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Pierre-Michel Sivadier : Paùl Jack

pierre-michel sivadier, paùl jack, stella marisJe me pose souvent, sans doute plus que de raison, la question de la légitimité. N’étant pas musicien, mais un simple récepteur, ai-je le droit d’écrire dans le but d’évoquer un disque à des fins de « chronique » ? Qui suis-je pour oser ? Parce qu’il y aura forcément quelqu’un·e qui dira mieux et de façon plus juste. J’en suis certain. Alors quand il s’agit d’un livre, comment pourrais-je avoir l’outrecuidance de glisser quelques lignes qui ne demandent qu’à être délaissées au profit d’autres, plus belles, plus riches ? Tout cela m’a traversé l’esprit, insidieusement, au moment où j’ai reçu Paùl Jack, le roman de Pierre-Michel Sivadier paru aux belles éditions bretonnes Stella Maris. Loin d’être un inconnu, cet artiste – chanteur, pianiste, compositeur, poète –  a entre autres expériences côtoyé Christian Vander et Offering. Si, son troisième disque en 25 ans, est à cet égard un moment singulier, tout comme ses deux précédents rendez-vous, empreint d’une beauté amoureuse, tourmentée et onirique. C’est d’ailleurs ce que je me suis efforcé d’expliquer dans le magazine Citizen Jazz.

Le livre à côté de moi, sur la table de chevet. Durant quelque temps, je n’ai pas osé. Le lire, l’ouvrir. Juste un regard de temps à autre sur sa couverture, sa reproduction d’un tableau de Paul Klee et les notes de la quatrième page. Il y avait ce petit quelque chose qui me retenait, m’empêchait. Je ne saurais expliquer cette retenue de façon plus précise. Et puis est venu le moment de plonger parce que tout cela, finalement, n’avait aucun sens. Si le chanteur est aussi singulier et attachant, pourquoi après tout l’écrivain ne le serait-il pas ? Parce qu’il l’est, sans le moindre doute.

Qu’on me comprenne bien, cependant : vous ne trouverez pas ici une « critique » littéraire, mon expérience est largement insuffisante en ce domaine et quand bien même elle le serait… Je jette quelques idées, une série d’impressions de lecture.

Je ne sais pas s’il faut raconter l’histoire, parce qu’il y en a bien une, celle de deux musiciens et de leur vie, c’est une narration à rythme variable – l’écrivain reste musicien – de leur existence dans notre monde à tous mais aussi dans le leur, sur scène, dans les coulisses ou entre deux portes, une vie intime qui leur appartient et leur échappe, au cœur de laquelle on hésite parfois à se frayer un passage, avec ou sans leur accord. Car le lecteur se doit d’être discret, ne l’oublions jamais, il peut observer les personnages, mais à condition de ne pas les déranger. Le premier semble inaccessible et imprévisible, habité d’une grâce capricieuse et pudique à la fois (Jack) ; le second est en quête de cette amitié amoureuse qui semble ne devoir vivre que le temps d’un rêve et chez qui on devine une pointe de jalousie face à cet autre plus exposé à la lumière (Paùl). Raconter leur(s) histoire(s) de manière linéaire est mission impossible ; ce serait accréditer l’idée d’une forme classique, avec un déroulement, un dénouement. Rien de tout cela…

Car ce n’est pas ce que j’ai lu dans Paùl Jack, texte traversé à intervalles réguliers par la présence d’un chat, celui de Jack, un troisième personnage qui porte sur les humains qui l’entourent son regard amusé, voire caustique et prend un malin plaisir à les mener par le bout du museau et de la moustache pendant que les deux « héros », de leur côté, jouent au… chat et à la souris. Paùl Jack, ou l’occasion aussi de constater l’état du monde et de nos vies d’humains égarés, par exemple dans un Paris qui perd son âme, des êtres contaminés par un langage désincarné et superficiel soumis à l’éphémère des modes. Une pointe d’amertume devant nos quotidiens en manque de sens. Paùl Jack, ou de multiples questionnements auxquels n’est pas forcément donnée une réponse, parce que nos vies restent avant tout des interrogations. Paùl Jack, ou une expression libérée des contraintes de forme, parfois une simple phrase, parfois un poème ou ce qu’on pourrait supposer être les paroles d’une chanson, mais une langue toujours portée par un élan poétique et le besoin de surprendre. Loin d’être une longue ligne droite conduisant d’un début à une fin, le texte emprunte mille chemins détournés qu’on suit en toute confiance.

Paùl Jack, ou ce genre de livre qu’on lit, partagé entre le désir d’aller jusqu’au bout, conscient que le dernier mot ne sera pas signe d’une fin, et la tentation d’une lenteur qui en fera un compagnon un peu plus longtemps. Pierre-Michel Sivadier nous fait un beau cadeau : je n’ai pas décelé de message subliminal dans son texte, mais juste entendu battre délicatement un cœur, pudique et conscient.

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