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Richard Gilly, une présence

Richard_Gilly.jpgIl est des artistes qu’on garde près de soi, parce qu’on sait bien que, le jour venu, leur musique et leurs chansons seront autant de raisons de croire qu’il existe peut-être une issue à la violence de nos vies qui s’autoproclament civilisées. En ces jours assombris par une incertitude croissante et son angoisse corollaire, l’expression d’une humanité à fleur de peau n’est jamais à prendre à la légère. Cette mise à nu semble au contraire une nécessité. Richard Gilly fait partie de ce que j’aime nommer les « compagnons de vie ». Avec quelques autres, il nous laisse en effet le sentiment d’avoir toujours été présent à nos côtés. Lui le musicien chanteur arpentant son drôle de chemin, ce ménestrel diaphane dont la sensibilité s’est révélée il y a plus de cinquante ans maintenant, portée par un bouquet d’harmonies vocales exposées en pleine lumière et des guitares résonnant des échos cristallins de la côte Californienne. Ce jeune homme venu d’ailleurs confessait alors n’être pas un « grand fermier », mais il n’en était pas moins « un arboriste méticuleux de l’amour et des confidences faites au creux de l’oreille, dans la découverte du corps de l’être aimé ». Une culture de l’intime dont la délicatesse en disait long sur la pudeur d’un homme et son acceptation d’une fragilité à des années-lumière des codes de la virilité triomphante. Et que dire de sa récidive, quatre ans plus tard, lorsque ses Froides saisons vinrent planter un décor tout aussi lumineux et singulier, peuplé de rêves, d’amour, de solitude et de destins tragiques ? Richard Gilly était là, une fois encore, différent, un peu hors du temps, porteur d’une énigme intérieure qu’on n’avait pas forcément envie de résoudre, mais qui parlait si bien au cœur des âmes sensibles. L’histoire s’écrivait doucement, en toute discrétion, à son propre rythme, loin des urgences contemporaines et de l’immédiateté de nos communications désincarnées. Avec de temps à autre le sentiment que son personnage ne reviendrait plus jamais nous parler…

Nous voici donc aujourd’hui. Un demi-siècle de présence plus ou moins lointaine – chacun d’entre nous suit une route différente, les trajectoires s’éloignent puis se rapprochent – pour une moisson discographique somme toute parcimonieuse, après les deux albums fondateurs cités plus haut. Ce furent : Portrait de famille (1977), Râleur (1984), Rêves d’éléphant (1993), Des années d’ordinaire (2002), Les contes de la piscine après la pluie (2015) et, tout récemment, Mémoire vive (2022). Les dates de parution illustrent assez clairement l’élasticité temporelle qui caractérise le parcours de Richard Gilly. Et disons-le nettement : les deux derniers disques, qui semblent surgis de nulle part après un bien long silence (treize ans, tout de même, entre Des années d’ordinaire et Les contes de la piscine après la pluie…), ont grandement récompensé notre patience. Car il est vrai qu’on finissait par s’interroger… Que faisait-il donc depuis tout ce temps ? Où était-il ? Si nous étions certains de l’avoir conservé à portée d’oreille, remontant régulièrement à bord du train aux wagons bleus à la recherche d’un appelé et pas seulement en direction de Montargis, savait-il, lui, que nous étions là à attendre de ses nouvelles ? Notre ami ne nous avait pas laissé tomber, il fallait juste lui accorder le temps nécessaire au modelage souhaité et accepter une attente légitime. Après tout, au nom de quelle logique exigerions-nous de sa part une « production » calibrée par les exigences d’un quelconque marché de la musique dont il s’est écarté depuis belle lurette ? C’est que Richard Gilly, loin d’avoir enfoui tous les élans du cœur et toutes les révoltes qui l’habitent, travaillait à sculpter ses chansons, à en épurer les contours, se payant le luxe d’être au meilleur quand tant d’autres s’épuisent en redites vieillissantes. Ce minimalisme formel et cette écriture éradiquant au scalpel le moindre superflu, déjà à l’œuvre en 2015 dans sa collaboration avec le guitariste Freddy Koella, parviennent avec Mémoire vive à ce qu’il est convenu d’appeler un accomplissement, grâce au travail entrepris ici en étroite collaboration avec Hervé Le Duc, autre fidèle compagnon de route, qui en a assuré les arrangements et la réalisation. Une guitare, un clavier, un frisson de cordes ou quelques percussions de velours, le minimum vital en quelque sorte. Voilà pour l’écrin. Et puis cette voix qui chante et parle tout autant, retenue par ce qu’on devine être la pudeur d’un homme conscient. Les constantes de l’univers Gilly sont bien présentes et c’est un manifeste pour la Vie, un cri vibrant sans élever la voix, qui décoche ses flèches. Et comme toujours chez lui, l’amour est une source qui vous donne la force de regarder en toute lucidité un monde de brutalités et d’injustices multiples derrière lesquelles se cachent bien des beautés restant à contempler et des solidarités à mobiliser. Le combat est sans doute inégal, mais c’est peut-être le seul qui vaille encore la peine d’être engagé.

Richard Gilly n’a jamais rien voulu dire d’autre, me semble-t-il. Il continue de le faire, avec l’élégance qui le caractérise. Sur la pointe des pieds, mais d’un pas assuré. Le temps parle pour lui, pendant que lui nous parle du temps.

Mémoire vive est disponible sur Bandcamp.

Les albums de Richard Gilly

  • 1971 : Je ne suis pas un grand fermier
  • 1975 : Les froides saisons
  • 1977 : Portrait de famille
  • 1984 : Râleur
  • 1993 : Rêves d'éléphant
  • 2002 : Des années d'ordinaire
  • 2015 : Les contes de la piscine après la pluie
  •  2022 : Mémoire vive

Commentaires

  • Merci Denis, pour ce très bel hommage qui me touche et m’encourage à poursuivre ma route musicale

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