendu jusqu’à présent. Tout cela a parfois des allures de « manège enchanté », mais un manège qui prendrait la tangente, à la façon d’une embarcation légère et dérivante… Benoît Delbecq est pianiste mais aussi – et beaucoup – rythmicien et illustrateur, son instrument libérant des sonorités fugitives, parfois métalliques, qui semblent chercher à se faufiler dans les interstices de l’onirisme des textes de Claudia Solal. Nul doute que ces deux-là savent s’accorder une attention réciproque et donner une autre définition de l’interplay. Et je tiens ici à rassurer les mélomanes non anglicistes : outre qu’il est de nos jours assez aisé de comprendre le sens d’un texte écrit dans une autre langue (on trouve des outils dont la fiabilité est certes limitée mais suffisante), ils peuvent se laisser porter par la musique des mots. Cerise sur le gâteau, les titres des « chansons » sont souvent entourés d’un halo de mystère qui incite à rêver : Comme la lune paraît étrange ; Jardin d’hiver ; Vert brûlant ; Euphorie ; L’ultime étreinte… Quant à cette phrase extraite de « No Sake Tonight » qui dit : « Il me faut un correctif émotionnel pour restaurer mes continents souterrains », elle est une invitation à plonger sans réserve dans les mondes intérieurs dont ces deux artistes nous accordent le privilège d’ouvrir les portes.

    Allez-y, entrez ! Déambulez, laissez-vous aller dans les rues de cette ville à nulle autre pareille…

    Musiciens : Claudia Solal (chant), Benoît Delbecq (piano).

    Titres : Inner Otherness / Burning Green / Low Voltage / Euphoria / No Sake Tonight / How Strange The Moon Seems / Winter Garden / Ultimate Embrace / In The Small Of My Back

    Label : Rogueart

  • Sarah Murcia ou la musique en observation

    Sarah_Murcia_Eyeballing.jpgSarah Murcia se livre un peu plus encore avec Eyeballing, un disque très personnel dont on comprend vite qu’il survole la production commune, après qu’on aura renoncé à toute tentative de classification. Car cette musicienne n’est décidément pas une artiste comme les autres. C’est vrai qu’on la connaît sous des facettes multiples qui attestent une curiosité très largement au-dessus de la moyenne : elle est contrebassiste, mais aussi pianiste, compositrice, productrice et chanteuse. Sarah Murcia est avant tout une musicienne libre, capable d’œuvrer aussi bien dans le domaine du jazz que de la pop et du rock, avec des incursions dans la musique orientale. Elle fait partie des artistes qu’on qualifiera d’inclassables – un vrai compliment en notre époque de standardisation – et nul besoin d’être grand clerc pour reconnaître que son talent est immense. Pour rattacher sa personnalité singulière au titre de son nouvel album, on pourrait dire qu’en éveil constant, Sarah Murcia garde les yeux grands ouverts…

    Ses récents faits d’armes illustrent une diversité qui définissent son appétit de musique. On peut la trouver en effet au sein du septet de Sylvain Cathala ou du quartet de Louis Sclavis et notamment sur l’album Characters On A Wall. Rodolphe Burger ou Magic Malik font partie de ceux qu’elle a côtoyés ou continue de côtoyer. Sarah Murcia est également impliquée dans plusieurs projets aux contours atypiques : Caroline (avec des compagnons de route tels que Gilles Coronado, Olivier Py, Fred Poulet et Franck Vaillant) ; des duos dont l’un avec Noël Akchoté, mais aussi Beau Catcheur (avec Fred Poulet) et Habka (avec Kamilya Jubran) ; et pour finir (provisoirement) Never Mind The Future, une formation qui reprend rien moins que le répertoire des Sex Pistols – il faut oser, tout de même ! – et dont la composition recoupe en partie celle de Caroline (Py, Coronado, Vaillant), augmentée toutefois de Benoît Delbecq et de Mark Tomkins. Ne pas oublier non plus Pearls Of Swines (Fred Galiay, Gilles Coronado et Franck Vaillant) ni le fait que la contrebassiste se produit en solo. Une belle carte de visite, en somme, dont l’écriture est en cours, comme on le supposera volontiers.

    Eyeballing – dont la traduction n’est pas simple parce qu’elle est à tiroirs : à vue d’œil, observer ou exorbité par exemple – est une incursion supplémentaire vers un univers décalé et incertain qui n’appartient qu’à cette tête chercheuse. Sur ce disque, Sarah Murcia joue de la contrebasse bien sûr, mais elle y chante également, principalement en anglais sur des textes de Vic Moan, un auteur compositeur américain issu des scènes rock, jazz, punk ou ska qu’elle a régulièrement invité au sein de Caroline. On trouve aussi un texte en français au titre taquin signé Denis Scheubel : « Volonté avec un nuage de lait ». Et parce que les bons amis sont ceux vers lesquels on se tourne naturellement, Sarah Murcia s’est entourée pour l’occasion de deux musiciens de Never Mind The Future (ainsi que de Caroline pour l’un d’entre eux) : l’excellent Benoît Delbecq au piano et aux percussions électroniques et le non moins excellent Olivier Py aux saxophones. Symbole d’ouverture ou de diversification, appelez ça comme vous le souhaitez, François Thuillier vient souffler les notes d’un tuba qui fait ici office de basse autant que d’instrument soliste. Au bout du compte, voilà un disque au tempo souvent arythmique dont le frémissement aux couleurs pop est imprimé par les percussions électroniques de Benoît Delbecq. La forme est plutôt minimaliste, avec des chansons aux arrangements souvent épurés. Et ce qui séduit dès la première écoute, c’est la juxtaposition des sonorités électroniques et du son, bien naturel celui-là, du tuba ou du saxophone. Ce contraste fonctionne à merveille pour dessiner une musique qui vous trotte vite dans la tête. Il y a en outre ce petit quelque chose, un peu distant, un peu inaccessible, qui rend Sarah Murcia particulièrement attachante lorsqu’elle chante. Surtout, on refuse de la croire lorsqu’elle nous dit : « J’veux pas chanter, on m’a forcé à le faire / Moi c’que j’aime, sur les disques, c’est me taire / Et boire de l’alcool avec mes amis ».

    Taratata, madame Murcia : vous buviez ? J’en suis fort aise. Eh bien chantez maintenant !

    Musiciens :Sarah Murcia (contrebasse, chant, synthétiseur basse, piano), Benoît Delbecq (piano, percussions, claviers, électronique), Olivier Py (saxophones ténor et soprano), François Thuillier (tuba).

    Titres : The Caretaker / Monkey / Come Back Later / Inefficient / Volonté avec un nuage de lait / Small / Eyeballing / So Nice / Minimum

    Label : dStream

  • La poésie selon Claude Tchamitchian

    Claude Tchamitichian_Poetic-Power.jpgAttention, grand disque ! Et celui-ci n’est certainement pas le témoignage d’un combat inutile – comme pourrait le laisser entendre le titre de l’une de ses compositions : « Unnecessary Fights » – mais au contraire la preuve organique, je devrais même dire très physique de l’existence d’un jazz d’aujourd’hui en quête d’une conciliation heureuse entre puissance et onirisme. Ou pour reprendre les propos de Claude Tchamitchian, qui publie Poetic Power sur son label Émouvance : « Les pieds au sol, la tête dans les étoiles ».

    Chez le contrebassiste, la musique est à l’évidence le prétexte à une remise en cause permanente. C’est une longue, très longue histoire – commencée sans doute dans la mémoire de ses racines arméniennes. On sait le musicien prolifique, lui qui multiplie les expériences en trio, en sextet, en tentet mais aussi en solo comme ce fut le cas l’année dernière avec l’époustouflant In Spirit dont le titre reflétait le caractère à la fois intime et profond. Et quand il entame des collaborations ou participe aux projets des autres, on devine toujours chez lui une nécessité. La musique ne se galvaude pas. On peut illustrer cette exigence par sa confrontation fraternelle avec Henri Texier dans le quartet de Daniel Erdmann et Christophe Marguet (écoutez Three Roads Home) ; ou par la somptueuse « quête de l’invisible » de la flûtiste Naïssam Jalal. Tout récemment, il y eut aussi L’Ogre Intact du quartet emmené par le guitariste Pierrick Hardy. Une autre splendeur. Et comment oublier sa présence aux côtés d’un géant aujourd’hui disparu, le batteur Jacques Thollot, à l’occasion du disque Tenga Niña, réédité il y a quelques années sur le label Nato ?

    Claude Tchamitchian revient aujourd’hui à la formule du trio, mais d’une nature différente de celui qu’il forme avec le pianiste Andy Emler et le batteur Éric Échampard. Si la batterie est bien présente – et de quelle manière ! – avec le batteur américain Tom Rainey dont l’inventivité du jeu n’est plus à démontrer, le piano s’éclipse pour laisser la place au saxophone libre et très aérien de celui qu’on ne cesse d’admirer de jour en jour : Christophe Monniot. Voilà deux musiciens à l’imagination débridée qu’on est heureux d’entendre aux côtés du contrebassiste.

    Mais laissons Claude Tchamitchian nous expliquer la genèse de son projet : « Après Traces et Need Eden, j'ai voulu retrouver l'intimité d'une formation légère tout en gardant l'idée compositionnelle et orchestrale qui avait prévalu à la création du sextet et du tentet. L'idée de suite orchestrale est toujours là avec cependant la possibilité d'une écriture moins chargée et plus suggestive, ainsi que l'interaction dans le jeu inhérent à une petite formation. Et c'est très naturellement que l'idée d'un trio s'est imposée. J'imaginais également une autre composante à la musique que je voulais créer : un peu à l'image de ce que l'on peut ressentir lors d'une marche dans la nature, traduire le sentiment de cette multitude d'éléments qui interagissent les uns avec les autres, de façon très mobile tels l'eau, le vent, les oiseaux, ou très enracinés tels les arbres, les collines ou les montagnes. »

    Le disque a donc pour titre Poetic Power : il nous dispense d’explications superflues. Poésie et puissance à la fois. La terre et le ciel. La réalité et le rêve. Force et légèreté. Urgences syncopées et déambulations mystiques. Ombre et lumière. Solidarité de groupe et envolées individuelles. Bien loin de vous emmener vers des paysages arides, le trio offre un jazz de l’interaction, solide et instable à la fois, dont la forme assez épurée trouve sa source à la fois dans la formule réduite du trio mais aussi du fait de l’absence de piano, un instrument orchestre à lui seul. Ici, il faut concentrer toutes les forces sur la volubilité étourdissante du saxophone alto d’un Christophe Monniot au meilleur de sa forme et qui n’hésite pas à dédoubler sa « voix » au moyen d’effets électroniques (« L’échappée belle » ou « Unnecessary Fights »), et sur la solidarité à toute épreuve de la charnière rythmique que Claude Tchamitchian constitue avec Tom Rainey, multiplicateur de nuances.

    Organisé en longues suites, Poetic Power est en quelque sorte la bande originale d’une dichotomie heureuse, rugueuse et tendre à la fois, comme je viens d’essayer de vous l’expliquer. Peut-être me faudrait-il simplement vous dire à quel point sa vibration est persistante. Loin de tout souci de complaisance, cette musique sans concession dit l’essentiel de ce qu’est – ou devrait être – le jazz : la vie.

    Musiciens : Claude Tchamitchian (contrebasse), Christophe Monniot (saxophone alto), Tom Rainey (batterie).

    Titres : Katsounine / L’envolée belle / So Close, So Far / Shadow’s Breath / Le temps d’un regard / Unnecessary Fights

    Label : Émouvance

  • La musique maîtresse du GRIO

    compagnie impérial, grand impérial orchestra, jazz, afrique, musiqueÀ deux jours près, la date de sortie officielle de cet album (le 17 janvier 2020) coïncide avec celle de mon anniversaire. Autant dire qu’il s’agit là d’un beau cadeau et – j’assume ce pronostic dont l’intérêt vous échappera peut-être – de l’un des temps forts de l’année jazz 2020 (tiens, pendant que j’y pense, il y a aussi le bouleversant Deep Rivers du pianiste Paul Lay). Une année qui pourtant commence seulement. Il est, parfois, des évidences qui s’imposent à vous… Surtout lorsque les membres du Grand Impérial Orchestra (dont l’acronyme est le GRIO) citent Oscar Wilde en exergue de leur projet : « Le seul moyen de se débarrasser d’une tentation est d’y céder ». Alléchant, forcément... Mais de quoi s’agit-il donc ?

    Au départ, il y a l’Impérial Quartet fondé par les saxophones multiples (de basse à sopranino) de Damien Sabatier et Gérald Chevillon, le contrebassiste Joachim Florent et le batteur Antonin Leymarie. Ce quatuor est une sorte de centre nerveux de la Compagnie Imperial sur le label de laquelle est publié Music Is Our Mistress, album d’une formation élargie cette fois à quatre autres musiciens amis qui ont souvent croisé la route de ladite compagnie : les trompettistes Aymeric Avice et Frédéric Roudet, le tromboniste Simon Girard et le pianiste Aki Rissanen. Autant dire qu’il sera question de souffle(s) et que la tempête déclenchée par cet octuor promet d’être très revigorante.

    Ce doublement du quartet m’amène à rappeler que la petite bande impériale aime décliner ses formations à la façon d’une famille recomposée, comme nous le prouvent Impérial Pulsar (soit le quartet et deux percussionnistes maliens) ou le récent Impérial Orpheon, pour l’avènement duquel trois des membres du quartet (Sabatier, Chevillon, Leymarie) avaient uni leurs forces à celles de l’accordéoniste chanteur Rémy Poulakis. En était résulté un passionnant Seducere dont je m’étonne encore qu’il n’en ait pas été question ici-même. Mais bon, l’erreur est humaine, n’est-ce pas ? Je crois me souvenir néanmoins de la diffusion d’un extrait de ce disque lors d’un Jazz Time que j’avais animé pour Radio Déclic. Vous me pardonnez ?

    Avec un tel titre – Music Is Our Mistress – on pense évidemment à Duke Ellington et son autobiographie Music Is My Mistress, mais je m’en tiendrai là pour les comparaisons, même s’il y a dans cette musique qualifiée « d’aventure » quelque chose qui n’est pas sans rappeler l’esprit du Liberation Music Orchestra de Charlie Haden et Carla Bley, dans cette façon qu’a le GRIO d’unir au plus près une expression très festive à la conscience de ses origines, ici une fois encore très africaines par la référence aux Banda Linda d’Afrique Centrale : « Chez eux, chaque morceau a une fonction sociale, qui accompagne toutes les époques de la vie, de la naissance à la mort ». Cette Afrique source n’est d’ailleurs pas le seul repère pour les membres du GRIO : ainsi, on entend très nettement à plusieurs reprises (« Cult Of Twins », « Linda Linda », « Gomorra Pulse ») les influences cycliques et répétitives d’un compositeur tel que Steve Reich. Rien d’étonnant à cela lorsqu’on sait comment est construite la musique des Banda Linda : « Ils jouent en général les trompes par groupes de cinq : chaque trompe joue une note et c’est l’imbrication de ce hoquet instrumental qui génère la polyphonie ». À la lecture de cette explication, on pense forcément aux superpositions rythmiques (les déphasages) du compositeur américain.

    Ces références étant établies, il faut maintenant dire que ce qui saute aux oreilles à l’écoute de Music Is Our Mistress, c’est la générosité, celle-ci n’étant pas dénuée d’une forme joyeuse de spiritualité lorsque la musique prend la forme d’un hymne. C’est le sentiment de liberté heureuse qui irradie ses huit compositions, originales pour la plupart quand elles ne consistent pas en des réarrangements de traditionnels Banda Linda. Prenez par exemple le trombone de Simon Girard tout au long de « Hillbrow » et vous saurez de quoi il retourne. C’est l’embrasement cuivré qui traverse tout le disque, un incendie allumé par la horde de saxophones trompettes trombone et leurs dialogues fiévreux (« A Cançào Do Grilo »). C’est aussi la capacité à arrêter la course du temps pour parler d’amour (« Frida Kalho Song Of Love »).

    Générosité, liberté, embrasement, amour. Finalement, je me rends compte que cette chronique aurait pu tenir en quatre mots. Une fois encore, je n’ai pas su résister à la tentation digressive, mon grand et vilain défaut. Mais il faut faire preuve de mansuétude à mon égard, parce que Music Is Our Mistress est de ces disques qui vous rendent bavard, joyeux, partageur, optimiste. C’est d’ailleurs l’effet provoqué par chacune des productions de la Compagnie Impériale depuis toutes ces années. Et ce dernier avatar en grande formation, loin de faire exception à la règle, en est plus que jamais la démonstration.

    Musiciens : Aymeric Avice (trompette, piccolo, bugle), Fred Roudet (trompette, bugle), Simon Girard (trombone), Damien Sabatier (saxophones baryton, alto, sopranino), Gérald Chevillon (saxophones basse, ténor, soprano), Aki Rissanen (piano), Joachim Florent (contrebasse), Antonin Leymarie (batterie).

    Titres : Cult Of Twins / Hillbrow / À Cançào Do Grilo / Frida Kalho Song Of Love / Gomorra Pulse / Anima / Linda Linda / Tchébou Ganza Tché Gaté / Le sommeil droit

    Label : Compagnie Impérial

  • Nougaro : avis de Dessay… et de (re)naissance

    Babx_Minvielle_De-Pourquery.jpgLes meilleures intentions ne font pas les grands disques, même quand on prend appui sur le talent d’un Yvan Cassar, celui-là même qui avait collaboré aux derniers enregistrements de Claude Nougaro jusqu’à l’ultime et inachevé La Note Bleue en 2003. Et sauf le respect que je dois à celle qu’on connaît comme une excellente cantatrice, inutile de tourner autour du pot : Nathalie Dessay a essayé, mais elle a échoué. Son disque de reprises des chansons du Toulousain, Sur l’écran noir de mes nuits blanches, ressemble à s’y méprendre à un coup d’épée dans l’eau ou plutôt, pour filer la métaphore du ring, un uppercut dans le vide. C’est chanté juste, avec les bonnes notes, c’est très proprement réalisé, il y a chez elle une indéniable sincérité et beaucoup de respect mais il manque l’essentiel dans cet hommage : la danse des mots. Il y a des chansons vides comme certaines maisons peuvent le devenir. Bref, un disque hors sujet…

    Parce que vouloir s’attaquer au répertoire de Nougaro, c’est savoir qu’on va prendre des risques, c’est se lancer un défi au risque de trébucher et de se casser la figure. Il n’y a pas de demi-mesure possible avec cette valse des syllabes et des rythmes marquée au sceau du jazz, de l’Afrique ou du Brésil. Cette musique-là, si singulière, il faut la côtoyer, la rudoyer, savoir jouer des coudes avec elle, quitte à lui donner une bonne bourrade fraternelle et mettre son équilibre en péril. À vaincre sans péril… Et puis il faut la dépasser, sans hésiter sur les moyens à mettre en œuvre, y compris celui qui consiste à la dépouiller, à la mettre à nu pour lui offrir si besoin de nouveaux habits. Le respect, oui bien sûr, mais dans l’esprit d’une confrontation sportive à la loyale : on sait les forces de l’autre et on lui dit, les yeux dans les yeux : que le meilleur gagne, mais pas question de se laisser intimider pour autant.

    Tout cela, David Babin alias Babx, André Minvielle et Thomas de Pourquery le savent mieux que quiconque. Et voilà sous nos oreilles ébahies un trio composé de personnalités très différentes et pour autant d’une complémentarité étonnante. Le premier est une sorte de songeur lunaire qui vous ferait facilement croire qu’il est loin de vous, un peu distant, alors qu’il souffle tout simplement ses rêves au creux de votre oreille. Qui, soit dit en passant, est aussi producteur et a su s’assurer le concours de musiciens tels que Marc Ribot ou Archie Shepp. Le second – qui a lui-même écrit des textes pour Nougaro – est un béarnais cultivateur d’accents, un jongleur des mots, un vocaliste scatteur percutant. On n’oubliera pas sa présence au sein de la compagnie Lubat, ce dernier ayant été le batteur de… Claude Nougaro. En 2016, il publiait un 1 Time de toute beauté. Quant au troisième larron, qui a déjà eu l’occasion de travailler avec le premier, comptez sur lui pour ne pas s’en laisser… conter. Car ce saxophoniste supersonique admirateur de Sun Ra, une manière d’ogre en jazz, est aussi un chanteur, puissant et athlétique. Doublé (voire triplé) d’un showman charismatique. Souvenir personnel (et assez récent) d’un de ses concerts en trio à La Gare ou, un peu plus tôt, d’un passage ébouriffant au Chapiteau de la Pépinière dans le cadre de Nancy Jazz Pulsations…

    Leur disque s’appelle Nougaro, tout simplement. Et c’est un enchantement, une gourmandise dont on n’est pas près d’être rassasié. Oh, ici pas besoin de grands moyens, pas de surproduction en studio ! Rien de tout cela, ce serait même plutôt le contraire. L’économie – pour ne pas dire le minimalisme – est la force première de cette union pour le meilleur et pour le… meilleur ! Un piano, quelques percussions façon tambourin, un saxophone. Et trois voix qui se répondent en échos taquins (« Locomots ») ou prennent tour à tour la parole (« La pluie fait des claquettes »). Elles disent la même histoire, chacune à leur manière : Babx caresse des « Rimes » dont la musique si belle est signée Aldo Romano. Thomas de Pourquery, qui l’a aidé à conclure au saxophone alto, chuchote de son côté un époustouflant « À bout de souffle » sans note, tel le récitant d’une aventure confidentielle. André Minvielle chaloupe un « K-You K-Yaw » samba plus brésilien que nature ou chante a cappella un émouvant « Pommier de paradis ».

    Ce trio, très inspiré comme on l’aura compris, n’a pas cherché à tout prix à mobiliser Les Grands Succès de… pour mener à bien son entreprise enregistrée live. Faire revivre la musique de Claude Nougaro, lui offrir cette joie d’une nouvelle naissance passe avant toute chose par la passion du rythme et une vibration profonde. Nougaro est un disque conçu avec les tripes et le cœur, il est un petit moment suspendu, touché par la grâce. Grâce à Babx, André Minvielle et Thomas de Pourquery, les mots dansent toujours et dansent encore. Ils sont vivants, plus que jamais.

    Musiciens : Babx (chant, piano), André Minvielle (chant, percussions), Thomas de Pourquery (chant, saxophone alto).

    Titres : Pommier de paradis / Locomots / La pluie fait des claquettes / À bout de souffle / Rimes / K-You K-Yaw / Introduction piano / La vie en noir / C’est non ! / Cécile ma fille / Une petite fille / Pantoufles à papa

    Label : La Familia

  • Les murs délicats de Louis Sclavis

    Louis Sclavis, Characters on a wall, Ernest Pignon-Ernest, ecm, jazzLoin de moi l’idée de paraître un poil emphatique, mais il me semble impossible de considérer Louis Sclavis autrement que comme un musicien « compagnon de vie ». Je veux dire par là que son œuvre – car l’accumulation de ses enregistrements, par-delà son travail sur scène, en dessine une – est présente à chaque instant. Y compris en pensée, à la faveur d’un silence ou d’une pause. Ils sont plutôt rares, ces artistes capables de vous habiter à ce point. Voilà environ un quart de siècle que cela dure en ce qui me concerne. Vingt-cinq ans et autant d’albums, achetés au jour de leur sortie, quand ils n’ont pas fait l’objet d’une pré-commande.

    Parce que Louis Sclavis est l’incarnation de la multiplicité du jazz : amoureux des mélodies et des danses, explorateur invétéré de nouvelles pistes, brouilleur de frontières, capable de tendre au son de ses clarinettes un fil invisible qui relierait tradition et modernité. Écouter sa musique, c’est plonger dans le monde du beau mais aussi de l’incertitude. Chez lui, rien n’est jamais acquis et la répétition d’album en album est proscrite. Ce clarinettiste est un musicien en éveil.

    Avec Characters on a Wall, on pourrait imaginer un retour vers le passé puisque ce nouveau disque est inspiré par le travail du peintre Ernest Pignon-Ernest, tout comme l’était déjà Napoli’s Walls en 2003. On s’en tiendra là pour la comparaison. Louis Sclavis s’explique sur les différences entre les deux : « Ce disque n’a rien à voir avec le précédent. D’abord, j’y aborde une grande variété d’œuvres couvrant toutes les époques de la carrière de Pignon-Ernest, là où dans Napoli’s Walls je me concentrais sur un lieu et un projet. Et puis musicalement c’est tout à fait différent. Ma musique il y a quinze ans était très improvisée, traversée de sons électriques, synthétiques, il y avait la voix et la trompette de Médéric Collignon qui apportait des couleurs résolument expressionnistes à l’ensemble. Ce n’est pas du tout la même esthétique que celle développée avec ce quartet beaucoup plus jazz dans son format, ses sonorités et son sens de l’interplay ». Dont acte. À quoi il faut ajouter que les compositions ne sont en rien figuratives, les images étant là pour « faire surgir une énergie et un mouvement ».

    Pour mener à bien cette nouvelle entreprise, Louis Sclavis a fait appel à une formation acoustique composée de trois orfèvres dont il sait les qualités : Benjamin Moussay, pianiste dont l’élégance et la finesse ne sont plus à démontrer et qu’il côtoie depuis de longues années (Silk and Salt Melodies). Côté rythmique, une association qui s’est déjà fait entendre au temps du projet Loin dans les Terres : Sarah Murcia à la contrebasse et Christophe Lavergne à la batterie. Chez eux aussi, cette alliance si séduisante de force souple et de soin apporté au moindre détail.

    Les palmarès ne sont pas mon fort, parce qu’ils sont forcément injustes. Toutefois, Characters on a Wall est sans le moindre doute l’une des plus grandes réussites de Louis Sclavis et de l’année 2019. Voilà un disque au tempo souvent lent, pour ne pas dire majestueux (« L’heure Pasolini », « La dame de Martigues ») qui installe d’emblée un climat d’une sérénité profonde. Si la tension peut monter (le temps des « Extases ») et laisser la place à des temps d’improvisation (les magnifiques interventions de « Darwich dans la ville »), si parfois s’impose une réminiscence presque joyeuse malgré son titre d’un thème de Wayne Shorter (« Prison » et ses échos à « Adam’s Apple »), c’est d’abord l’union calme du collectif qui fait merveille ici, marquée par des prises de parole d’une concision symbole de maturité. Et sa grande douceur, aussi. Dans les remarquables notes de pochette signées Stéphane Ollivier, il est question de « délicatesse ». C’est un mot juste, qui nourrira chez vous le désir de plonger au beau milieu d’une galerie de personnages qui sont, certes, des points de départ mais la source d’une musique aux portes de la perfection.

    Musiciens : Louis Sclavis (clarinette, clarinette basse), Benjamin Moussay (pianos), Sarah Murcia (contrebasse), Christophe Lavergne (batterie).

    Titres : L’heure Pasolini / Shadows and Lines / La dame de Martigues / Extases / Esquisse 1 / Prison / Esquisse 2 / Darwich dans la ville

    Label : ECM

  • Divorce à la Danoise

    Hasse_Poulsen.jpgHasse Poulsen a divorcé. Et alors, me demanderez-vous, en quoi cela nous regarde-t-il ? Je pourrais vous donner raison, parce qu’en effet la vie privée des gens ne nous concerne pas. Mais un avis si tranché risquerait de vous priver d’un bonheur musical que je vais évoquer ici en quelques lignes. Non sans vous proposer au préalable un rapide rappel « historique ».

    2003, Metz, Les Trinitaires : j’assiste à un concert du clarinettiste Louis Sclavis venu interpréter son répertoire Napoli’s Walls inspiré des fresques murales d’Ernest Pignon-Ernest dans la ville de Naples. Médéric Collignon est là, tout en cornet, yeux exorbités et scats survoltés. Vincent Courtois, plus discret fait entendre le chant de son violoncelle. Je découvre un guitariste dissonant et abrasif, de haute stature : Hasse Poulsen. Depuis cette époque lointaine, ce géant danois a su imposer son talent, en particulier au sein du trio Das Kapital, sans doute l’une des plus belles inventions du jazz de la décennie passée. Il est aussi un explorateur, en duo (avec Tom Rainey, Fabien Duscombs, Hélène Labarrière…), en quartet avec The Langston Project pour dire les textes de Langston Hugues ou dans le cadre d’une formation aux accents volontiers psychédéliques telle que SighFire. Tout récemment, sa guitare électrique est venue griffer le jazz gourmand et pétulant de Frizione, disque du saxophoniste Romano Pratesi entouré d’un véritable all stars (incluant Glenn Ferris, Stephan Oliva, Claude Tchamitchian, Christophe Marguet).

    Ce ne sont là que quelques exemples pour vous donner une idée de son activité polymorphe et rageusement créative. Mais attention : Hasse Poulsen – vous allez enfin savoir pourquoi je vous raconte toutes ces choses – est aussi un excellent interprète, dont les « chansons » avaient frappé juste à l’occasion de la parution il y a cinq ans de The Man They Cass Ass… Sings Until Everything Is Sold. J’en avais rédigé la chronique pour Citizen Jazz. J’y écrivais notamment : « Un songwriter de premier plan doublé d’un magnifique chanteur vient de voir le jour et s’expose enfin après de longues années de maturation ». Vous commencez à comprendre : lorsqu’un chroniqueur de haut niveau vit les heures difficiles de la séparation après vingt ans de vie commune, on devine que ce qu’il a à dire dépassera très largement le cadre de l’intimité d’un couple volant en éclats. Fin du rappel.

    Le temps est donc venu pour l’homme qu’on appelle Ass de partager Not Married Anymore, dont le titre parle de lui-même. Quinze compositions enregistrées en quatre jours au fin fond du Danemark, avec la complicité des compatriotes Henrik S. Simonsen et de Tim Lutte, sans oublier le rôle important joué par Gilles Olivesi pour le travail sur le son. Ici, pas de fioritures, c’est un enregistrement urgent, presque brut, qui est proposé, avec ce côté roots qui colle parfaitement à la nudité du propos. Les violons et les flonflons n’ont pas leur place ici. Voix + guitare + contrebasse + batterie et basta. Pas question d’une super production. Pas de solos non plus, ce n’est pas le moment d’en rajouter. Avec cet album très personnel, Poulsen dévoile un répertoire dont les premières compositions remontent à 2014 et parlent d’amour, de rupture, de regrets, d’espoir, en lien direct ou indirect avec son histoire. Autant de sentiments qui sont les siens, bien sûr, mais aussi ceux qui peuvent traverser chacun·e d’entre nous. Ce qu’Hasse Poulsen confirme : « Quand le privé ressemble à un regard involontaire dans une chambre, ça devient insupportable et embarrassant. J’espère que les chansons de Not Married Anymore ne donnent pas une telle impression de partage de détails banals et sans importance d’une vie sans intérêt. J’espère parler des émotions – souvent contradictoires – qu’on rencontre dans beaucoup de moments de vie ». Rassurons-le, cette exposition aux oreilles de tou·te·s n’est jamais dérangeante au prétexte qu’elle ferait de nous des voyeurs. Ces histoires d’amour, qu’elles finissent mal ou pas, sont universelles. Et ici fort justement racontées.

    L’album mêle ballades aux accents folk, country, bluegrass ou jazz, avec çà et là une pointe de rock à l’état brut et quelques tentations psychédéliques. Hasse Poulsen rend à sa manière un hommage appuyé à ceux qui habitent son Panthéon musical depuis toujours ou presque : Johnny Cash, Bob Dylan, Paul Simon, Elvis Costello ou Tom Waits. On pourrait ajouter Leonard Cohen. Cette sédimentation heureuse – dans un contexte qui ne l’est pas – fait de Not Married Anymore un disque qu’on ne cherchera pas à classer. Il est celui, je me répète, d’un songwriter au sens le plus noble et le plus intemporel du terme. Avec pas mal de titres qu’on serait tenté de fredonner (au premier rang desquels « Not Married Anymore »), si l’on ne craignait de paraître incongru en les chantonnant…

    Pour terminer cette note, j’aimerais partager un souvenir : l’année dernière, j’avais réuni à Paris quelques amis musiciens que je voulais associer à un événement personnel. Hasse Poulsen était de ceux-là. Il est arrivé, immense sur son vélo de course, sourire timide aux lèvres, simple comme bonjour. J’ignorais tout des moments pénibles qu’il traversait à cette époque. Il n’en a rien laissé paraître, alors que nous levions tous notre verre à une histoire qui, elle, était heureuse. Presque dix-huit mois plus tard, je mesure toute l’élégance de l’homme, au-delà de son immense talent de musicien. Je suis donc bien placé pour vous dire que Not Married Anymore est un écho supplémentaire de cette classe naturelle qui transpire de chacun de ses mots, de chacune de ses notes.

    Musiciens : Hasse Poulsen (chant, guitares), Henrik S. Simonsen (contrebasse), Tim Lutte (batterie), Gilles Olivesi (effets).

    Titres : Not Married Anymore / Drink to my Health / Ask Yourself / A Single Day / At the End of a Rope / What Kind of a World / Thanks for the Fight / This is the Day / Hollow Old Bone / I Need a New Girl / In a Dead Man’s Skull / What’s On Your Mind / Ship Full of Ghosts / Thousand Voices / Only Sometimes

    Label : Das Kapital Records

  • Dubois dans le jardin

    julien dubois, le jardin, jazzQuand on a – sans préméditation aucune – reçu un éveil musical passant, après les années d’enfance chantonnée, par le rock puis son évolution progressive (qu’on devrait plutôt qualifier de prospective, pour reprendre la suggestion d’Aymeric Leroy). Quand on a ensuite découvert le jazz-rock anglais (l’École de Canterbury par exemple) puis le jazz-rock américain (Miles Davis, Mahavishnu Orchestra), soit une belle ouverture vers le jazz, cet univers dans lequel je suis entré à pas de loup par la musique de John Coltrane, il y a de fortes chances pour qu’un disque revendiquant des influences multiples attire mon attention. La production discographique est abondante : aussi une sélection, instinctive ou intuitive, s’opère naturellement au cœur de toute la musique à écouter, avec pour conséquence la mise en avant de certains albums (pendant que d’autres sont mis de côté, malheureusement).

    C’est à n’en pas douter le cas pour Le Jardin, qu’a récemment publié le saxophoniste (alto) Julien Dubois. De lui, je ne connaissais rien, ou presque. J’ai compris que son parcours, passé aussi par la musique de chambre, était jalonné de références pouvant faire écho aux miennes : le jazz bien sûr, mais aussi le rock progressif (King Crimson est cité de manière récurrente), Zappa pour la surprise de scénarios tout en ruptures ainsi que des explorations sonores mâtinées d’électronique. Et même si l’arithmétique musicale d’un Steve Coleman, dont le systématisme m’a toujours laissé de marbre, est également évoquée au risque de m’éloigner, je ne peux que me féliciter d’avoir osé franchir le pas de cet espace paysagé et multicolore qu’est Le Jardin. Je passerai très vite sur les analogies avec le champ musical d’un Julien Dubois qui tracerait ici des lignes, ferait pousser des accords ou taillerait des rythmes à la manière d’un horticulteur ès sonorités. Je ferai également fi du caractère un poil énigmatique de la plupart des titres de compositions (voir plus bas), préférant entrevoir leur poésie sous-jacente. Il faut savoir ne pas trop en savoir…

    Parce que tout cela est vrai, sans doute, mais fait passer selon moi au second plan l’essentiel de la musique jouée par un quartet d’excellence au sein duquel je ne manque pas de souligner la présence de Simon Chivallon aux claviers, un pianiste dont j’avais beaucoup aimé la fibre coltranienne en 2018, à l’occasion de la parution de Flying Wolf. Oui, l’essentiel. Car si les compositions – reliées entre elles par la lecture d’un texte de Michel Foucault sur le thème des jardins – sont savamment construites, si leur complexité d’interprétation est réelle, elles sont d’abord habitées par une forme d’exultation poétique qui l’emporte sur toute autre considération. Et je rejoins en cela mon camarade Philippe Méziat qui écrivait : « Le quartet parvient à dépasser l’arithmétique pour atteindre à une certaine exaltation ». Le piège du trop écrit est déjoué, la méthode est suffisamment discrète pour ne pas refroidir l’ensemble et la fougue du quatuor – avec deux invités que sont Sylvain Rifflet au saxophone et Élise Caron au chant – balaie toutes les réserves qu’un surcroît de « cérébral » pouvait susciter. Le Jardin est un disque certes virtuose mais habité d’une joie véritable dont il ne se départit jamais. Il a une âme. Si vous êtes attentifs, vous entendrez même çà et là de petites créatures électroniques qui y circulent librement, histoire de vous faire comprendre que tout peut arriver et qu’aucune forme ne saurait être finie.

    Il ne vous reste plus qu’à vous laisser embarquer par la volubilité du saxophone alto de Julien Dubois et par les claviers de Simon Chivallon qui hissent des couleurs très chatoyantes. Son synthétiseur vous embarque parfois vers des contrées voisines de celles que beaucoup d’entre nous avaient pu visiter il y a bien longtemps, comme sur le final de « Allégeance au Dragon » avec ses élans façon Yes. Ces deux-là ont la capacité d'élaborer ensemble des textures sonores mouvantes d'une grande richesse, prenant appui sur une rythmique toujours à l'affût, composée d'Ouriel Ellert (basse) et Gaëtan Diaz (batterie).

    Le texte de Foucault évoque le jardin comme un lieu d’utopie : celui de Julien Dubois en est sans doute une, qui ne demande qu’à croître et laisser prospérer sa végétation plutôt luxuriante. Il est à coup sûr l’occasion de respirer un air des plus rafraîchissants.

    Musiciens : Julien Dubois (saxophone alto), Simon Chivallon (Rhodes et synthétiseurs), Ouriel Ellert (basse électrique), Gaëtan Diaz (batterie). Invités : Sylvain Rifflet (saxophone ténor), Élise Caron (chant).

    Titres : La tectonique des plaques partie I / Sisyphe ou la révolte du diminué / La chaîne de Fonzie / Deuxième vexation – Darwin / Icare ou le drame de l’augmenté / Allégeance au Dragon / La tectonique des plaques partie II / Warp Zone – niveau caché

    Label : Déluge

  • Zone de confort

    Hugo Lipp - Comfort Zone.jpgCe qui fait le charme de ce qu’on appelle parfois « la musique de jazz » - je reprends ici une formulation chère à Henri Texier – c’est peut-être sa versatilité. Derrière ce mot, se cache selon moi l’idée d’une musique changeante, capable de satisfaire des appétits d’une grande diversité et de répondre aux variations d’humeur. Elle peut être plus ou moins imprégnée de fantaisie, rester au plus près de la mélodie ou s’en écarter au profit d’une quête plus atonale et exploratoire, quand elle n'est pas bruitiste. Elle est toujours atmosphérique. Elle peut vous rassurer ou au contraire vous mener sur des chemins incertains. Elle chuchote au creux de l’oreille ou crie sa révolte. À chaque moment – une saison, un jour, une heure, une fraction de seconde – correspond un état particulier du jazz. Mais quelle qu’en soit la tonalité, cette musique est l’expression d’un cœur qui bat. Une pulsation.

    Ces quelques réflexions me sont venues à la fin du mois d'août en écoutant Comfort Zone, que signe le guitariste Hugo Lippi. Il n’y a sans doute rien de très original dans mon propos, mais il est comme un rappel. Avec cet album, c’est cette petite histoire d’un déclic discret, d’un charme qui a opéré tranquillement. La musique de l’Anglais n’est ni abrasive ni tourmentée, elle est portée par une nécessité mélodique qui vous donne envie d’ouvrir en grand les fenêtres et de guetter la première apparition du soleil. Son groove natif est celui du plaisir d’un chant intérieur porté par la fluidité, sans artifice, du jeu d’un musicien activement recherché sur les scènes européennes. Pour la bonne cause, vous l’aurez compris.

    Comfort Zone est le quatrième disque enregistré par Lippi, il voit le jour sur le label Gaya Music de son ami Samy Thiébault – aux côtés duquel j’ai eu la chance d'apprécier son talent à deux reprises, le temps de quelques Caribbean Stories (une première fois lors de l’édition 2018 de Nancy Jazz Pulsations, la seconde au Marly Jazz Festival 2019). Avec lui, trois compagnons dont on mesure instantanément l’adéquation avec la force tranquille du leader : partenaires de Wynton Marsalis au Lincoln center, Ben Wolfe (contrebasse) et Donald Edwards (batterie) constituent une paire rythmique qui sait allier force et discrétion. Quant à Fred Nardin, le seul Frenchy de la bande, faut-il en rappeler l’omniprésence depuis quelque temps ? Son piano est de ceux qui écrivent leurs propres histoires, bien ancrées dans celle du jazz. Assise rythmique sans faille, toujours prêt aux échappées mélodiques et à une conversation volubile avec le guitariste.

    On veut bien croire qu’avec ce nouvel enregistrement, Hugo Lippi a souhaité – ainsi qu’il le laisse entendre – s’extraire de sa zone de confort, lui dont la personnalité peut demeurer un peu secrète. Un disque est une exposition, il faut parfois se faire violence pour le mener à bien. Soit. Mais on aurait tort de penser que la nôtre est en jeu. Bien au contraire, Comfort Zone, par ses compositions originales ou ses reprises (« Manoir de mes rêves », « God Bless the Child », « Humpty Dumpty » ou « Freedom Jazz Dance »), par sa manière de chanter avec sérénité, est une invitation à prendre son temps. À se laisser embarquer, sans question inutile, vers de séduisants rivages mélodiques.

    Musiciens : Hugo Lippi (guitare), Fred Nardin (piano), Ben Wolfe (contrebasse), Donald Edwards (batterie).

    Titres : Manoir de mes rêves / Letter to J / Choices / Humpty Dumpty / Clementine / God Bless the Chld / Here’s That Rainy Day / Just in Time / Freedom Jazz Dance / Comfort Zone / While We’re Young / 12th

    Label : Gaya Music

  • Lettre à Éric Frasiak (avec un S bien sûr)…

    Mon cher Éric,

    eric frasiak,charlevilleJe me permets de t’adresser un simple courrier alors que j’avais dans l’idée d’écrire une vraie chronique au sujet de Charleville..., ton dernier disque. Tiens, je m’aperçois que je te tutoie ; j’espère que tu ne m’en voudras pas. Mais nous nous sommes déjà rencontrés – brièvement certes, à l’occasion d’un concert en duo avec ton fidèle Jean-Pierre Fara – et il nous arrive d’échanger quelques mots de temps à autre par le biais de ce que certains nomment « réseaux sociaux ». Le « tu » me semble plus approprié que le « vous », si tu n’y vois pas d’inconvénient. Pas de chronique donc, juste une petite lettre que je me dépêche d’écrire parce que la levée du courrier est à midi pile. Pas de temps à perdre, le travail du facteur est suffisamment pénible en nos jours néolibéraux pour que je ne retarde pas sa tournée marquée du sceau de la rentabilité et de l’évaluation.

    J’ai oublié de compter : Charleville... doit être quelque chose comme ton neuvième disque. Pas mal pour quelqu’un qui se débrouille presque tout seul – je sais néanmoins que tu es bien entouré – pour faire vivre sa petite entreprise, sans véritable soutien des médias officiels. On ne peut pas te reprocher d’envahir les ondes, tant s’en faut. Durant toute ta déjà longue « carrière », tu n’auras pas réussi à te faire « druckeriser », c’est une sacrée performance dont je te félicite néanmoins… J’ai également cru comprendre que tu te chargeais toi-même de l’expédition de tes disques et que tu ne rechignais pas à écrire un petit mot sur les pochettes avant de les glisser dans leur enveloppe.

    Je ne suis pas vraiment un expert de la « chanson française » (ni même un expert tout court), bien qu’il me soit déjà arrivé d’écrire quelques lignes à ton sujet : je pense notamment à ce petit article qui évoquait l’album si émouvant que tu avais consacré à François Béranger. C’était il y a plus de cinq ans, le temps passe si vite… Ah, le père François, on peut dire que d’une manière ou d’une autre, il reste bien présent dans ton monde socio-poétique ! Il n’est jamais bien loin. Je me suis dit, en écoutant Charleville..., que tu cultivais son héritage, non pas en l’imitant, mais en suivant avec ta propre « petite musique » le sillon qu’il avait tracé. Avec beaucoup de soin. Il y a chez toi, comme chez lui, un regard lucide et rageur sur le monde qui nous entoure et nous menace avec ses Trump et autres poubelles nucléaires. Mais aussi de l’humour, une pointe de nostalgie dans les souvenirs que tu convoques. De la tendresse, de la poésie aussi : cette fois, tu n’hésites pas à chanter « L’âge d’or », du grand Léo. Pas évident mais tu le fais avec tout le respect et l’admiration qui portent tes interprétations. Tu trouves la juste distance qui te permet d’être toi, et personne d’autre. Tout cela vient d’un cœur dont la générosité ne fait aucun doute. Tu vois, je ne passe même pas en revue les seize compositions – le menu est copieux ! – que tu nous offres aujourd’hui, je prends ton album comme un tout par lequel tu fais acte de vérité. La tienne, celle d’un être humain sensible qui, au-delà des inquiétudes que peut susciter la folie des hommes, garde en lui une pointe d’optimisme. C’est « L’espoir » face à « Un truc comme ça ». Ou « Les aujourd’huis qui chantent », pour reprendre ta formule. Avec un « s », comme pour Frasiak. Tu ne fermes pas complètement la porte de l’avenir et je t’en sais gré. Je pourrais dire plein d’autres choses, évoquer la manière dont tu fais chanter les mots, y compris lorsqu’il s’agit de raconter le chat chez qui tu habites, de t’en prendre vertement et sans nuances à un « beauf » bas du Front National, ou d’épuiser les rimes au fond d’un bock à bières (le pluriel est volontaire). Je laisse à chacun le soin de trouver dans tes chansons sa part de petit bonheur. C’est très simple, il suffit de se laisser faire. Car ta vie, que tu résumes en quelques clic clac sur un « Instamatic Kodak », est un peu la nôtre. Celle que tu appelles « Mon anarchie ».

    Et pour ce qui est de la forme, j’aurais presque envie de te dire que tu réalises là une sorte de coup parfait à ta façon, au point que je me demande si ce disque n’est pas, tout simplement, ton meilleur. Mais je crains de ne pas être légitime pour oser une telle affirmation, et tu dois avoir autour de toi suffisamment de personnes qualifiées ou d’exégètes pour te le confirmer ou non. Je peux juste constater que tu n’es pas un simple chanteur mais un musicien avant tout, bien entouré et exigeant sur la réalisation de chaque chanson. Le son de Charleville... est source d’un plaisir gourmand et je ne peux pas te cacher le bonheur d’entendre à trois reprises celui d’une pedal steel guitar. Voilà qui devient rare de nos jours, si tu savais tout ce que cet instrument me rappelle... Tu peux faire sonner ton équipe comme un vrai groupe de rock, faire un tour du côté d’un tango sous pression, d’une valse poignante, d’un musette enrhumé, dégainer une ritournelle féline aux couleurs manouche, ajouter une touche folk gorgée de guitares – comme tu les aimes, ces guitares ! – inviter çà et là les cordes d’un violon et d’un violoncelle. Les climats sont variés et pourtant jamais hétéroclites. Avec toi, ça passe naturellement. Et de surcroît, au détour d’une phrase, tu cites un de mes groupes fétiches, Hot Tuna : c’est déloyal, voilà que tu me prends par les sentiments ! Comment veux-tu que je résiste ?

    Pour finir – là c’est le Meusien que je suis qui s’exprime sans doute – je voulais te dire que pour être tombé sous le charme de ton « Bar-le-Duc City Blues » il y a quelques années déjà, tu as composé une autre chanson magnifique, celle qui a donné son titre à l’album. D’une certaine manière, la boucle est bouclée : après avoir célébré la ville où tu habites, tu rends hommage à celle qui t’a vu grandir, jouer, aimer et qui respire Rimbaud. Encore une fois, je me mêle sans doute de ce qui ne me regarde pas, mais cette chanson composée en hommage à « Charleville » est un petit bijou que j’ai tendance à écouter en boucle. Un probable sommet chez toi.

    Voilà mon cher Éric, j’espère une fois encore que tu me pardonneras de m’être contenté d’une simple missive en lieu et place d’une vraie chronique, avec « tout c’qu’y faut d’dans ». Je sais que j’aurais pu faire mieux ou plus. Quoi qu’il en soit, je souhaite beaucoup de succès à ton Charleville... Il serait tellement mérité. Et bravo pour la pochette, qui est toute belle aussi.

    Au plaisir de te retrouver sur scène un de ces quatre, ou peut-être pour trinquer avec toi, à Bar-le-Duc ou ailleurs.

    Je t’embrasse,

    Denis

  • Pour la route

    pablo cueco, pour la route, qupé éditions, , parisPour une fois, je ne vous parlerai pas de musique. Même si l’auteur de Pour la route est aussi un magnifique percussionniste, joueur de zarb plus précisément. Le Corrézien Pablo Cueco, puisqu’il s’agit de lui, est aussi une très belle plume. Peut-être vous rappelez-vous qu’il n’y a pas si longtemps, le 16 mai, je l’avais évoqué ici-même dans mon Carnet de Notes à la faveur de la parution d’un album de toute beauté : Quiet Men, emmené par le clarinettiste Denis Colin.

    Cette fois, Pablo Cueco prend le temps de poser son instrument pour devenir le chroniqueur d’un monde à part, celui des bars tabacs parisiens, à partir d’un centre nerveux du côté du troisième arrondissement et de la Rue Vieille du Temple. Je vous rassure tout de suite : rien à voir avec des brèves de comptoirs et autres paroles définitives notées au fil du temps avant compilation brute de décoffrage. Pablo Cueco fait ici un véritable travail d’écrivain, sur la base d’observations multiples et de réflexions à portée socio-poétique. Parfois ancrées dans la brûlure de l’actualité comme au lendemain des attentats du 13 novembre 2015.

    La Perle, Le Bougnat, Le Saint-Gervais, Chez Nénesse, Le Tizi, Le Baromètre, Le Poitou, La Petite Chaise, Le Progrès, Chez Nini, La Renaissance. Autant de voyages que de noms. Et des incursions aussi vers d’autres arrondissements : 7e, 10e, 11e ou 17e… sans oublier toutes les destinations que ces bars peuvent suggérer à notre imagination.

    Pablo Cueco dresse des mini portraits (quatorze au total), raconte la vie des lieux avec une infinie tendresse. Il n’y a chez lui aucune commisération, pas la moindre tentation de moquerie. Ses lignes regorgent d’amour pour ces univers singuliers et ces êtres qui, souvent, apprivoisent la solitude verre en main. Il ne manque jamais une occasion de souligner leur élégance, même lorsque le pas est hésitant. Mention particulière pour Moi chien du comptoir et sa pirouette finale pleine d’humour. Oui, vous avez bien lu : un chien de comptoir, à ne surtout pas confondre avec un chien de salle. À travers ces mille histoires du quotidien, l’auteur fait aussi œuvre d’historien en décrivant l’évolution des bars qu’il fréquente assidûment. Avec une pointe de nostalgie pour le temps qui passe et s’enfuit.

    On ressort de la lecture de Pour la route avec l’envie irrépressible de se fondre au milieu des habitués, pour les écouter, comprendre ce qui les fait tenir debout malgré l’adversité. Voilà un livre généreux qu’on lit et relit. Un vrai livre de chevet, qui bénéficie du concours du photographe Milomir Kovacevic, parisien depuis plus de 20 ans et qui a appris à saisir des scènes de vie et de rue du côté de Saravejo. Et comme un bonheur ne vient jamais seul, le Messin Rocco y est allé de ses dessins.

    À lire sans modération, avec ou sans alcool !

    Pour la route – Qupé éditions, 2019 – 120 p., 15€.

  • Barney Wilen à Tokyo, quand le jazz est là…

    barney wilen, live in tokyo, jazzDécidément, il semblerait que l’heure soit à l’exhumation d’enregistrements qu’on n’attendait pas ou plus… Miles Davis et John Coltrane sont sous les feux de l’actualité discographique. C’est Rubberband pour le premier, un disque aux accents funk qui remonte à la période allant d’octobre 1985 à janvier 1986, juste après son départ de Columbia pour Warner et avant le planétaire Tutu. Quant au saxophoniste, on le retrouve avec Blue World et une session du 24 juin 1964, à l’origine destinée à devenir la bande son d’un film canadien, Le Chat dans le Sac. L’occasion pour Trane d’enregistrer à nouveau des compositions qu’on connaissait déjà, comme « Naima », « Like Sonny » ou « Village Blues », mais avec son quartet « classique » cette fois.

    Aussi, la parution de Live in Tokyo ’91 par le quartet de Barney Wilen attire vraiment l’attention. D’abord en raison du talent exceptionnel du saxophoniste, disparu à l’âge de 59 ans en 1996 après une vie chaotique, celle d’un homme hors des codes de notre société qui ne se sentait « pas vraiment blanc » et qui l’avait vu côtoyer entre autres Miles Davis pour la musique du film Ascenseur pour l’échafaud en 1957, mais aussi Thelonious Monk, dans le cadre d’un autre film, Les liaisons dangereuses de Roger Vadim. Ensuite parce que Wilen, qui n’en était pas pour autant ignorant des nouvelles technologies, avait lui-même branché en ce 11 février 1991 sur la console du Keystone Korner un petit enregistreur numérique acheté le matin même ! Coup de chance pour tous les amoureux du jazz qui peuvent découvrir l’intégralité d’un long concert bénéficiant d’une excellente qualité de son. Encore un bel exemple de résurgence dont on a toutes les raisons de se réjouir…

    Dans le copieux livret qui accompagne ce double CD, René Urtreger (seul survivant du quintet de 1957 dont on peut découvrir depuis peu un passage dans l’émission de télévision Au clair de la lune, voir la vidéo au bas de cette note) dit au sujet de Barney WIlen : « Il jouait comme les Américains ». On mesure le compliment adressé à celui qui avait aussi plongé dans le free jazz, le rock ou l’Afrique en brûlant sa vie par les deux bouts. Et c’est vrai qu’entouré de « la fine fleur de la musique française d’aujourd’hui » (sic), soit Olivier Hutman (piano), Gilles Naturel (contrebasse) et Peter Gritz (batterie), le saxophoniste administre ce qu’on osera qualifier de leçon de jazz et qui, avant tout, s’avère emblématique d’un langage dont les principes actifs sont l’écoute mutuelle et l’interaction entre les musiciens. Avec eux, nous sommes gâtés !  Dans son texte écrit pour les Portraits légendaires du jazz, le journaliste Pascal Anquetil évoque « la sensualité et la puissance féline de son jeu ». On y est : son droit, puissant et souple à la fois, s’emparant de standards ou de chansons de Charles Trénet, Barney Wilen plonge en lui-même et raconte milles histoires de vie – combien cet homme-là en a-t-il vécues ? – accordant au quartet le temps nécessaire à l’épanouissement d’un chant à quatre voix tout au long de chorus et à la faveur d'un interplay fiévreux dont la densité ne faiblit jamais. Le jazz est là, tout simplement.

    Live in Tokyo ’91 a des allures de menu copieux (deux heures et quart de musique, tout de même) qu’on dégustera avec la délectation que peut susciter cette musique lorsqu’elle est à ce point habitée. C’est un disque tombé du ciel, en quelque sorte, qui explique beaucoup mieux que par les mots ce que Barney Wilen lui-même disait : « Je suis accroché au souffle. Quelque chose de magique se passe dans l’instrument. Ce qui en sort n’est plus vraiment le souffle de l’homme ».

    Musiciens : Barney Wilen (saxophones ténor et soprano), Olivier Hutman (piano), Gilles Naturel (contrebasse), Peter Gritz (batterie).

    Titres : CD1 > Introduction / Beautiful Love / L’âme des poètes / Mon blouson (C’est ma maison) / Que reste-t-il de nos amours ? / Besame Mucho – CD2 > How Deep is the Ocean ? / Little Lu / Old Folks / Latin Alley / Bass Blues / No Problem / Goodbye / Doxy

    Label> : Elemental Music

  • Les belles bulles de Théo Girard

    theo_girard_bulle.jpgIl n’est pas si courant qu’un disque suscite chez vous, d’emblée, de la jubilation. En d’autres mots une joie intense. Dans ces conditions, il faut se réjouir de la parution d’une Bulle enivrante (et pas seulement parce qu’elle pourrait pétiller dans une coupe de champagne) par le quartet du contrebassiste Théo Girard, qui en signe les huit compositions, souvent de format court. Un disque paru sur son propre label Discobole et qui survole de toute sa grâce et son énergie cette rentrée musicale. Bulle est une suite de chansons qui n’auraient pas de paroles, aux mélodies entêtantes qui arboreraient parfois les habits d’un hymne. Et si on se doit à cet égard d’avoir naturellement une pensée pour le travail du grand Charlie Haden, que Théo Girard a beaucoup écouté, c’est un autre contrebassiste qui vient à l’esprit : Henri Texier. On retrouve dans les deux univers le même appétit pour le « chant », la même connivence fiévreuse entre des musiciens qui, aux côtés du leader, forment un groupe compact dont la force de conviction impose le respect. Jusqu’à certains titres eux-mêmes qui pourraient venir en droite ligne d’un album du dit Henri Texier, comme « Fire Alert » en écho à « Water Alert ». Les joutes entre le saxophone alto du jeune Basile Naudet et la trompette d’Antoine Berjeaut sont vives, passionnées, volubiles. Elles contribuent pour beaucoup au sentiment de tournis que provoquent ces 39 minutes de musique sous haute tension. Le drumming de l’Anglais Seb Rochford est alerte et incisif, sa complicité avec le patron fait merveille (« Rototown »). Quant à la contrebasse de Théo Girard, elle est un régal de rondeur et de puissance, d’une force tranquille qui rassure en ce qu’il ne se verra jamais reprocher de « coincer la bulle ». Tout ici est tournoyant, comme un manège (« Roller Coaster », un bel exemple de cousinage avec l’écriture d’Henri Texier), comme un disque qui tourne (« Microsillon »), l'ensemble est mû par un groove persistant (« Endless Groove »). Dédié au regretté Éric Groleau, compagnon de route de Théo Girard avec G!rafe et parti bien trop tôt, Bulle est par ailleurs l’occasion de savourer des ballades aux intonations nostalgiques, comme ces « Grandes dames » dédiées aux deux grands-mères du contrebassiste. Avec une telle addition de forces dans l'unité, Théo Girard donne une suite passionnante à 30YearsFrom publié voici trois ans en trio. On brûle d’impatience à l’idée de découvrir ce répertoire sur scène : il sera explosif, c’est une certitude.

    Musiciens : Théo Girard (contrebasse, compositions), Antoine Berjeaut (trompette et bugle), Basile Naudet (saxophone alto), Seb Rochford (batterie).

    Titres : Champagne !! / Des souvenirs de vous / Rototown / Fire Alert / Grandes dames / Roller Coaster / Endless Groove / Microsillon

    Label : Discobole

  • Embarcation solaire

    john coltrane, sun ship, jazz, impulseUn rapide retour sur la nécessaire réédition en 2013 d’un disque sans doute mésestimé.

    Jeudi 26 août 1965. Le quartet de John Coltrane, dans sa formule dite « classique », avec McCoy Tyner au piano, Jimmy Garrison à la contrebasse et Elvin Jones à la batterie, se retrouve aux studios RCA Victor de New York. Pour une fois, le saxophoniste a délaissé ceux du fidèle Rudy Van Gelder à Englewood Cliffs, New Jersey. C’est une différence importante dans la mesure où ce qui va être enregistré ce jour-là et qui constituera la matière première de l’album Sun Ship y sera entreposé, pour ne pas dire abandonné par la suite, prises alternatives, faux départs et autres inserts inclus.

    C’est aussi un moment crucial car cette formation n’enregistrera plus en studio qu’une seule fois en tant que telle. Ce sera le jeudi suivant. Cette ultime session, qui préfigurait le disque Meditations enregistré le 23 novembre avec l'adjonction de Pharoah Sanders et Rashied Ali, sera publiée – en décembre 1977 ! – sous le titre de First Meditations For Quartet.

    En ce 26 août 1965 donc, John Coltrane parvient à la fin d’un long et magnifique chapitre de son histoire, avant le rush final entrepris avec un nouveau groupe – Pharoah Sanders, Alice Coltrane, Jimmy Garrison et Rashied Ali – jusqu’au jour fatidique du 17 juillet 1967.

    Mais revenons à Sun Ship et son « embarcation solaire », disque parfois considéré comme mineur, qui trouve sa source au cœur d’une année d’une fertilité exceptionnelle, mais qui ne sera porté à la connaissance du public que le 16 avril 1971, soit presque quatre ans après la mort de John Coltrane, et sous la supervision de sa veuve Alice. L’album, imprégné comme tout ce que joue le saxophoniste d’une profonde spiritualité, comporte cinq compositions, dont les titres attestent du chemin sur lequel est engagé celui qui quelques mois plus tôt, en janvier, a publié son disque le plus emblématique, Love Supreme : « Sun Ship », « Dearly Beloved », « Amen », « Attaining » et « Ascent ». Il y a là comme une suite naturelle à « Ascension », disque enregistré deux mois plus tôt en grande formation. Ces cinq prises ont été choisies parmi les différentes versions disponibles, parfois au prix d’un montage de différentes séquences. C’est le cas par exemple de « Attaining », élaboré à partir d’une partie de sa prise 1 suivie des quatre dernières minutes de sa prise 3. Sun Ship est, vous l'aurez bien compris, un disque posthume, dont on ne saura jamais si la version publiée aurait été celle souhaitée par le saxophoniste. La question se posait très légitimement jusqu’à une période beaucoup plus récente, en 2013, quand est parue l’intégrale de la session. Mieux vaut tard que jamais… Nous avons depuis cette époque tout le matériau nécessaire pour nous forger une opinion valable. Et pour une fois, on peut se réjouir d’une telle mise au jour, aux antipodes des rééditions et leur bricolage d’alternative tracks dont l’honnêteté artistique est souvent plus que contestable.

    Car l’exhumation en 2001 de l’ensemble des enregistrements du 26 août 1965 a permis de balayer toutes les réserves qu’on pouvait avoir sur les choix opérés par Alice Coltrane. Cette fois, pas de montage discutable, puisque Sun Ship – The Complete Session offre en deux CD au moins une version complète de chacun des titres, sans intervention postérieure autre qu’un nouveau mastering. On y trouve également – le tout étant présenté dans l’ordre chronologique garant d’une réelle objectivité de l’écoute – des versions alternatives de certains titres (« Attaining », Sun Ship » ou « Amen »), des versions incomplètes, des faux-départs, des bribes de conversations.

    Tout cela nous confronte directement au processus de création et l’on imagine bien à quel point celui de John Coltrane exerce, aujourd’hui encore, un pouvoir de fascination. C’est toute l’incertitude – et sa force – du jazz qui est ici exposée, sans filtre. Et du même coup, cet album passé au second plan de la discographie du saxophoniste a trouvé en 2013 une sorte de « deuxième vie ». Au-delà de toutes les biographies, analyses ou exégèses qu’on peut lire autour d’un géant et d’une musique dont on sait maintenant qu’elle aura marqué le XXe siècle de toute son empreinte, la réédition voici maintenant six ans de Sun Ship – The Complete Session lui permet de briller de feux qu’on avait certes très nettement perçus – parce que la musique de John Coltrane n’a jamais été rien moins que brûlante, y compris dans ses formes les plus consensuelles – mais qui, cette fois, nous apparaissent dans tout leur éclat.