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Entendu - Page 8

  • L'année de l'éveil...

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    Je me dois de vous avertir : je connais bien le saxophoniste Romain Cuoq à titre personnel, pour la simple raison qu’il lui arrive de côtoyer assez régulièrement un autre adepte des anches en la personne de mon fils, avec lequel il évolue par exemple au sein du goûteux big band Bigre !, mais aussi dans un quintet à deux ténors qu’on peut écouter de temps à autre dans la périphérie lyonnaise. Aussi, quand le sieur Cuoq m’a fait parvenir un exemplaire de l’album enregistré en quintet avec le guitariste Anthony Jambon, une hésitation m’a gagné au moment de demander à Maître Chronique d’écrire un petit billet laudateur. J’avais peur qu’on m’accusât (j’emploie – à bon escient – l’imparfait du subjonctif en vertu d’un souci de préservation des espèces en voie de disparition auxquelles le pauvre appartient depuis qu’il subit les assauts de la décaféïnation massive de nos phrases chaque jour plus insipides) de partialité ou de je ne sais quelle condescendance amicale m’inclinant négligemment à mettre en valeur les qualités de leur travail, comme si de rien n’était.

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  • Dix galettes plus une et un coup de maître...

    Je me demande si j’ai raison... Peut-être suis-je sous l’influence de quelques-uns de mes camarades qui, nonobstant la vacuité de l’exercice, ne résistent pas à la tentation de produire une liste de disques de l’année. Je vais faire comme eux, je serai injuste comme eux et j’aurai au préalable mesuré à quel point mon « Top 10 » est une modeste goutte d’eau dans l’océan de la musique. Tant pis. Et que les oubliés me pardonnent, ils savent que je pense à eux et que la seule méthode à laquelle je me suis astreint à consisté à fermer les yeux pour laisser remonter à la surface des moments forts ressentis durant toute l’année. 2014 : au minimum 200 disques à découvrir (et je suis un piètre amateur comparé à certains...) parmi... combien déjà ?

    Alors, allons-y gaiment et dans l’ordre alphabétique... J’accompagne chaque disque sélectionné d’un court extrait d’une de mes chroniques. 

    Alban Darche & L’Orphicube : Perception Instantanée

    darche-alban_orphicube_perception.instantanee.jpgMusique grande classe, comme la bande son d’un film aux accents nostalgiques qui aurait été tourné en noir et blanc pour mieux souligner les éclats invisibles du quotidien et en révéler la part de magie. L’Orphicube vous transporte avec son ingéniosité génétique - encore une fois, cet orchestre a un son qui lui appartient totalement, sui generis, comme on dit - et sa forte dose d’onirisme.
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    Stéphane Kerecki Quartet : Nouvelle Vague

    kerecki_nouvelle_vague.jpgStéphane Kerecki endosse le rôle d'un passeur pacifié qui ne vise qu'un seul objectif : réenchanter des histoires dont tous les secrets n'avaient, on s’en rend compte grâce à lui, pas encore été dévoilés. En levant le voile sur ses propres visions, il nous propose un embarquement dans son imaginaire cinématographique et c'est un bonheur de le laisser faire… avec un grand sourire dans le regard.
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    Christophe Marguet & Daniel Erdmann : Together, Together !

    marguet_erdman.jpgTogether, Together! n’est pas de ces disques qu’on écoute avec passivité ; il fait plutôt partie des instants d’équilibre un peu miraculeux, dont on connaît la fragilité, et qu’on ne veut pas laisser filer entre ses doigts. On laisse approcher la musique, on lui accorde tout son temps, pour qu’elle nous souffle ses délicatesses au creux de l’oreille. Musique sensuelle, on vous dit !
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    Iain Matthews : The Art Of Obscurity

    Mathews_Iain_Art_Of_Obscurity.jpgDans un climat d'une grande sobriété, on retrouve avec ce beau disque l’essentiel de ce qui fait tout son pouvoir de séduction, comme si Matthews jouait la carte de l’épure et de l'intemporel en se disant qu’eux seuls disent le vrai : au service de son art, une instrumentation légère composée de guitares (acoustique et électrique), d'un piano électrique (ou d'un orgue) et d'une basse.
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    ONJ Olivier Benoit : Europa Paris

    onj_paris_europa_200X200.jpgUn chef d'œuvre ? Le temps parlera, mais après tout, ne suffit-il pas de dire que la manière avec laquelle Olivier Benoit, entouré d’une équipe soudée, est parvenu à synthétiser toutes les musiques qui l'habitent depuis des années, est admirable ? Au point de donner vie à un idiome dont on attend dès à présent les prochaines pulsations, celles qui résonneront des échos d'une autre capitale européenne, Berlin.
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    Emile Parisien Quartet : Spezial Snack

    spezial_snack.jpgOn a beau chercher, regarder derrière soi ou même de côté, il faut bien se rendre à l’évidence : ce disque sans équivalent est une nouvelle pépite, une pierre précieuse, tout juste polie au sens où ses audaces la rendent heureusement irrévérencieuse. Le quartet d’Emile Parisien est âgé d’une petite dizaine d’années et sème sur son chemin de sacrés cailloux. Sa musique, aussi singulière et intrigante que les titres de ses disques, n’a certainement pas fini de nous sidérer.
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    Vincent Peirani & Emile Parisien : Belle Epoque

    belle_epoque.jpgC’est incroyable qu’on puisse être à la fois si jeune et porteur des horizons sans cesse réinventés d’une histoire de la musique du XXe siècle, que Vincent Peirani et Émile Parisien semblent connaître depuis toujours, comme si elle coulait dans leurs veines. Un disque fédérateur qui s’adresse aux amoureux du jazz, de la chanson, de toutes les musiques impressionnistes, des musiciens vibrants et dont on ne finit jamais de contempler les beautés exposées.
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    Sylvain Rifflet & Jon Irabagon : Perpetual Motion

    rifflet_irabagon.jpgVoix, sons métalliques ou électroniques, bruits de rue, chant naturel des instruments : cette polyphonie, qui célèbre Moondog avec autant d’inventivité que de respect, séduit d’emblée. En imaginant Perpetual Motion, Sylvain Rifflet, Jon Irabagon et leurs complices sont allés bien au-delà de l’hommage : ils expriment une fusion totale entre le génie d’un compositeur et leur art propre, qui se refuse à toute limite. Et surtout pas celle de leur imagination.
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    Henri Roger & Noël Akchoté : Siderrances

    Siderrances.jpgSiderrances est un disque auquel on doit s’abandonner… Loin des urgences de notre monde, il offre son temps long (le deuxième disque ne comporte que deux titres, respectivement de 20 et 32 minutes) et laisse aux deux protagonistes le loisir d’engager une conversation de l’intime qui, jamais, ne nous laisse de côté. Là est sa grande force : il nous parle au creux de l’oreille dans sa langue propre, mais très empathique.
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    The Man They Call Ass : Sings Until Everything Is Sold

    the-man-they-call-ass-sings-until-everything-is-sold-500-tt-width-360-height-342-crop-1-bgcolor-000000.jpgHasse Poulsen, cet homme qu’on appelle Ass, chante le désenchantement, celui d’un monde menacé par l’épuisement de ses ressources vitales, elles-mêmes objets de commerce. Souhaitons que son inspiration, en tout cas, ne se tarisse jamais, car un songwriter de premier plan doublé d’un magnifique chanteur vient de voir le jour, et s’expose enfin après de longues années de maturation.
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    Avez-vous lu le titre de cette note ? Parce qu’un onzième disque a pris place dans ma tête il y a quelque temps, depuis le jour où Olivier Bogé m’a donné à écouter Expanded Spaces, son prochain disque (et troisième en tant que leader après Imaginary Traveler et The World Begins Today) qui ne sera publié chez Naïve qu’au printemps 2015. Le saxophoniste compositeur s’y révèle aussi pianiste, guitariste et vocaliste ; surtout, il prend le risque de faire sauter les barrières stylistiques en s’écartant radicalement de l’esthétique du jazz. Ce disque de l’épure est le reflet d’une passion qui transporte ses mélodies limpides pour les élever au rang d’hymnes à la fraternité. Olivier m’a demandé d’écrire le texte qui figurera sur la pochette d’Expanded Spaces et je l’en remercie infiniment. Alors forcément, j’en reparlerai, mais j'avais envie de l'annoncer sans attendre.

    henri_roger.jpgVoilà pour ce petit exercice de style que je ne saurais conclure sans décerner un « Coup de Maître » à un musicien ami qui aura beaucoup donné cette année, et que je tiens absolument à saluer. Henri Roger a non seulement publié le magnifique Siderrances en duo avec Noël Akchoté, mais il nous aura gâtés à maintes reprises en 2014 sur le précieux label Facing You / IMR : en solo (Sunbathing Underwater), en quartet hommage à Pierre Soulages (Parce Que) ou en trio aquatique avec Benjamin Duboc et Didier Lasserre (Parole Plongée). Et je crois avoir compris que le pianiste guitariste improvisateur a décidé de continuer sur cette belle lancée. Vas-y Henri, ne te gêne surtout pas !

  • Ma main à couper...

    emile parisien, sylvain darrifourcq, julien touery, ivan gelugne, spezial snack, act music, jazzLe quartet du saxophoniste Emile Parisien a récemment livré une magnifique bataille musicale sous la forme d’un détonant Spezial Snack, un disque publié sur le label Act Music. Un objet artistique singulier, arythmique, nourri de perturbations sonores et pour tout dire, terriblement addictif. Le boulimique Parisien nous étonne, une fois encore, et c’est tant mieux !

    Mais pour commencer, j’aimerais inviter quiconque serait un peu dérouté par la méchante pochette (Act nous ayant depuis longtemps habitués à ce genre de facéties visuelles, ce ne sont pas les Cheerleaders de Pierrick Pédron qui me diront le contraire), celle-là même qui exhibe une main sans nul doute arrachée au bras d’un Mickey infirme par la force des choses, la souris Disneyenne étant probablement la victime expiatoire d’un grignoteur fou, allez savoir... Tel est peut-être d’ailleurs le sens à donner au titre du disque, celui d’un casse-croûte ou d’un goûter un peu particulier, pour ne pas dire sanguinolent. Non, ne pas s’éloigner à la vue d’un poignet ensanglanté, mais plutôt accepter de se laisser emporter par une musique qui n’aura de cesse de réserver ses propres surprises et de dérouler son tapis sans équivalent.

    Tout commence par un drôle de bruit sur lequel vient s’épandre lentement le saxophone soprano d’Emile Parisien. Comme des billes qui rouleraient au fond d’un bol, soutenues par la tension de cordes à l’identité mystérieuse. J’ai mené l’enquête auprès du coupable, Sylvain Darrifourcq, qui m’a fourni la clé de l’énigme : « Ce sont des sextoys que je mets dans mes objets, coupelles, bols etc. Tout ça, couplé avec des ebows sur la cithare pour les sons tenus très purs ». Ah oui, carrément, des sextoys ! Serait-on en présence d’un McCarthy de la musique ? Je précise par ailleurs aux béotiens comme moi que les ebows sont des appareils électroniques qui émettent un champ magnétique provoquant le mouvement des cordes, afin d’obtenir un son voisin de celui produit par un archet. On comprend d’emblée que le terrain de jeu n’est pas banal, d’autant que le quartet va s’ingénier, tout au long d’un « Potofen » introductif et goûteux, à faire monter la tension avec une maîtrise confondante. Batterie puissante, contrebasse d’Ivan Gélugne comme dressée droite dans ses bottes, pendant que le piano de Julien Touéry laisse résonner ses notes graves, non sans une pointe d’emphase. Les quatre s’y entendent à instaurer un climat sui generis... Il y a quelque chose d’implacable dans leur propos, qui ne laisse pas de choix : on en est ou on n’est pas ! J’en suis, évidemment...

    D’autant que le dérèglement est en marche et que rien n’arrêtera cette mécanique palpitante : on peut compter sur le fantasque Darrifourcq pour n’être jamais le dernier à perturber celle qui s’était enclenchée peu de temps auparavant. Son « Haricot Guide » a de faux airs d’un blues monkien dont la course serait à chaque instant entravée par des obstacles brandis ici ou là par les autres instruments, amoureux malicieux des syncopes à répétition. Pas facile de savoir où tout ce petit monde a décidé d’aller, le chemin est semé d’embûches, mais le groupe avance, sûr de son fait. La folie gagne le quartet et le batteur s’en donne à fûts joie, crépitant comme une mitraillette aux mains d'un combattant halluciné. C’est totalement jouissif. A intervalles réguliers, la contrebasse vient calmer le jeu, histoire peut-être de rassurer les potentiels suiveurs et de les inviter à garder quelques forces pour la suite. Emile Parisien, de son côté, a l’élégance qui le caractérise depuis belle lurette : il ne s’affiche pas en leader dominateur. Non, il est l’un des quatre, ni plus, ni moins, d’une présence à la fois concise et tranchante. Un sacré monsieur...

    Le « Mazout » de Julien Touéry offre pour commencer des couleurs plus impressionnistes, aux allures de fugue, même si les percussions dansent une fois encore leur ballet malin. Saxophone soprano et piano chantent à l’unisson, tandis que la contrebasse s’est parée d’un archet.  A nouveau, les instruments paraissent se chercher, comme dans un jeu de colin-maillard ; la mélodie s’est évanouie, cédant la place aux constructions du hasard nées de l’imagination (jamais exempte d’humour, il est important de le préciser) du quatuor. Au beau milieu de cette nouvelle quête un peu folle, le mystère s’installe, froid et métallique, la musique est devenue presque noire. L’achet lance de lancinants appels, les baguettes font crisser les cymbales, ils ouvrent la voie à un piano d’abord interrogateur, avant un final hypnotique et martelé qui n’est pas sans évoquer les noirceurs boschiennes du groupe Présent (les spécialistes me comprendront, eux qui entendront peut-être comme moi les échos inconscients d’une « Promenade au fond d’un canal »).

    « Les flics de la police » : un pléonasme pied de nez pour une nouvelle course poursuite ludique où chaque instrument semble d’abord vouloir égarer l’autre... Une fausse piste, en fait, un trompe l’oreille qui est en réalité le prélude à une construction puissante, sous l’impulsion de la batterie et de la contrebasse, sur laquelle Emile Parisien saura s’épanouir en toute confiance. La netteté de son phrasé, la précision de ses attaques ne sont certainement pas étrangères à la sécurité de fer offerte par ses compagnons. C’est du grand art, l’imagination est au pouvoir. Cette musique ne ressemble à aucune autre.

    Une conclusion plus calme s’impose et c’est Ivan Gélugne, cette fois, qui fourbit un « François » laissant entendre le saxophone ténor d’Emile Parisien (ce qui n’est pas si courant, après tout). Mais dans ce Spezial Snack, l’idée du calme est toute relative : seul le rythme a ralenti, pas la frénésie picturale du quartet. Le piano exprime sa curiosité à coups de notes aiguës, la batterie ne peut réfréner ses ardeurs et martèle son impatience, une fois de plus, une dernière fois... tandis que le saxophone redevient soprano pour un ultime emballement.

    Fin du voyage. On a beau chercher, regarder derrière soi ou même de côté, il faut bien se rendre à l’évidence : ce disque sans équivalent est une nouvelle pépite, une pierre précieuse, tout juste polie au sens où ses audaces la rendent heureusement irrévérencieuse. Le quartet d’Emile Parisien, un gamin de 32 ans, est âgé d’une petite dizaine d’années et sème sur son chemin de sacrés cailloux : Au revoir porc-épic (Laborie - 2006), Original Pimpant (Laborie - 2009), Chien Guêpe (Laborie - 2012) et aujourd’hui Spezial Snack. Sa musique, aussi singulière et intrigante que les titres de ses disques, n’a certainement pas fini de nous sidérer.

    Tout comme l’invisible et partiellement manchot dénommé Mickey, j’en mettrais ma main à couper !

    Emile Parisien Quartet : Spezial Snack

    Emile Parisien (saxophones soprano et ténor), Julien Touéry (piano, piano préparé), Ivan Gélugne (contrebasse), Sylvain Darrifourcq (batterie, percussions, cithare).
    Act Music – ACT 9575-2

  • Et au milieu coule la Dreisam

    dreisam, source, nora kamm, camille thouvenot, zaza desiderio, jazz, lyonJe n’irai pas par quatre chemins. Voilà, tout simplement, un de mes coups de cœur de cette deuxième partie de l’année ! Un disque gracieux et raffiné, dont les inspirations sont à la fois celles du jazz, de la musique néo-impressionniste du début du XXe siècle mais aussi, on le comprendra vite, de la musique brésilienne ; une belle Source dont j’ignorais tout jusqu’au jour où une main bienveillante eut la bonne idée de le déposer dans ma boîte aux lettres, à la fin du mois d’août. Une surprise d’autant plus agréable que son conditionnement sous la forme d’un objet à la finition soignée, presque taquin, fait surgir comme par malice un CD lutin au moment où le digipack s’ouvre sous vos yeux. Je n’oublie pas – j’y tiens beaucoup – de saluer les efforts accomplis par les musiciens pour donner à leurs albums une identité véritable, celle qui donne envie de se procurer le disque en tant qu’objet pour le conserver ensuite comme on le ferait d’un beau livre. Je ne prétends pas qu’il sera possible d’endiguer le raz-de-marée de la dématérialisation numérique forcenée et d’atténuer les effets secondaires de ces étranges algorithmes de nature fleurpellerinesque qui engendrent un zapping musical forcené, sans âme et sans consistance chez tant de nos contemporains et se présentent comme un défi malsain, celui de la crétinerie massive badigeonnée aux excès de l'ultralibéralisme, lancé à l’imagination créative, mais il me plaît de croire que des actions résistantes comme celles-ci, aussi modestes soient-elles, constituent une réponse élégante qu’il faut encourager à tout prix. Dont acte...

    Revenons à ce premier disque du trio Dreisam. Drôle de nom pour un groupe, non ? En réalité, pas tant que ça puisque c’est après un concert donné à Freiburg en 2011 que Nora Kamm, Camille Thouvenot et Zaza Desiderio décidèrent de donner à leur formation le nom de la rivière qui coule du côté de cette ville allemande. Dreisam – le groupe – se présente sous la forme d'une aventure à la fois triangulaire et internationale.  D’abord parce que l’équilibre atteint par sa formule pas si courante frise la perfection formelle : lyrisme radieux du piano, séduction immédiate du saxophone dont l’énergie est contenue dans un écrin de douceur, foisonnement festif de la batterie. Tout autant que la rivière originelle, les mélodies paraissent couler naturellement de chacun des instruments, dont aucun ne domine jamais les deux autres. Dreisam est un triangle équilatéral, une figure géométrique de l'équilibre. Des dix compositions originales (chaque membre du trio apporte sa contribution), qui font l’objet d’un soin minutieux et bénéficient d’arrangements d’une grande élégance, émane une poésie de l’instant qui touche au plus près du cœur parce que la musique qui se joue est la traduction d’un chant vibrant et chaleureux. Toutes manifestent un appétit de voyage et sont parées de couleurs chaudes, d’une fluidité harmonique qu’on pourra qualifier de néoromantique, et dont tout porte à croire qu’elle est l’émanation d’une fusion réussie, celle de trois personnalités complémentaires. Cette symbiose n’est pas sans rapport avec les origines des trois musiciens : leurs nationalités et, de fait, leurs cultures, comptent certainement pour beaucoup dans l’expressivité et le métissage de la musique assemblée sous l’entité discographique Source. Elles nourrissent chez eux le besoin de s’enrichir de leurs différences et de les sublimer avec une sérénité qui fait un bien fou. Camille Thouvenot est français, Nora Kamm allemande et Zaza Desiderio brésilien. Tous trois ont adopté depuis quelques années la belle ville de Lyon, devenue le trait d’union de leurs imaginations et le point de départ d’une histoire qui les verra se produire dans différents festivals et clubs. Jusqu’à ce jour de mai 2013 où ils bénéficieront du concours de Gérard de Haro aux studios La Buissonne pour l’enregistrement de leur premier disque. Dans ces conditions, quoi de plus naturel que tout le travail accompli depuis 2011 et le concert de Freiburg trouve un aboutissement sous le titre de Source ?

    Source, comme son nom l’indique, est un point de départ. Son charme contagieux donne envie de connaître la suite ; en attendant, cet album en forme de découverte devrait en séduire plus d’un. A commencer par moi !

    PS : j’ai salué récemment la parution de cette très belle Source lors de l’émission Jazz Time dont mon camarade Gérard Jacquemin m’a confié la programmation au mois de septembre. Vous pouvez l’écouter en ligne sur la page On Air de ce blog.

    Dreisam : Source
    Zaza Desiderio (batterie), Nora Kamm (saxophones), Camille Thouvenot (piano).
    Diapason 002 - Absilone / Socadisc

  • Une nouvelle suggestion de Bruno Tocanne (ou les bons comptes font les bons Ajmi)

    AjmiLive_03.jpgSur le pont d’Avignon... on n’y danse pas seulement ! On y joue, aussi, et on y savoure le plaisir des musiques vivantes et libres. Ce n’est pas l’AJMI (Association pour le Jazz et la Musique Improvisée) qui prétendra le contraire. Sa renommée dépasse les frontières hexagonales et elle se fait fort d’accueillir des musiciens passionnants, en particulier dans sa propre salle appelée La Manutention (à Avignon, vous l’aurez compris). Une programmation régulière, des festivals, des actions de formation et un gros travail de sensibilisation du public au jazz. 2001 a vu la naissance d’un label, Ajmi Series et voici maintenant Ajmi Live, numérique exclusivement et consacré, comme son nom l'indique, aux concerts. Une belle façon de retranscrire et de fixer des instants privilégiés (pour un prix très modique, on peut le souligner). Parce que, comme on le dit du côté de chez eux : « Le meilleur moyen d’écouter du jazz c’est d’en voir ! » Ajmi Live, ou comment « mettre en boîte des rencontres inédites entre musiciens de différents horizons, voire de différents continents, des concerts ayant eu lieu à l’AJMi ».

    Ajmi Live, donc, et déjà cinq références à découvrir sans attendre (j’évoquerai prochainement le concert du quartet Chut ! mené trompette battante par Fabrice Martinez, membre de l’actuel ONJ sous la direction d’Olivier Benoit). N’étant toutefois doté que deux oreilles et d’un cerveau en lambeaux, je n’ai pas encore eu le temps de tout écouter ; cependant, je ne peux faire autrement que de commencer par le troisième volume de cette série prometteuse, un enregistrement qui me tient particulièrement à cœur en raison de l’identité du musicien qui en est à l’origine et qu’il m’est arrivé de saluer ici à de nombreuses reprises. J’ai nommé le camarade Bruno Tocanne, batteur impressionniste et sensible. Le voici cette fois à la tête d’un trio enregistré le 8 mars 2013, dans la continuité d’un album enregistré, lui, en quartet appelé In A Suggestive Way, un disque rare auquel j’avais attribué un Coup de Maître.

    Aux côtés du batteur, le trompettiste Rémi Gaudillat, compagnon de bien des aventures de Bruno Tocanne et le contrebassiste helvète Bänz Oester. Pas de doute, nous sommes entre artistes de très bonne compagnie. Nul besoin d’attendre longtemps avant de comprendre la capacité de ces trois-là à dire l’essentiel : des les premières mesures d’ « Alicante », le ton est donné, en douceur. A peine le thème esquissé, l’invitation à une exploration buissonnière, toute en délicatesse, est lancée. Trois musiciens en liberté nous racontent une histoire qui paraît s’écrire dans l’instant, ils écrivent un subtil scénario dont les dialogues spontanés sont nourris d’attentions réciproques et du besoin de solliciter l’imagination de chacun des protagonistes. « Dewey’s Tune », en hommage au grand Dewey Redman, va offrir aux trois énergies conjuguées l’occasion de se déployer. On peut alors vérifier – mais en était-il besoin ? – que Bruno Tocanne sait aussi recourir à une polyphonie de fûts et cymbales qui mobilise tout l’espace disponible si le besoin s’en fait sentir. Son dialogue haut en couleurs avec la contrebasse est une illustration de toute la richesse de son jeu, à la recherche constante de l’équilibre fragile entre force et douceur. Dédié tout comme le disque enregistré quelques mois auparavant à Paul Motian, le concert avignonnais ne peut omettre de rendre un hommage appuyé au maître batteur avec une de ses compositions : ici, c’est « Abacus », qui voit une fois de plus la paire Tocanne-Oester exécuter une joute réjouissante, juste après le thème exposé par Rémi Gaudillat. La contrebasse devient animale, gronde et pousse la batterie dans ses retranchements. De quoi donner de belles idées au trompettiste qui ne va pas se priver d’ajouter sa voix. Le trio s’envole... « Frémissement » est un retour au calme, son climat plus contemplatif met en valeur le jeu vagabond de Rémi Gaudillat, d’où surgissent des nuances presque nostalgiques. Ses compagnons, complices et attentionnés, soulignent avec délicatesse la mélodie vespérale qu’il vient de dessiner. En conclusion, un « Shape » musclé à souhait est comme un ultime bras de fer fraternel, qui nous fait comprendre que le temps a passé bien trop vite. 

    Le trio In A Suggestive Way – comme pas mal de ses homologues dédiés aux musiques improvisées – est, à sa manière, une parabole de la vie. On peut décider de l’organiser, de la contrôler, on peut vouloir, on peut vivre dans l’illusion de la maîtrise de son destin... mais jamais on n’échappera aux incertitudes du hasard, aux rencontres qui peuvent en modifier le cours et lui imprimer une direction qu’on n’imaginait pas au départ. Quitte à batailler ferme par la discussion ou à passer par différents détours pour en arriver là où on le souhaitait et se dire qu’on a un peu grandi à chaque fois. On peut écouter ce bel enregistrement avec une telle idée en tête...

    Ce disque-concert est une invitation à vibrer : il atteint non seulement son but, mais il ne fait qu’aviver notre impatience de découvrir un projet ambitieux dans lequel sont impliqués, une fois encore, Bruno Tocanne et Rémi Gaudillat, et dont les premières versions scéniques résonnent d’échos plus qu’enthousiastes. Over The Hills,  c’est ainsi qu’il s’appelle, est une (re)création du mythique Escalator Over The Hill de Carla Bley, accomplie par neuf musiciens (avec la bénédiction de Carla Bley elle-même), dont je reparlerai forcément. Surveillez vos agendas musicaux et, surtout, ne manquez pas l’occasion d’aller à la rencontre d’une musique de vérité plus que nécessaire en ces temps de mensonge élevé au rang de politique du quotidien. Une musique qui, elle, parle vrai, n’est jamais avare de ses offrandes et tend un fil précieux entre le cœur de ses créateurs et le nôtre. 

    Bruno Tocanne Trio
« In A Suggestive Way » 

    Bruno Tocanne (batterie) Rémi Gaudillat, (trompette), Bänz Oester (contrebasse).
    Enregistré à La Manutention – Avignon, le 8 mars 2013.
    AJMiLive #3


  • La bonne recette du contrepoint au Naturel

    gilles naturel, contrapuntique jazz band act 2, contrebasse, jazzVu de loin, vous pourriez penser que je vais parler cuisine. Mais il est bien question de musique, et pas n’importe laquelle. Celle dont on peut se régaler, pour ne pas dire apprécier toutes les saveurs (j’en ai fini avec la métaphore culinaire), sur le nouveau disque du contrebassiste Gilles Naturel, musicien précieux qui n’a à son actif qu’une poignée d’albums qu’on peut compter sur les doigts d’une seule main (Naturel en1998, Belleville en 2007 et Contrapunctic Jazz Band en 2011) ; un sideman (attention : rien de péjoratif dans ce mot, bien au contraire, car Gilles Naturel est de ceux dont on recherche la présence pour son groove têtu et le sentiment de sécurité qu’il inspire à ses partenaires de scène. Comme disait je ne sais plus qui, le sideman est le musicien indispensable qui se tient à vos côtés, qui vous soutient) auquel le saxophoniste Benny Golson rend d’ailleurs un hommage appuyé sur le texte du livret de Contrapunctic Jazz Band Act 2, publié sur le label Space Time Records. 

    Contrapunctic Jazz Band... Il y a du contrepoint dans l’air, donc. Stop ! Ne filez pas ventre à terre en entendant ce mot souvent rébarbatif dans l’inconscient collectif (l’enseignement de la musique en général et du solfège en particulier n’étant pas toujours une partie de plaisir pour les plus jeunes, tout juste libérés du supplice de la flûte à bec dans les collèges), à l’idée qu’il pourrait s’agir d’un projet austère ou si résolument savant qu’il aurait perdu son âme et distillerait l’ennui. Rien de tout cela, mais au contraire une proposition toute simple : une heure de plaisir, voire de sérénité complice, qui s’appuie d'une part sur une équipe à la composition plutôt singulière, et d'autre part sur un répertoire mêlant compositions originales et reprises, celles-ci étant puisées à la fois dans le « jazz patrimonial » (Charlie Parker, Dave Brubeck ou Fats Waller) et dans l’histoire plus lointaine de la musique (Carlo Gesualdo pour l’époque de la Renaissance ou, plus près de nous, Maurice Ravel). 

    D’un point de vue théorique, on peut rappeler en quelques mots que le contrepoint est une technique d’écriture consistant à superposer des lignes mélodiques distinctes. C’est une forme d’arrangement (pour employer un terme plus contemporain) qu’on rattache plus volontiers à Jean-Sébastien Bach et à ses fugues qu’au jazz. D’où l’intérêt majeur de ce travail entrepris par le contrebassiste, qui donne naissance à une musique d’une grande variété de couleurs, mais d’une constante homogénéité. Création et re-création. 

    Le jazz band de Gilles Naturel est sans piano, mais il ne manque pas de souffle pour autant. Pensez donc : du côté des fondations, un tuba (Bastien Stil) et un trombone (Jerry Edwards) ; préposés aux envolées, une trompette (Fabien Mary) et deux saxophones (Guillaume Naturel qui joue aussi de la flûte, mais aussi Lenny Popkin, disciple de Lenny Tristano).  Sans oublier, et pour cause, la batterie de Donald Kontamanou qui forme avec la contrebasse une section rythmique d’une solidité à toute épreuve. Une sacrée paire en symbiose... naturelle, oserait-on dire. On ne le soulignera jamais assez : les qualités intrinsèques de Gilles Naturel sont la justesse, la maîtrise du tempo, la chaleur d’un jeu qui recourt quand il le faut à l’archet (ah, la belle exposition du thème de « Donna Lee » en ouverture de l’album, un vrai régal), ce qui n’est pas si courant de nos jours, et l’inscrit dans la continuité d’un de ses maîtres, l’immense Paul Chambers. Gilles Naturel a beau être un musicien humble et plutôt discret, il n’en est pas moins un des plus fidèles serviteurs de cet instrument qu’il sait faire chanter avec un mélange de swing et de virtuosité mélodique. Benny Golson, Alain Jean-Marie, Lee Konitz ou Kirk Lightsey – pour ne citer que quelques références – ne me contrediront pas.

    Les sources d’inspiration de Contrapunctic Jazz Band Act 2 sont variées puisqu’elles marient la musique polyphonique de la Renaissance (« Gaillarde ») et l’impressionnisme de Maurice Ravel (« Sainte, qui clôt le disque, renvoie assez directement au travail de Lionel Belmondo et Christophe Dal Sasso et leur Hymne au Soleil) à un jazz de facture plus traditionnelle prenant parfois des accents suaves (« The Very Thought Of You », « I Surrender Dear » ou « Body And Soul »). Elles vont même jusqu’à des compositions d’inspiration très contemporaine comme ce « Bolerobot » aux mouvements cycliques générateurs d'une hypnose inattendue. Pourtant, c'est un ensemble très homogène qui s’expose ainsi, unifié, on l'aura compris, par toutes ces voix superposées, subtilement enchevêtrées, qui traduisent le contrepoint objet du disque, mais aussi – et surtout, car la technique d’écriture est un moyen, pas une fin – l’énergie déployée par chacun des musiciens, au milieu desquels Gilles Naturel évolue en toute plénitude. Car si ce dernier est bien le maître du projet, s’il contribue au répertoire en signant six des quatorze compositions et en fournissant tout le travail d’arrangement, jamais il n’écrase ses partenaires. Dans ce disque, chacun est là pour chanter un jazz sans âge, comme s’il s’agissait de se réunir avec ferveur dans un club imaginaire où toutes les générations n’en feraient plus qu’une et seraient conviées au partage d'une vibration en musique.

    Soyez sans crainte : ce plat goûteux, minutieusement mijoté, aux saveurs subtiles relevées par quelques épices que d’autres n’auraient pas forcément assemblées, est délicieux, tout simplement. Le chef mérite bien qu’on fasse un petit détour pour s’installer quelque temps à sa table. Bon appétit... Ah, zut, j’ai encore parlé de cuisine... Je crois avoir compris pourquoi : Contrapunctic Jazz Band Act 2 n'est rien d'autre qu'un disque de musique gourmande.

    Gilles Naturel : Contrapunctic Jazz Band Act 2

    Fabien Mary (trompette), Guillaume Naturel (saxophone ténor, flûte), Jerry Edwards (trombone), Bastien Stil (tuba), Gilles Naturel (contrebasse), Donald Kontomanou (batterie) + Lenny Popkin (saxophone ténor).

    Space Time Records - BG 1438

  • REV3RSE

    denis guivarc'h, rev3rse, onze heures onze, chander sardjoe, jean-luc lehrJe ne vais pas endosser le costume du cuistre et vous infliger un cours magistral sur le mouvement M-Base, dont l’un des instigateurs fut le saxophoniste Steve Coleman, voici maintenant une trentaine d’années. Comme ce dernier l’expliquait il y a longtemps déjà à Citizen Jazz, cette « école » dépassait le strict cadre musical et traduisait aussi l’influence des expériences acquises dans une vie sur la forme elle-même. Mais pour résumer l’affaire, on rappellera que Coleman a, depuis le début, tenté de suivre un chemin singulier qui l'affranchit des étiquettes. Il a beaucoup travaillé sur les métriques impaires et les cycles rythmiques, cherché à intégrer le funk et le hip-hop, tout en précisant qu’il ne se sentait pas particulièrement un musicien de jazz : « La musique est une extension de ce que je suis, de ce que nous sommes : il s’agit donc juste d’essayer d’être soi-même ». Coleman est un artiste qui compte et fait l’objet de pas mal d’études de la part des musiciens et des musicologues. 

    Par souci d’honnêteté, je dois aussi préciser que je n’ai jamais été un grand fan de Steve Coleman. Pour des raisons d’adhésion à son corpus esthétique, principalement : il y a dans sa musique ce je ne sais quoi qui m’a toujours semblé désincarné et a tempéré l’enthousiasme qui aurait dû me gagner face à un créateur que j’ai eu la chance de voir à plusieurs reprises sur scène. La mécanique colemanienne est implacable, la réalisation de son travail impressionnante, son engagement est total, tout cela force le respect mais... à chaque fois, j’ai ressenti une certaine froideur, comme si trop souvent la forme l’emportait sur le fond. 

    Je ne suis pas parfait et, j’en suis certain, quelque chose d’important a dû m’échapper à chaque fois. Qu’on veuille bien me pardonner cette erreur inexcusable. 

    Aussi, ce n’est pas sans curiosité – et une pointe de crainte – que j’ai reçu puis écouté sans tarder l’album en trio (avec invités) du saxophoniste Denis Guivarc’h, lui qui ne cache pas son admiration pour Steve Coleman. Celle-ci va même se nicher dans le titre, REV3RSE, qui pourrait bien faire référence aux idées mélodiques en miroir du maître américain. 

    Les débuts en musique de ce Breton correspondent grosso modo à ceux du mouvement M-Base : passé par le Multicolore Feeling Fanfare d’Eddie Louis, Guivarc’h a longtemps travaillé aux côtés du flûtiste Magik Malik (présent parmi les invités de REV3RSE) ; on a pu aussi le retrouver comme partenaire de pas mal d’autres pointures dont Steve Coleman lui-même et qui, pour certaines, sont présentes sur ce nouvel album (Minino Garay ou Nelson Veras). 

    En 2008, Guivarc’h et son quartet, au sein duquel on retrouvait déjà l'excellent Jean-Luc Lehr à la basse, publiaient Exit, un disque qui affirmait non seulement les qualités d’instrumentiste, mais aussi de compositeur du saxophoniste. Cette fois, c’est un trio qui est à l’œuvre et sa belle unité fait plaisir à entendre. Un plaisir auquel n’est pas étrangère la présence du batteur Chander Sardjoe, dont le jeu étourdissant est à lui-seul une succession de petites symphonies percussives. Ce dernier, bien que né aux Pays-Bas, a longtemps travaillé en Inde et met toute sa science du rythme au service d’une cause musicale dont REV3RSE est une très belle illustration. On devinera sans peine le haut niveau de la paire d'exception qu'il forme avec Jean-Luc Lehr… 

    L’album se présente sous la forme de douze compositions plutôt brèves, qui s’enchaînent avec une vivacité nerveuse dans une ambiance qu’on aurait envie de qualifier de joyeuse, si ce terme ne présentait pas le risque de laisser penser qu’elle est superficielle. Bien loin de là : REV3RSE est le fruit mûr d’un musicien en pleine possession de ses moyens. Le trio affirme son propos avec assurance, il va droit au but et avance, avance, avance... L’effet indirect, soyez-en certains, de ces drôles de mesures impaires, faussement bancales, qui vous donnent l’impression que quelque chose ne tourne pas rond au royaume de la musique alors que, bien au contraire, de savantes constructions sont à l’œuvre pour mieux vous attirer dans leurs chausse-trapes rythmiques. Rigueur et plaisir. Car ici, rien de désincarné, rien de théorique, c’est plutôt un jeu de cache-cache malicieux auquel on est convié, comme si chacun des musiciens était entraîné dans une course un peu folle, sur un rythme la plupart du temps élevé et tout au long d’un parcours construit en oscillations permanentes autour d’une ligne directrice qui, elle, semble bien définie. REV3RSE respire la santé, à l’image du jeu de Denis Guivarc’h, à la fois net, concis et habité d'un chant profond. Et c’est un petit bonheur de savourer en contrepoint du trio les interventions des amis conviés à la fête : Nelson Veras, Minino Garay, Magic Malik et Jozef Dumoulin

    Guivarc’h se paie même le luxe d’une reprise étonnante, celle de « Take On Me », du groupe norvégien A-Ha, et un énorme succès commercial (en particulier grâce à un clip mêlant images réelles et scènes d’animation) dans les années 80. Le saxophoniste et ses camarades accomplissent ici l’exploit de donner à la chanson une épaisseur dont elle était dépourvue à l’origine... Un pari qui n’était pas gagné d’avance car, souvenons-nous en, il s'agissait tout de même d'une bluette pour le moins oubliable, un bel exemple de fast music (comme on parle de fast food)...

    REV3RSE est publié sur l’excellent label Onze Heures Onze, lui-même émanation d’un collectif de musiciens d’Ile-de-France dont la démarche artistique regarde aussi bien vers le jazz, le rock ou la musique contemporaine et, plus généralement, les musiques expérimentales. Une pépinière à suivre de près, où s’illustrent, entre autres talents, celui du pianiste Alexandre Herer et du trompettiste Olivier Laisney. Laissez donc traîner vos oreilles du côté de leur petit laboratoire, vous devriez à coup sûr en retirer bien des satisfactions, au premier rang desquelles celle de votre curiosité.

    En commençant par REV3RSE, par exemple !

    Denis Guivarch’ Trio : « REV3RSE »

    Denis Guivarc’h (saxophone alto), Jean-Luc Lehr (basse) , Chander Sardjoe (batterie) + Josef Dumoulin (piano), Minino Garay (percussion), Malik Mezzadri (flûte), Nelson Veras (guitare).
    Onze Heures Onze – 842705 ONZ013

  • « Siderrons-nous » les uns les autres !

    Siderrances.jpgSi je m’étais croisé il y a une vingt-cinquaine d’années, je ne me serais jamais cru si, dans une conversation avec moi-même, je m’étais expliqué tout le bonheur ressenti à l’écoute de musiques improvisées. Costumé dans mes certitudes étroites de trentenaire pas loin de devenir quadra, mon double jeunot m’aurait ri au nez, j’en suis certain. Bien sûr, je savais le pouvoir de quelques sorciers de l’exercice : à cette époque, j’avais englouti bon nombre d’heures épicoltraniennes, et tout particulièrement celles de l’été 1966 au Japon et j’avais abordé, parmi d’autres, les rivages du free jazz d’Ornette Coleman ; je n’ignorais pas non plus qu’au temps de mon adolescence, au début des années 70, certains de mes groupes fétiches – tel The Grateful Dead – m’avaient démontré qu’on peut sortir du cadre restreint d’une « chanson » de trois ou quatre minutes pour pratiquer les chemins de traverse sans douleur (pour moi en tous cas). 

    Mais il y avait toujours, tapie dans l’ombre de mes craintes irrationnelles, la peur d’être un peu perdu, de rester à l’écart des imaginaires débridés de musiciens dont jamais je ne pensais pouvoir comprendre les rudiments d’une langue jugée a priori complexe. 

    On change. Ou plutôt on évolue, par un effet de sédimentation des connaissances qui enrichit et ouvre des perspectives qu’on pensait réservées à d’autres ou qu’on ignorait, tout simplement. Surtout quand certains musiciens jouent avec bonheur le rôle de passeurs, comme d’autres pédagogues sauront vous apprendre une langue étrangère. 

    Henri Roger est de ceux-là ! Pianiste, guitariste, musicien libertaire et imaginatif, notre homme ne cesse de multiplier les rencontres et de susciter une curiosité passionnée. J’ai déjà eu l’occasion de l’évoquer à de nombreuses reprises ici-même ou pour le compte de Citizen Jazz, parce que le monsieur n’est pas avare de beaux enregistrements, en solo, en duo ou en plus grand nombre, sa géométrie personnelle étant de nature variable. Allez comprendre pourquoi ses pérégrinations musicales m’ont toujours parlé de près, quand même bien leurs destinations ne sont pas explicitement indiquées aux candidats au périple que nous acceptons d’être. Henri Roger est un voyageur de l’intime, une sorte de vagabond errant, un type volontiers nietzschéen (son paradigme personnel se situant quelque part entre hasard et gai savoir) à qui on peut faire confiance, dès lors qu’il s’agit de nous inciter à découvrir de nouveaux paysages. Un type fiable, un mec bien qui ne déçoit pas, parce qu’il ne triche pas. Et sympa, de surcroit, ce qui ne gâte rien. J’en profite ici pour remercier une fois encore mon camarade Bruno Tocanne qui eut, un jour, la bonne idée de se confronter à lui, de façon très amicale, dans un Remedios La Belle très stimulant. Une belle porte d’entrée dans le monde bariolé d’Henri Roger. 

    Cette fois, c’est une association avec un autre agitateur de particules, le guitariste Noël Akchoté, qui fait merveille dans un double album dont le titre, Siderrances, constitue la meilleure des synthèses possibles : comme s’il était  l’enfant naturel d’une déambulation conjointe et d’un étonnement réciproque. Déambulation et étonnement partagés dans l’instant par celle ou celui qui voudra bien, non pas y prêter, mais y offrir ses deux oreilles.

    Akchoté n’est pas le dernier venu, loin s’en faut : passé d’abord par la filière du jazz classique (je mets volontairement des italiques car ma relation aux étiquettes est assez distendue), il n’a pas tardé à s’orienter vers des formes plus expérimentales, sans jamais se fixer de limites stylistiques. A titre personnel, je l’ai découvert au milieu des années 90, quand il évoluait aux côtés d’Henri Texier dans une magnifique formation appelée Sonjal Septet. Et tout récemment, je l’ai retrouvé en duo avec un autre de mes musiciens compagnons de jeunesse, Richard Pinhas. Pour le reste, un petit coup d’œil à sa discographie suffit à percevoir toute l’étendue de ses horizons artistiques… Un sacré bonhomme, on l’aura compris et un partenaire de choix pour le pianiste ! Pour décrire sa rencontre avec le guitariste, Roger emploie un terme qui dit beaucoup de choses : celui de slow dating. Il veut en réalité nous faire comprendre qu’entre Akchoté et lui, il y a bien plus qu’une confrontation musicale, aussi belle soit-elle. Il est question d’un processus de découverte à maturation lente : à travers l’écoute d’un disque du guitariste, puis d’échanges écrits (par l’intermédiaire d’un réseau social qu’il n’est pas nécessaire de citer, mais dont on voit qu’il est possible d’en faire un usage intelligent) sur leurs impressions respectives autour du monde de la musique. Ou comment prendre le temps d’une compréhension mutuelle avant d’aborder la phase ultime, celle de la réalisation d’un enregistrement qui s’est déroulé le 3 juin 2014. Un duo piano acoustique – guitare électrique, accompli dans un état de plaisir manifeste, dont les vibrations se transmettent tout au long de sept séquences qui cumulent en une bonne centaine de minutes.

    J’écoute ce disque depuis pas mal de temps maintenant. Et je n’en vois pas la fin. J’avoue volontiers ma difficulté à le décrire, parce qu’il appartient à la catégorie des disques qu’on vit plus qu’on ne les écoute. Une invasion de soi. A chaque fois, il me faut y revenir et me laisser porter par ses éléments, dont la fluidité est tout aussi aérienne que liquide. Comme une longue vague en mouvements immobiles (oui, j’assume l’oxymore), porteurs d’une sérénité qui contraste avec les urgences un peu foldingues de When Bip Bip Sleeps sous la férule de sa Sérieuse Improvised Cartoon Music ou les outrenoirceurs lumineuses de Parce Que, en hommage à Pierre Soulages. Rien d’étonnant toutefois de la part d’Henri Roger qui nous avait entraînés voici peu dans une belle Parole Plongée en trio avec Benjamin Duboc et Didier Lasserre, avant de nous convier, en solitaire cette fois, à prendre un bain de soleil subaquatique dans un captivant Subathing Underwater publié durant l’été (en version numérique seulement). Il semble bien que, depuis quelque temps, Henri Roger soit pris du besoin d’explorer les contrées mystérieuses de son piano aqueux... Et je vous étonnerai peut-être en disant qu’à la première écoute de l’album, j’ai pensé à mon cher Grateful Dead (évoqué un peu plus haut) : non pas le groupe aux intonations folk d’American Beauty, mais celui des premiers temps, psychédéliques et volontiers acides, lorsque le groupe se lançait dans de longues improvisations en s’échappant du thème de « Dark Star ». Je n’irai pas plus loin dans la comparaison, parce qu’elle n’a probablement de sens que pour moi, mais j’y vois la même nécessité d’abandon, de lâcher prise (pour des causes légèrement différentes puisque du côté de San Francisco à cette époque, l’étirement à l’infini de l’espace temps passait par le recours à diverses substances qui n’ont, je pense, pas cours chez Henri Roger !). Siderrances est un disque auquel on doit en effet s’abandonner… Loin des urgences de notre monde, il offre son temps long (le deuxième disque ne comporte que deux titres, respectivement de 20 et 32 minutes) et laisse aux deux protagonistes le loisir d’engager une conversation de l’intime qui, jamais, ne nous laisse de côté. Là est sa grande force : il nous parle au creux de l’oreille dans sa langue propre, mais très empathique. La guitare de Noël Akchoté distille d’un bout à l’autre une douceur sinueuse, à peine troublée par quelques effets appliqués aux cordes. Elle émet des ondes qui viennent se mêler aux notes du piano, les enrouler, les enrober de leur pouvoir magnétique. Henri Roger, toujours adepte du registre grave de son instrument, s’échappe plus qu’à l’accoutumée vers les aigus et lui répond, visiblement habité d’une confiance en l’autre. C’est un dialogue qui se dessine naturellement, sans le moindre effort apparent (mais on a vu que pour parvenir à cette fusion, les deux musiciens n’avaient pas compté leur temps pour apprendre à se connaître). Une musique qui coule de source et s’invente, seconde après seconde. Et qui semble n’avoir ni début, ni fin. Un flux continu, un peu irréel. 

    On peut écouter Siderrances à l’infini. Se réjouir aussi du soin apporté à la dénomination de certains titres, comme « Décoller à tes rires » ; goûter le flou savamment entretenu par le graphisme d’Anne Pesce ; se dire aussi qu’on a de la chance qu’un label tel qu’IMR nous donne à écouter de si beaux disques…

    Bref, tomber dans le panneau du duo Roger / Akchoté avec bonheur. Si je n’avais qu’un conseil à vous donner, il serait d’une grande simplicité : laissez-vous siderrer sans retenue, montez le son (une écoute au casque est parfaite) et ne pensez plus. Vous avez la clé, entrez !

  • #NJP2014, échos des pulsations /6

    Samedi 18 octobre, 18 heures. La fin approche et c’est le moment d’un premier bilan devant la presse. Claude-Jean Antoine alias Tito et Patrick Kader, respectivement président et directeur de Nancy Jazz Pulsations, partagent leurs impressions ainsi que quelques chiffres qu’il n’est pas inutile de rappeler ici.

    NJP : 165 concerts dont plus de la moitié dans les 7 salles de Nancy ; une fréquentation globale de 90000 spectateurs ; 30000 entrées payantes (parce que bon nombre de concerts sont gratuits), soit une légère progression par rapport à l’édition 2013, ce n’est pas négligeable ; des apéros jazz ; Pépinière en fête ; des actions culturelles : les quartiers musiques, les concerts jeune public, Jazz de Cœur (en hôpital), Jazz Inside (au Centre Pénitentiaire), des ateliers d’éveil musical, des expositions photo, un ciné jazz ; des captations de concerts ; 200 personnes chargées d’assurer le déroulement du festival... On le voit, NJP va au-delà du simple festival, c’est une dynamique à la fois horizontale (parce qu’elle s’étend sur toute la région) et verticale parce qu’elle couvre un grand nombre de styles musicaux et déploie les musiques par de nombreux moyens, pédagogiques notamment.

    Du côté musical proprement dit, Patrick Kader a rappelé les temps forts et quelques uns de ses coups de cœur : Grégory Porter, Sylvain Luc & Stefano Di Battista, Thomas de Pourquery, Christine & The Queens, Otis Taylor, Guillaume Perret et, il le souligne, Electro Deluxe, grosse sensation de l’édition 2014, ce que je ne contredirai pas, on le sait ! Sans oublier ceux qui vont encore se produire, comme Gilberto Gil et Ibrahim Maalouf.

    C’est un peu tout cela, NJP : il ne faut surtout pas s’arrêter au mot « jazz », qui reste très présent, en particulier à travers la programmation du Théâtre de la Manufacture et de la Salle Poirel (alors qu’il est de bon ton de pleurer sur un passé idéalisé et de déplorer la disparition du jazz) ; mais comprendre que cette manifestation cherche à attirer des publics diversifiés et, peut-être, se présenter pour eux comme l’occasion de belles découvertes. En 2014, comme en 2013 et en 2015, NJP suscite des enthousiasmes et des regrets, des sourires et des grimaces, mais joue pleinement son rôle. C’est un événement indispensable à l’automne de Nancy et ses environs, pour ne pas dire la Lorraine.

    Et puisqu’on évoque la Lorraine, voici une habile transition au moment d’entrer sous le Chapiteau pour la dernière soirée.


    Un groupe lorrain pour commencer, voilà finalement une bonne idée et c’est avec plaisir qu’on découvre un Mr Yaz en excellente forme. Un set ramassé (environ 45 minutes), une mise en place impeccable (le son est parfait), pour une musique mêlant funk, soul music et un rock très carré, le tout habilement saupoudré de quelques effets électroniques. Mais sans effets de manche inutiles, ce qui est à porter au crédit des cinq musiciens. La formation est bien emmenée par son chanteur Yacine El Fath, à l'évidence un adepte de Jamiroquai qui, on peut prendre les paris, a certainement dû être galvanisé par la prestation de James Copley la veille avec Electro Deluxe. Mr Yaz est une parfaite entrée en matière pour une soirée qui s’annonce assez longue ; surtout, la mise en avant de musiciens locaux devant un public nombreux (le Chapiteau est plein à craquer, même les escaliers des gradins sont occupés à 100%) est une pratique hautement recommandable, il faut remercier NJP de ne pas l’avoir oublié.

    Ce concert de Mr Yaz est, de plus, pour moi l’occasion de souligner la présence aux claviers de Stéphane Escoms, dont le récent Meeting Point avec son Trio+ est un disque à découvrir. Escoms, qui a travaillé avec Chucho Valdés et Mario Stantchev, y dévoile une personnalité attachante et voyageuse, amoureuse de la mélodie et des rencontres (c'est peut-être ainsi qu'il faut comprendre ce +). Une autre facette – le versant jazz – d’un musicien qu’on a pu écouter au Chapiteau dans une expression plus binaire avec laquelle il semble très à son aise. Je lui adresse ici un amical salut et lui souhaite bonne route pour ses prochaines aventures !

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    Mr Yaz

    Yacine El Fath (chant), Laurent Pisula (guitare), Stéphane Escoms (claviers), Claire Chookie Jack (basse), Romain Di Loreto (batterie).
    Album associé : Dancing On The Moon (Mr Yaz - 2014)


    Preuve que le nombre ne fait parfois rien à l’affaire. Il est entré seul en scène, avec l’air de celui qui est content de retrouver de vieux amis auxquels il va raconter quelques histoires savoureuses. Des tranches de vie. Avec le sourire. Gilberto Gil, c’est un grand monsieur, un septuagénaire en état de plénitude dont le récent Gilbertos Samba va constituer une partie importante de son répertoire. Ce titre n’est pas vraiment un clin d’œil narcissique, parce qu’il évoque avant tout la musique de son ami Joao Gilberto, même si le prénom commun peut aussi apparaître comme un point de passage entre leurs deux univers. Gil ira de ses propres compositions, dont une en français, un brin désuète, appelée « Touche pas à mon pote », écrite dans les années 80 ; il se fraiera aussi un chemin du côté de la Jamaïque en allant chercher deux compositions de Bob Marley, dont « No Woman No Cry ». Ce qui frappe avant tout pendant les 75 minutes de sa prestation, c’est le sentiment que le temps s’est arrêté et qu’une autre communication est possible, presque d’humain à humain, malgré la foule. La voix de Gilberto Gil reste ferme malgré les années qui ont passé, parfois il se risque à quelques élans vers les aigus, la tête perdue dans des rêves de fraternité. Et puis, le plus fascinant peut-être, ce rythme implacable, ce jeu de guitare sobre mais animé d’une force retenue qui vient vous chatouiller au creux de l’estomac. Celui qui fut Ministre de la Culture du Brésil est un musicien avant tout, habité par son art. Le public, venu en grande partie pour lui, lui réservera un triomphe bien mérité et sera récompensé par un double rappel. Un grand monsieur vient de passer.

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    Gilberto Gil (chant, guitare).
    Disque associé : Gilbertos Samba (Sony - 2014)


    C’est après que les choses se sont un peu gâtées… On ne peut pas tout réussir tout le temps, on n’est jamais à l’abri d’une erreur de programmation. Et personne n’en voudra à NJP de s’être un peu pris les pieds dans le tapis du Chapiteau pour une fois… Ce soir de clôture n’était ni le lieu, ni le moment propice au concert du trio suédois Dirty Loops. Coincée entre deux têtes d’affiche dont les musiques disent la géographie du monde, leur prestation fait un peu l’effet d’une dose de crème Chantilly versée dans un grand cru de Bourgogne. Un mélange parfait pour provoquer une indigestion et, en l’occurrence, fortement brouiller l’écoute. Insupportables claviers exhumés des funestes années 80, un chanteur certes techniquement au point mais sans âme, des reprises de ce qu’on peut imaginer de plus kitsch dans la galaxie pop mercantile des années passées et actuelles. On nous laisse entendre qu’il faudrait aborder cette démarche artistique au second degré ; que Jonah Nilsson, Henrik Linder et Aron Mellergårdh sont d’excellents musiciens…Mouais… Ce qui saute aux yeux, ou plutôt aux oreilles, c’est que le brouet est de ceux qui vous forcent à quitter la salle un peu plus tôt que prévu. Ce que j’ai fait, je dois bien l’avouer. Peut-être n’ai-je rien compris ? Peut-être suis-je trop vieux ? Mais tout cela me paraît si conformiste, si inoffensif… si rien.


    Je n’aurai donc pas eu l’occasion de revoir Ibrahim Maalouf et ses musiciens interpréter leurs Illusions (ce qu’ils avaient déjà fait au même endroit et presque à la même date l’année dernière). Mais quelques témoins privilégiés m’ont fait comprendre qu’ils avaient passé un bon moment, à peine troublé par un volume sonore trop élevé semble-t-il (c’était aussi le cas en 2013). Et je conclus naturellement ces échos par un ultime portrait signé de mon camarade Jacky Joannès, que je tiens à remercier ici chaleureusement pour ses livraisons de photographies tout aussi quotidiennes que bienvenues. Nous vous invitons lui et moi à retrouver prochainement Nancy Jazz Pulsations 2014 à travers un photo-reportage complet qui sera publié dans notre cher www.citizenjazz.com !

    Rendez-vous en octobre 2015, pour la prochaine édition de Nancy Jazz Pulsations.

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  • #NJP2014, échos des pulsations / 5

    Je reviendrai sans tarder sur la soirée de clôture de l'édition 2014 de Nancy Jazz Pulsations, ce qui me permettra d'établir un bref bilan chiffré plutôt encourageant. Je dois aussi m'excuser auprès de Guillaume Perret pour n'avoir pu assister à l'Autre Canal au concert de son phénoménal Electric Epic en raison d'un vilain virus qui m'a cloué au lit jeudi, mais d'autres occasions se présenteront, ça ne fait aucun doute. En attendant, mon fidèle complice Jacky Joannès veillait au grain (quoi de plus normal pour un photographe ?) et n'as pas manqué de laisser traîner son objectif dans la salle rouge… Voici deux portraits (Perret partageant l'affiche avec Robert Glasper) qui, peut-être, me feront pardonner mon absence ! 

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    Guillaume Perret

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    Robert Glasper

    Mystère de la nature ? Effet secondaire de la venue d'Electro Deluxe au Chapiteau de la Pépinière vendredi soir ? Un combat nocturne et très exsudatoire m'a fait triompher du mal et, bien qu’épuisé comme après un marathon, un constat s'impose à moi : plus de fièvre, plus de douleurs, je suis fin prêt pour vibrer au spectacle que vont offrir pendant 75 minutes sept musiciens dont une longue soirée, la veille à l'Olympia avec le renfort de son décoiffant Big Band et des quatre DJ's de C2C, n'a pas réussi à épuiser les forces. 

    Mais avant d'évoquer le tsunami provoqué par le septette, je ne peux que partager mon plaisir d'avoir assisté au concert émouvant de la chanteuse Bettye LaVette, qui sait si bien glisser dans sa black music une bonne dose de rock britannique (ainsi son British Rock Songbook paru en 2010). Celle qui a publié en 2012 une autobiographie appelée A Woman Like Me (ce qu'elle n'a pas manqué de rappeler) se présente sur scène en toute simplicité, vêtue de noir. On compare souvent son timbre de voix à celui de Tina Turner : peut-être, mais un peu simpliste tout de même… Sa prestation, humble et imprégnée de soul, semble bien loin des excès de cette dernière (incluant quelques kitscheries). Bettye LaVette joue une carte plus intime et chante comme d'autres vous font des confidences. Les quatre musiciens qui l'entourent expriment une puissance contrôlée, le son - je le souligne - est d'excellente qualité. Le public adopte vite cette grande dame qui sera passée sur scène un peu à la façon d'un ange et en qui couve un feu très humain. Et je garde en tête son interprétation très émouvante de « Isn't It A Pity », magnifique chanson de George Harrison qu'on peut trouver sur l’album légendaire du guitariste All Things Must Pass (pour l’anecdote, il faut savoir que cette chanson faisait partie de celles que les Beatles avaient refusé d’inclure à leur répertoire...). Seul bémol : le public a un peu tardé à faire son entrée au Chapiteau, ce qui a posteriori ressemble à une erreur, d'autant que la vibration de Bettye LaVette constituait un excellent apéritif au grand show qui allait suivre… Nancy, as-tu de l'esprit ? Oui !

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    Bettye LaVette (chant), Alan Hill (claviers), Brett Lucas (guitare), James Simonson (basse), Darryl Pierce (batterie).
    Album associé : Thankful 'n Thoughtful (Anti, 2012)


    Un des grands moments de Nancy Jazz Pulsations 2014… Mais amusez-vous à interroger celles ou ceux qui voyaient sur scène Electro Deluxe pour la première fois : ils ne douteront pas une seule seconde du fait que James Copley, l’ami américain du groupe, son chanteur charismatique à l’élégance scénique qui ferait de lui un autre James, comme un James Bond de la soul music, est le leader du groupe qui vient de les faire chavirer. Ce en quoi ils auraient parfaitement tort : Electro Deluxe existe depuis treize ans et ses membres fondateurs (tous présents à NJP, bien sûr) ont pour nom Thomas Faure, Gaël Cadoux, Jérémie Coke et Arnaud Renaville. A l’origine orienté vers ce qu’on appelle communément l’électro-jazz, Electro Deluxe a imprimé à son répertoire un virage assez marqué le conduisant à une expression typique de la musique noire américaine des années 60, cette soul music qui n’en finit pas (et ne finira jamais) de vibrer en beaucoup de cœurs. On entend battre les cœurs des maîtres, Otis Redding, James Brown, Stevie Wonder et quelques autres... Pulsations...

    Parmi les coupables de cette inflexion, James Copley, bien sûr, rencontré un peu par hasard par nos quatre amis et qui eurent tôt fait de le convaincre de les rejoindre dans leur aventure musicale et de laisser tomber son boulot de l’époque (l’histoire veut qu’après l’avoir entendu chanter, son patron lui aurait vivement conseillé d’arrêter de vendre des T-Shirts pour se consacrer exclusivement à la musique). Copley fera son apparition sur Play, le troisième album publié en 2010 et occupera une place de plus en plus importante au fil des mois, prenant sa part dans le travail de composition et signant de nombreux textes. Un Live In Paris paru en 2012 et retraçant un mémorable concert à l’Alhambra quelques mois plus tôt en administre la preuve. Et de façon d’autant plus éclatante qu'Electro Deluxe se produisait ce soir-là pour la deuxième fois en version Big Band (après un premier essai très concluant au New Morning en juin 2011) : au total 18 musiciens sur scène et un feu d’artifice que les créateurs du groupe aiment reproduire autant que faire se peut.

    Mais on ne déplace pas une équipe à 18 aussi facilement qu’une équipe à 7 et c’est dans sa version « réduite », incluant le trompettiste Vincent Payen et le tromboniste Bertrand Luzignant, qu’Electro Deluxe va faire tourner les têtes au chapiteau. James Copley interdit la station assise, il peut compter sur un public rajeuni pour lui obéir et il accomplit l’exploit consistant à faire se lever les spectateurs ayant pris place dans les gradins. Pas une mince affaire... Le spectacle est sans pause – à peine un moment de calme avec « Home » dont les paroles et les évocations parlent beaucoup de son enfance et de son père qui l’emmenait chanter dans les églises quand il était gamin – et d’une efficacité redoutable ; parfois, Copley cède le devant de la scène pour laisser ses camarades exploser, ce qu’ils font avec une maîtrise remarquable. On pourrait être mal à l’aise parce qu’il s’agit d’un véritable show, mais les doutes sont immédiatement évacués : Electro Deluxe est une machine à groove, une impressionnante embarcation dont les capitaines maintiennent le cap avec l’assurance des plus grands. Presque tout le répertoire du dernier disque, Home, sera passé en revue, avant un final associant le très funky « Stayin’ Alive » des Bee Gees (je me permets de souligner le mot funk car on appose trop souvent et par erreur l'étiquette disco à cette période des trois frères Gibb) et « Let’s Go To Work », autre composition phare d’Electro Deluxe (chantée par James Copley et Gaël Faye sur l’album Play).

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    NJP est emporté par une fièvre on ne peut plus contagieuse, Electro Deluxe vient de lui asséner une sacrée décharge comme il a appris à le faire et en maîtrise les codes secrets. Un grand moment, sans aucun doute (qui sera d’ailleurs souligné par Patrick Kader, directeur du festival, lors de la conférence de presse du lendemain).

    Les responsables de NJP peuvent donc se le tenir pour dit : Electro Deluxe doit revenir très vite, et cette fois augmenté de son Big Band, dont les éclats ne sont plus un secret pour personne. Ils n'ont pas le choix et pourront mesurer la capacité de cette équipe hors normes à embraser encore plus - oui, c'est possible - l'espace historique qu'est, malgré sa récente mue, le Chapiteau de la Pépinière. Grand spectacle assuré. Banco ?

    James Copley (chant, claviers), Gaël Cadoux (claviers), Thomas Faure (saxophones), Jérémie Coke (basse), Arnaud Renaville (batterie), Vincent Payen (trompette), Bertrand Luzignant (trombone).
    Disque associé : Home Deluxe Edition (Stardown, 2013)


    On va penser que je ne suis pas un type sérieux mais... les personnes que j’ai croisées après le concert de Lee Fields & The Expressions m’ont toutes certifié qu’elles avaient passé un bon moment. Dont acte, je me fais un plaisir de rapporter leurs dires et d'ajouter un autre portrait signé Jacky.

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    Parce que vous l’avez compris, j’ai vite quitté la salle pour passer un bon moment avec quelques uns des musiciens d’Electro Deluxe tout près du stand merchandising. En particulier en échangeant une poignée d’anecdotes personnelles avec James Copley qui ne se contente pas d’être un showman d’exception mais se présente aussi comme un homme qui peut parler de son enfance et de ses parents avec attendrissement tout comme il vous racontera avec force détails ses choix vestimentaires, d’un chic si britannique qu’on en oublierait presque qu’il est américain ! Un sacré monsieur, que je salue ici bien bas.

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  • #NJP2014, échos des pulsations / 4

    Elle avance pieds nus, presque sur la pointe des pieds. Elina Duni est une chanteuse albanaise ayant émigré en Suisse à l’âge de dix ans, mais qui garde de son pays natal, tout près du cœur, bon nombre de chansons qu’elle va interpréter en compagnie de son trio, lui-même originaire de Suisse.

    « Au-delà de la montagne », telle est la traduction de Matanë Malit, disque dont Elina Duni va chanter une grande partie des compositions. La chanteuse, qui s’exprime dans un français que beaucoup de nos compatriotes pourraient lui envier, prend le temps d’expliquer au public ce que racontent les chansons. Il est question d’exil, d’hommes qui partent en traversant les montagnes, de femmes qui restent seules. Il est beaucoup question d’amour aussi, mais un amour sublimé, comme dans un conte. On voyage en Albanie bien sûr (au nord comme au sud) ainsi qu’au Kosovo.

    nancy jazz pulsations, elina duni, pierrick pedron, franck agulhon, kubic's cure

    Les trois musiciens aux côtés d’Elina Duni sont bien plus que des accompagnateurs : cette formation est un véritable quatuor, très équilibré, qui sait pratiquer la suspension des temps ou la répétition hypnotiques des notes. On se surprend parfois à réaliser que le piano de Collin Vallon est souvent un instrument rythmique tandis que Norbert Pfamatter dessine de nombreux motifs mélodiques avec sa batterie. A l’arrière de la scène, casquette vissée sur la tête, Patrice Moret intériorise beaucoup son jeu, comme s’il était lui-même un des protagonistes des histoires racontées. Ce trio, par instants, n’est pas sans faire penser, par sa façon de scander et de créer la tension, par l'utilisation fréquente des rods, à celui du regretté Esbjörn Svensson, mais dans une coloration plus feutrée.

    Elina Duni, très recueillie, vit ses chansons avec intensité, sa voix envoûte et conquiert très vite la salle qui est tombée sous le charme. Comme si chacun d’entre nous touchait du doigt une beauté éternelle, hors de temps et témoin de l’histoire tourmentée d’un peuple qui souffre aujourd'hui encore, au-delà du spectacle de paysages somptueux, au-delà de la montagne.

    Un concert moment de grâce, qu’il faut sans attendre prolonger en écoutant Matanë Malit, disque confident et tout aussi magnétique que cette heure enchantée. 

    Elina Duni 4tet

    Elina Duni (chant), Collin Vallon (piano), Patrice Moret (contrebasse), Norbert Pfamatter (batterie).
    Disque associé : Matanë Malit (ECM, 2012)


    Il ne s’en est pas caché : ce concert était pour le saxophoniste Pierrick Pédron le premier du répertoire Kubic’s Cure, du nom de son récent disque consacré à une relecture à sa façon du groupe The Cure, chantre de la Cold Wave emmené depuis la fin des années 70 par le lettré Robert Smith, l’homme au « noir à lèvres ». Pour corser l’affaire, son trio a dû faire appel à un remplaçant à la contrebasse, en l’absence de Thomas Bramerie, titulaire du poste. C’est donc le Suédois Viktor Nyberg qui était chargé de prendre sa place hier soir, un exercice dont il s’est sorti semble-t-il avec le plus grand naturel.

    Quand on s’y songe, il faut être culotté pour s’attaquer à une adaptation de ce rock aux mélodies minimalistes et à l’esthétique glacée ! « Pourquoi pas Motorhead, pendant que tu y es ? » lui a d’ailleurs fait remarquer Franck Agulhon, compagnon de route du saxophoniste depuis de nombreuses années. Pierrick Pédron prend des risques : d’abord de heurter une partie du public pas forcément disposée à admettre ce qui, pour certains, serait de l’ordre du blasphème. Comment, faire subir une telle Cure au jazz, non mais vous n’y pensez pas ? Si si, justement Pierrick Pédron y pense et plutôt deux fois qu’une. Ensuite dans la réalisation du concert : tout près de lui, un petit boîtier dont il se sert pour ajouter des effets à son saxophone alto. Il faut savoir se dédoubler, pratiquer le strabisme divergent, un exercice qui peut s'avérer délicat. Et puis le Breton chante et c’est nouveau (sur l’album, c’est Thomas de Pourquery qui était chargé de la mission à trois reprises). On me souffle d’ailleurs dans l’oreillette que Pierrick Pédron pourrait récidiver sur son prochain disque mais chut, je n’ai rien dit.

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    Les perplexes ont eu tort car le trio est d’une efficacité redoutable : Franck Agulhon est omniprésent et met beaucoup de couleurs dans son jeu, ce musicien-là est un partenaire précieux, doublé d’un homme aux qualités humaines peu courantes ; Viktor Nyberg, faussement impassible, construit à l’arrière une belle charpente, il est plus qu’un substitut. Quant à Pierrick Pédron, il ne demande qu’à s’envoler et souffler un vent à la fois puissant et d’une très grande clarté (le timbre de son alto est d’une précision démoniaque). Ses interventions énergiques ne perdent jamais de vue la trame mélodique des thèmes sur lesquels il improvise et c’est un plaisir de l’entendre glisser un peu de Thelonious Monk au milieu d’une composition de The Cure. Comme ça, mine de rien, histoire de nous rappeler s’il en était besoin que la précédente expérience du trio avait consisté à transfigurer le pianiste sur un album urgent et bluffant (Kubic’s Monk) enregistré en deux ou trois jours. Il faut aussi souligner son extraordinaire chorus sur « A Reflection » : parce qu’il s’agissait pour l’occasion de se substituer à la zorna (une sorte de hautbois oriental à anche double) de Ghamri Boubaker sur le disque. Un sacré défi, relevé haut les anches, tout en modulations et vibrations qui fleuraient bon le Maghreb. Encore un pari réussi. Le trio est revenu pour un rappel au milieu duquel Franck Agulhon aura la part belle : « Just Like Heaven », certains d’entre vous s’en souviennent-ils peut-être ? C’était l’indicatif de l’émission de télévision « Les enfants du rock » au siècle dernier. Un enfant du rock, ce qu’est aussi Pierrick Pédron et qu’il n’a pas manqué de rappeler. Et comme le saxophoniste, sans me prévenir, a tenu à me remercier publiquement d’avoir écrit le texte de présentation destiné à la pochette de Kubic’s Cure, je ne peux que lui rendre la pareille. Merci Pierrick, je ne sais pas si, comme tu l’as dit, je suis un « grand monsieur », mais je suis certain que travailler pour toi est un immense plaisir. Dont acte ! 

    Pierrick Pédron Trio

    Pierrick Pédron (saxophone alto, chant, effets), Viktor Nyberg (contrebasse), Franck Agulhon (batterie).
    Disque associé : Kubic’s Cure (Act Music, 2014)

  • # NJP2014, échos des pulsations / 3

    Voici venu le temps d’une première visite au Théâtre de la Manufacture pour une soirée qui promettait de faire le choix des chemins de traverse et des embardées plutôt que de célébrer un jazz à la papa. Objectif atteint, public satisfait. Que demander de plus ?

    Puisez quelques musiciens dans la marmite Emil 13, plus précisément la moitié d’un Bernica Octet et vous obtenez Ark 4, soit Jean Lucas (trombone), Pierre Boespflug (claviers), François Guell (saxophone alto) et Christian Mariotto (batterie). Et comme si cette quarte d’électrons libres – passés maîtres dans l’art de la construction collective de formes où l’improvisation est le ciment de compositions jouées dans un ordre non défini à l’avance – ne suffisait pas, n’hésitez pas à épicer le tout en saupoudrant  deux autres musiciens épicés et néanmoins estampillés Orchestre National de Jazz. Olivier Benoit d’abord, son actuel directeur, un guitariste incisif qui nous a impressionnés voici quelques mois avec la publication d’un fascinant Europa Paris, premier volet des pérégrinations de l’ONJ en direction des grandes capitales d’Europe. Hugues Mayot enfin, saxophoniste de cet orchestre décidément pas comme les autres et instrumentiste rompu à l’exercice périlleux des musiques improvisées. Tous les ingrédients étant réunis, vous voici en route pour une aventure aux parcours rendus surréalistes, tant par la présence de textes énigmatiques où il sera question, par exemple, d’observer le paysage depuis sa douche, que par la volonté de faire feu de tout instrument, quitte à lui faire subir quelques outrages pour lui en extirper d’autres sonorités (trombone démonté, saxophone sans bec, …). Mais surtout, ce qui émerge au fil des minutes d’un tel concert fouineur, c’est la faculté des musiciens de se retrouver, pas à pas, après s’être cherchés par tous les moyens nés de leur imagination à saveur bruitiste, avant de s’unir autour d’un thème fédérateur interprété en puissance. Là est la force des musiciens d’Ark 4 et leurs invités d’un soir : d’abord susciter la curiosité par l’exposition de formes sonores qui semblent disparates (et non dénuées d’humour), puis retenir l’attention du public par leur assemblage final. Comme un collage qui, dans sa version ultime, finit par dessiner un tableau. Un groupe tout autant musical que pictural, quand on y songe.

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    Olivier Benoit

    Ark 4 et invités

    Christian Mariotto (batterie), Jean Lucas (trombone, voix), François Guell (saxophone alto, voix), Pierre Boesgflug (claviers), Olivier Benoit (guitare), Hugues Mayot (saxophone ténor).


    MONUMENTAL ! Il faut quelques secondes seulement pour savoir que le Supersonic de Thomas de Pourquery va offrir l’un des grands moments de Nancy Jazz Pulsations 2014. Il y a quelque chose qui ressemble à un commando dans cette formation tonitruante qui a su, avec son récent Plays Sun Ra, rendre plausible l’idée qu’on pouvait pénétrer aisément l’univers pourtant cosmicomplexe de l’Arkestra. J’avoue très honnêtement faire partie de ceux qui n’ont, pour l’instant, pas réussi à trouver la porte d’entrée de Sun Ra – plus de 200 albums au compteur de ce pianiste compositeur un peu déjanté, imaginez le défi – qui aurait fêté des 100 ans cette année et fut, souvenons-nous en, l’une des têtes d’affiche de la première édition de NJP en 1973. Mais Thomas de Pourquery est un passeur, un showman rubicond et facétieux de la transmission de son patrimoine ésotérique ; un héritage foisonnant qu’il transforme pour mieux le restituer sous la forme de standards chantés et chahutés, dans une grande fête aux allures de fantaisie débridée. Il faut dire que l’équipe dont il est entouré a de quoi soulever des montagnes : qu’il s’agisse des soufflants que sont Laurent Bardainne (saxophone) ou Fabrice Martinez (trompette), le premier plus convulsif, le second plus volontiers porté sur une approche mélodique. Et que dire d’Edward Perraud, dont on savait que la gestuelle était à elle-seule un spectacle à part entière ? Ce batteur fascinant ne connaît jamais l’immobilité (après le concert, Thomas de Pourquery m’a laissé entendre que si, peut-être, pendant son sommeil… Et encore, pas sûr !) et fait le show assis, debout, en lançant si nécessaire baquettes et mini cymbales. De leur côté, les claviers d’Arnaud Roulin lancent des appels cosmiques pendant que la basse électrique (utilisée parfois avec un archet, ce qui est peu courant) de Fred Galiay gronde jusqu’au rugissement final d’une « Watusi Egyptian March » pendant laquelle le public sera sommé de chanter. Le leader altiste mène sa troupe avec enthousiasme, pratique avec eux l’accolade camarade et passe, sourire aux lèvres, du saxophone au chant. Le temps file à la vitesse de l’éclair dans cet espace supersonique. Parfois, une pause s’impose et ce sera « Love In Outer Space », une sorte de chanson d’amour à dimension spatiale, chantée à trois voix. Le groupe reviendra pour un rappel tout aussi vocal et un « Enlightenment » final, jusqu’à l’extinction progressive de son chant heureux. Le Théâtre de la Manufacture, quasi plein, a fait un drôle de voyage. Thomas de Pourquery et ses acolytes ont signé là un concert explosif et vitaminé : qu’ils en soient mille fois remerciés.

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    Thomas de Pourquery

    Thomas de Pourquery & Supersonic

    Arnaud Roulin (claviers, piano, chant), Edward Perraud (batterie, chant), Fred Galiay (basse, chant), Fabrice Martinez (trompette, bugle, chant), Laurent Bardainne (saxophone ténor, chant), Thomas de Pourquery (saxophone alto, chant).

    Disque associé : Plays Sun Ra (Quark, 2013)

  • Musique, j'écris ton Nome !

    Il faut être un peu fou, en 2014, pour se lancer dans l'aventure d'un label musical. On sait le disque moribond, victime d'une concurrence déloyale offerte par la dérégulation made in internet et ses possibilités de téléchargement aux frontières de la légalité ; victime aussi de la marchandisation à outrance et au prix fort d'objets prétendument musicaux, alors que ceux-ci n'étaient que de simples produits de consommation courante, et qui ont fini par déconsidérer l'objet disque lui-même ; victime de son instrumentalisation par des majors ayant pressé le citron de notre porte-monnaie jusqu'à sa dernière goutte, destinée à assouvir l'appétit de rapaces rentiers peu enclins à parier sur l'avenir et donc à patienter avant une récolte sonnante et trébuchante promise par le talent d'un artiste en devenir ; victime d'une certaine crétinisation ambiante cultivée à grand renfort de médias mercantiles et d'un engrais toxique, un composé pernicieux à base d'immédiateté et d'une chimère appelée gratuité. Pour la majorité de nos contemporains, le disque appartient au passé, et sa ringardisation est en marche depuis longtemps.

    Et pourtant… Que de disques ! Et magnifiques de surcroit. On est parfois gagné par le sentiment que jamais nous n'avons eu la possibilité d'écouter autant de musique. Est-ce bien une impression, d'ailleurs ? Ou la réalité ? Le disque est devenu - on peut le déplorer à bien des égards - une obligation pour la grande majorité des musiciens qui ont besoin d’une telle carte de visite à proposer aux programmateurs de festivals (et autres scènes) sur lesquelles leur musique pourra s'épanouir. Cette abondance obligée pourrait aller de pair avec des réalisations à la va-vite, parce qu'enregistrer et diffuser cette musique coûte cher, parce que les embûches administratives sont d'une insondable complexité et que, nécessité musicale oblige, on ne peut pas lui accorder une place excessive. Mais la plupart du temps, il n'en est rien et les réalisations sont d'une grande richesse : influence de temps très difficiles et d'une époque troublée par des menaces multiples sur notre planète qui seraient comme autant de stimulants ? Serions-nous plus créatifs quand l'incertitude domine et quand l'angoisse étreint nos contemporains ? Ultimes poings dressés face à la médiocratie ambiante ? Peut-être…

    Créer un label, avoir pour lui des ambitions artistiques et esthétiques en fédérant des forces amies pour qu'il voie le jour et ne pas lui assigner en premier lieu une fonction utilitaire. Voilà bien une idée étrange que six musiciens proches les uns des autres ont décidé de faire aboutir. David Enhco, Florent Nisse, Roberto Negro, Gautier Garrigue, Adrien et Maxime Sanchez sont au cœur de Nome pour défendre la cause d'un jazz capable de s'abreuver à la source de son passé tout en scrutant l'horizon pour tenter d'entrevoir l'avenir. Une volonté affirmée de coexistence pacifique entre tradition et modernité, assorti d’un pari sur la survie d’un objet dont la disparition semble programmée.

    À l'écoute des deux premières productions de Nome (le label étant distribué par l’Autre Distribution), on se dit que cette jeune garde en action a eu raison de prendre date. Deux albums, deux réussites unies par la fluidité de leur expression, leur élégance formelle et la célébration d'une fibre mélodique qui, jamais, n'exclut la retenue, pour ne pas dire la suspension du temps invoquée comme une forme de respiration entre les notes.

    nome, david enhco, layers, florent nisse, aux magesJ'avais eu l'occasion de souligner en 2013 les qualités de La Horde, le premier disque du quartet de David Enhco. La clarté de ses intentions, l'interprétation solidaire de ses musiciens et son art de la suggestion montraient le trompettiste, non comme un leader mais plutôt comme un unificateur capable de laisser filtrer sa sensibilité - une fragilité assumée - tout en réussissant à assembler naturellement des individualités fortes et distinctes. David Enhco reconduit la même équipe pour Layers, qui fait plus que confirmer les qualités de son prédécesseur : il en est le prolongement harmonieux, comme une suite baignée d'une lumière encore plus irisée, qui projette sur nous des images de nature cinématographique (on serait prêt à prendre les paris : un jour viendra où David Enhco composera la musique d'un film ; deux brèves compositions comme « Childhood Memories » ou « Interlude » en apportent la preuve, chacune en moins d’une minute). Les personnalités plutôt méditatives de Roberto Negro (piano) et Florent Nisse (contrebasse) - tous deux contribuent au travail de composition avec leur camarade trompettiste pour former un répertoire original, à l'exception de « Nancy With The Laughing Face », seule reprise de l'album - impriment elles-aussi leur empreinte mélodique, parfois teintée d'une pointe de nostalgie (comme le thème de « Chanson Un », une composition signée par le pianiste), voire d'introspection (« Oiseau de Parhélie » du contrebassiste) à cette musique aux allures de jazz impressionniste, qui doit peut-être autant à Claude Debussy et Nino Rota qu'à Miles Davis. Un pont tendu entre deux siècles et une petite dose de romantisme... Gautier Garrigue, jamais cogneur, plutôt peintre de l’esquisse, confirme de son côté ses qualités de batteur au jeu motianesque qui convient si bien au climat tempéré de Layers. Et puis, on serait injuste de ne pas redire ici à quel point le phrasé de David Enhco, d'une grande limpidité et d'une fluidité naturelle, est à l’évidence le meilleur vecteur de l’acheminement vers nous de ses propres émotions tout comme celles de chacun des musiciens du quartet. Il suffit d'écouter « In Waves » dont le rythme nerveux est surligné par une brève introduction en solo aux couleurs classiques ; le groupe est alors à son meilleur, d’une justesse émouvante. Malgré le jeune âge de son géniteur, Layers est un disque de la maturité, une nouvelle étape dans le parcours d'un musicien qui n'a pas fini de nous charmer.

    nome, david enhco, layers, florent nisse, aux magesPour Florent Nisse, c'est le baptême du feu, celui du premier disque dont le titre en forme de jeu de mots - Aux mages - est une invitation à célébrer ces figures tutélaires que furent et sont encore trois maîtres à jouer et que révèrent, on l'aura deviné, tous les musiciens de son quintet : le guitariste Bill Frisell, le contrebassiste Charlie Haden et le batteur Paul Motian. Leur art de la musique impressionniste semble avoir pleinement inspiré Florent Nisse qui livre un album d'une grande finesse, parcouru d'un chant frisson prenant du début à la fin. Il y a dans cette musique un indicible parfum de sérénité et de liberté, au sens où jamais l'urgence ne semble lui dicter sa conduite ; elle naît au contraire de la volonté de maîtriser le temps et de ne pas laisser ce dernier la perdre dans une précipitation trop clinique et un excès de démonstration. Aux mages est un disque maîtrisé, sûr de son fait et pour tout dire pas loin d'un coup parfait ! Le contrebassiste signe sept des dix compositions (les trois autres sont du pianiste Maxime Sanchez) et fait appel à deux musiciens haut de gamme ayant pour point commun, outre leur grand talent, d'avoir joué avec Paul Motian, dont le suggestive way (j'adresse ici un clin d'œil à un autre batteur, Bruno Tocanne, lui-même disciple du regretté Motian et dont le disque éponyme mérite l'attention de tout amoureux des musiques libres) inspire ce disque vespéral et hautement mélodique : l'américain Chris Cheek (saxophone ténor) et le danois Jakob Bro (guitare) ne sont pas ici de simples invités d'un jour ou des musiciens cautions, ils fondent au contraire avec humilité leur personnalité dans l'intimité d'un groupe au sein duquel on n'oubliera pas de citer, une fois encore, l'hyperactif Gautier Garrigue, dont la finesse de jeu trouve ici un terrain tout aussi propice que sur Layers. Humilité, finesse, retenue, suggestion mélodique… Autant de louanges qui pourraient bien constituer en creux une sorte de portrait chinois de Florent Nisse, catalyseur contemplatif et méditatif de toutes ces belles inspirations, instrumentiste dont les interventions sont d’une grande justesse (ainsi, sur le splendide « Image F ») et qui fait le choix d’accorder le plus d’espace possible à ses camarades, soulignant encore mieux le fait qu’Aux mages a quelque chose d’une respiration collective. Ce trentenaire ingénieur a eu raison de faire le choix de la musique et de s'y consacrer pleinement. Son parcours depuis quelques années est celui d'un artiste discret et fiable, dont le travail - c'est l'évidence même - est en train de porter ses fruits. Il s'agit maintenant pour nous de les déguster avec toute la gourmandise qu'ils méritent.

    Allez savoir ce que deviendra Nome… On lui souhaite le meilleur avenir possible ; ses deux premiers enfants naturels sont plus que prometteurs, ils avancent vers nous pour offrir des moments de grâce et de liberté dont chacun comprendra très vite les bienfaits.


    David Enhco - Layers
    David Enhco (trompette), Roberto Negro (piano), Florent Nisse (contrebasse), Gautier Garrigue (batterie).
    Nome 001


    Florent Nisse - Aux Mages
    Chris Cheek (saxophone ténor), Jakob Bro (guitare), Maxime Sanchez (piano), Florent Nisse (contrebasse), Gautier Garrigue (batterie).
    Nome 002


  • #NJP2014, échos des pulsations / 2

    Le Chapiteau de la Pépinière a fait peau neuve : une nouvelle bâche, plus de places debout aussi (au point que les premiers rangs des gradins finissent par être loin de la scène). Ce premier samedi du festival est l’occasion d’une immersion dans l’univers du blues, qui constitue depuis de longues années une tradition du festival. En 2014, c’est une soirée « 3 au lieu de 4 », en raison de l’incident cardiaque dont a été victime Darick Campbell pendant le vol qui le conduisait en France. Pas de Cambell Brothers donc... et forcément, un timing trop serré pour trouver des remplaçants au groupe.

    Le public est venu très nombreux, certain de trouver ce qu’il était venu chercher. Il n’est pas question de surprise, mais plutôt d’une célébration à caractère patrimonial ; le blues est entré dans l’histoire, il mérite bien son temps fort et NJP ne l’oublie pas.

    Lurrie Bell est un chantre du Chicago Blues, qui est né de l’exode rural lors de la Grande Dépression vers les villes industrialisées au premier rang desquelles Chicago. D’un point de vue formel, il s’est traduit par l’introduction d’instruments comme la guitare électrique, la basse et la batterie au couple traditionnel constitué par la guitare acoustique et l’harmonica. Chez Lurrie Bell, on est dans le plus grand classicisme à cet égard : l’heure de concert est marquée par la forte présence de l’harmoniciste Russell Green, qui vient parfois voler la vedette au leader qui, de son côté, vit son histoire avec une intensité communicative. Le son saturé de l’harmonica, associé à un volume sonore trop élevé et au jeu étonnant d’un batteur plutôt à côté de la plaque, ont un peu gâché la fête proposée par un musicien sincère et généreux. Ces réserves mises à part, Lurrie Bell a tout de même largement mérité sa place en cette soirée festive.

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    Lurrie Bell

    Lurrie Bell (guitare, chant), Russell Green (harmonica), Melvin Smith (basse), Willie Hayes (batterie).
    Disque associé : Blues In My Soul (Delmark, 2013)

    Avec sous le bras le répertoire de son bel album My World Is Gone, Otis Taylor avait de quoi magnétiser le public. Et comme prévu, le colosse du Colorado, personnalité très singulière (cet adepte du banjo a été antiquaire, enseignant, entraîneur cycliste...), dénonciateur des injustices sociales et raciales, musicien charismatique défenseur du peuple amérindien et de la tribu Nakota, a rencontré un franc succès suivi d’un rappel mais... comment dire ? Il faut avoir l’honnêteté d’analyser le concert avec un minimum de lucidité : on ne s’y retrouvait pas dans cette musique, si belle dans sa conception originelle, mais ici totalement défigurée par un groupe où dominaient deux insupportables violonistes (capables du massacre en règle de « Amazing Grace »), dont les instruments électrifiés étaient un supplice pour les oreilles, et ce malgré les contorsions à visée sensuelle de l’une d’entre eux, Anne Harris. Tout comme le furent les solos désincarnés et d’une absolue vacuité de chacun des protagonistes d’un soir. Absence de cerise sur ce gâteau un peu indigeste, Otis Taylor est venu sans son banjo, pourtant son compagnon fétiche, le multi-instrumentiste se cantonnant à une guitare électrique pas toujours bienvenue. Dommage ! Mais on ne peut être au meilleur chaque soir et je m’autorise un conseil : écoutez My World Is Gone, c’est un très beau disque.

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    Otis Taylor

    Otis Taylor (guitare, chant), Taylor Scott (guitare), Todd Edmunds (basse), Josh Kelly (batterie), Anne Harris & xxx (violon électrique).
    Disque associé : My World Is Gone (Telarc, 2013)

    Je vous épargne la titraille éculée façon « Son nom est Personne », « Du blues comme Personne » ou « Tout le monde aime Personne ». Parce que Paul Personne, adepte d’un blues rock efficace depuis une quarantaine d’années, musicien chanteur fidèle à ses convictions, celles des origines de sa carrière (dont le déclencheur serait, selon ses dires, l’album de John Mayall Bluesbreakers with Eric Clapton – on peut comprendre la force d’une telle stimulation, tant ce disque fait partie du patrimoine du blues anglo-saxon) mérite un peu mieux que ces facilités convenues. L’Argenteuillais porte bien ses 65 printemps et c’est entouré d’une jeune garde normande (dont les deux frères Anthony et Nicolas Bellanger à la guitare et à la basse) qu’il est venu jouer sa musique tirée au cordeau, émaillée de joutes de guitares à l’unisson qui doivent beaucoup à des groupes tels que Wishbone Ash ou The Allman Brothers Band (j’ai même cru entendre le solo de Dicky Betts sur « Jessica » de l’album Brothers & Sisters... mais ce n’était qu’une impression fugitive). Un set sans faute, dans l’esprit de son récent et réussi Puzzle 14, qui a démontré s’il en était besoin qu’on peut associer avec beaucoup de naturel la langue française avec une musique d’essence américaine. Surtout, jamais Paul Personne ne tombe dans le piège de la mièvrerie si caractéristique de tant de chanteurs de variétés : il est avant tout un homme du blues et du rock qui défend sans faillir sa cause de toujours. Avant le début du concert, on savait ce qu’allait jouer Paul Personne : il a répondu exactement aux attentes du public avec un grand professionnalisme, à défaut d’une originalité qu’il n’a jamais revendiquée. Efficace, honnête et enthousiaste : c’est un bilan dont beaucoup aimeraient se targuer. Et les deux rappels étaient bien mérités.

    #NJP2014_Paul_Personne.jpg

    Paul Personne

    Paul Personne (guitare, chant), Anthony Bellanger (guitare), Nicolas Bellanger (basse), Brice Allanic (batterie).
    Disque associé : Puzzle 14 (Verycords, 2014)

    Post-scriptum

    Une double question de ma part :

    - quelle est la justification d’un volume sonore aussi élevé tout au long de la soirée ? Si la qualité de l’acoustique du chapiteau est à l’évidence meilleure qu’auparavant, ce qu’il faut souligner, l’excès de décibels, du début à la fin de la soirée, finit par gâcher une partie de la fête...

    - certains spectateurs semblent avoir oublié qu’il est interdit de fumer dans les lieux publics, comme l’est le Chapiteau de la Pépinière. Les responsables de la sécurité auraient-ils oublié leur machine à claques ?

  • Duos, duels...

    christophe marguet,daniel erdmann,together together,abalone,sylvain darrifourcq,akosh s,apoptose,meta records,jazzRégis Huby nous gâte encore : son label Abalone n’en finit pas d’abriter de petits trésors musicaux vers lesquels on revient à intervalles réguliers. Ici-même ou du côté de Citizen Jazz, j’ai déjà eu l’occasion de saluer quelques-unes de ses pépites qu’il me plaît de citer une fois de plus pour vous suggérer d’aller y laisser traîner vos oreilles averties, si le cœur vous en dit : Constellation, du sextet de Christophe Marguet, ou Pulsion de son quintet Résistance Poétique ; Thisisatrio de Franck Vaillant ; Songs No Songs du H3B de Denis Badault ; Ways Out du quartet de Claude Tchamitchian ; Traces du trio de Jean-Charles Richard ; Furrow, de Maria Laura Baccarini ; Cixircle du Quatur IXI ; ou encore les If Songs de Giovanni Falzone et Bruno Angelini. Vous comprendrez très vite le haut niveau de la maison et la richesse de ses productions...

    La fête continue avec Together, Together!, une nouvelle formule en duo au cœur de laquelle on retrouve une fois de plus le batteur Christophe Marguet, dont l’impressionnisme du jeu vient esquisser une danse d’une grande élégance avec le saxophone de Daniel Erdmann, musicien quadragénaire qu’on connaît tout particulièrement pour être membre du revigorant Das Kapital, aux côtés d’Edward Perraud et Hasse Poulsen (celui qu’on appelle Ass !).

    Un duo saxophone batterie. Je vous épargnerai la petite leçon d’histoire du jazz que mériterait cette association pas si courante, mais il m’est impossible, quand un dialogue d'une telle nature est engagé, de ne pas penser au 22 février 1967, lorsque John Coltrane et Rashied Ali étaient entrés en studio pour graver dans le marbre un moment essentiel appelé Interstellar Space. Un album qui constitue, aujourd’hui encore, un enregistrement de référence que Marguet et Erdmann, connaissent forcément sur le bout des doigts, même si leur rencontre est esthétiquement très éloignée de cette matrice aux allures de combat jusqu’au-boutiste. Coltrane voyait venir la fin de son chemin et voulait une fois encore repousser ses propres limites, celle d’un langage à la frontière du cri universel : à cet égard, Interstellar Space avait des allures de duel (qui inspirera d’autres disques du même type, je pense en particulier à Linkage d’Eric Barret et Simon Goubert, mais aussi à Soul Paintin’, trop méconnu à mon goût, de Boris Blanchet et Daniel Jeand’heur).

    Together, Together! est tout sauf un combat ou un duel, il faudrait plutôt parler de conversation ou de dialogue. Ce serait la définition d’un duo, celui de deux musiciens dont les jeux paraissent chercher à s’entrelacer avec beaucoup de sensualité. Christophe Marguet et Daniel Erdmann enchantent leurs compositions  (toutes originales et assez brèves, à l’exception de deux reprises, l’une de Duke Ellington « African Flower », l’autre de Billy Strayhorn « Lush Life ») par leur capacité à suggérer chacun de leurs mouvements – parce que ce disque est assurément celui du mouvement – plus qu’à les asséner ; tous deux esquissent des pas de danse dont le rythme s’échappe parfois vers des contrées nourricières : « African Dancer » en est un bel exemple, quand les mailloches de Marguet résonnent des échos d’une Afrique qui n’est pas sans évoquer celle du Canto Negro que sait si bien raconter Henri Texier (avec lequel Marguet a longtemps joué, il faut le rappeler). « Lush Life » est une autre illustration de la délicatesse avec laquelle Erdmann tourne, tourne et tourne encore autour du thème avant que Marguet ne le rejoigne pour chanter avec lui. Deux musiciens qui prennent plaisir à inverser leurs fonctions supposées ou plutôt à les fusionner, le batteur étant capable d’endosser le costume du mélodiste tout autant que du rythmicien tandis que le saxophoniste ira se glisser dans le rôle du pourvoyeur d’un rythme d’une souplesse féline. Elle est là, cette danse entre les deux, cette conversation entre gentlemen qui définit leur art du duo et se renouvelle à chaque instant ; une autre déclinaison de la résistance poétique si chère au batteur. Together, Together! n’est pas de ces disques qu’on écoute avec passivité ; il fait plutôt partie des instants d’équilibre un peu miraculeux, dont on connaît la fragilité, et qu’on ne veut pas laisser filer entre ses doigts. On laisse approcher la musique, on lui accorde tout son temps, pour qu’elle nous souffle ses délicatesses au creux de l’oreille. Musique sensuelle, on vous dit ! 

    Daniel Erdmann & Christophe Marguet – Together, Together!

    Daniel Erdmann (saxophone ténor) ; Christophe Marguet (batterie).
    Abalone Records 2014 – AB016

     

    christophe marguet,daniel erdmann,together together,abalone,sylvain darrifourcq,akosh s,apoptose,meta records,jazzAvant de conclure, puisqu’il est question ici de duo saxophone batterie, je ne peux passer sous silence un nouvel épisode de cette association qui peut aussi s'avérer d’une âpreté abrasive : Sylvain Darrifourcq et Akosh S. avancent leurs pions sur le terrain beaucoup plus brûlant d’un corps à corps violent et livrent une musique fiévreuse, presque hantée, avec Apoptose. Difficile en l’occurrence de parler de conversation tant l’échange entre les deux vous emporte loin, là où l’angoisse peut aussi vous étreindre : portée par une énergie qui est celle de la vie elle-même (reportons-nous pour mieux comprendre à la définition du mot apoptose, qui signifie la mort cellulaire, phénomène bénéfique parce que nécessaire à la survie), cette musique souvent sombre, hurlée quand il le faut, est d’une puissance ravageuse qui vous prend aux tripes pour ne plus vous lâcher. Ce n’est certes pas l’album qu’on conseillera pour une fin de banquet, mais celui-ci est assurément un choc émotionnel qu’il faut vivre pour le croire. Et comprendre que l’être humain reste un mystère, même si le voyage n’est pas de tout repos. 

    Akosh S. & Sylvain Darrifourcq – Apoptose

    Akosh Szelevényi (saxophone, bols thibétains, cloches, zither) ; Sylvain Darrifourcq (batterie, percussions, zither, sextoys, iPhone).
    Meta Records 2014 – Meta 067

  • Magma – Rïah Sahïltaahk

     RÏAH SAHÏLTAAHK .jpgMagma met les petits plats dans l’écrin

    « La première verson de Rïah Sahïltaahk fut enregistré en 1971 et figure sur l’album 1001° Centigrades. Christian Vander ne s’estima pas, à l’époque, satisfait par l’arrangement écrit par le groupe. Cette nouvelle version totalement revisitée, adaptée à la formation d’aujourd’hui et à ses voix lyriques, est fidèle à l’esprit de la composition originale. »

    Ce n’est pas moi qui le dis, c’est le monsieur.

    Ainsi donc, Christian Vander, non content d’enregistrer trente ans après leur écriture d’anciennes compositions et de combler ainsi des trous évidents dans une discographie de Magma qu’il s’agissait de remettre à l’endroit, a choisi d’aller encore plus loin dans sa démarche perfectionniste et de procéder à un nouvel enregistrement d’une composition qui occupait la première face du deuxième 33 tours de Magma. A cette époque, le batteur était bien sûr déjà l’inspirateur et le leader du groupe, mais la direction de ce dernier était plus collégiale et le travail de composition partagé avec d’autres musiciens, comme le pianiste François Cahen par exemple.

    Quarante-trois plus tard, voici donc venir la deuxième version studio de « Rïah Sahïltaahk », qui raconte l’histoire d’un personnage un peu présomptueux ayant choisi de rallier Kobaïa (pour des explications plus détaillées sur cette histoire, je vous laisse fouiner. Je résume : la Terre est pourrie, vite barrons-nous sur Kobaïa, là où les cons ont disparu...) après les autres, non sans avoir vainement tenté de convaincre les récalcitrants Terriens d'entreprendre eux-aussi le voyage vers cette planète heureuse. Mal lui en prit, il finira même noyé... 

    Disque au format très court (à peine plus de 25 minutes) en huit mouvements, disponible en version CD et vinyle, Rïah Sahïltaahk se caractérise par son esthétique d’une grande sobriété – et hop, plus de saxophones ni de trompettes ni de clarinettes ! – qui le rapproche assez nettement de Wurdah Ïtah (un album enregistré en quelques jours sur une base piano basse batterie chœurs, paru au début de l’année 1974 et qui constitue le deuxième volet de la première trilogie de Magma, bien que publié sous le nom de Christian Vander – ça va, vous me suivez ? Non ? Pas grave...).

    On n’est pas obligé de préférer cette interprétation contemporaine à l’originale, notamment en raison de l’absence des soufflants et de la voix de Klaus Blasquiz, eux qui comptaient énormément dans la première partie de l’histoire de Magma et lui conféraient une chaleur particulière. Mais on peut aussi lui trouver beaucoup de charme par son côté plus brut, plus urgent et surtout plus aérien, où les chœurs associés au vibraphone font merveille pour exprimer toute la martialité Orffo-Stravinskienne de cette musique. La partition d’origine est respectée, même si on peut noter ici ou là quelques petites différences, comme par exemple la présence hypnotique du piano introduisant « Ün Zoïn Glaö » avant un déchaînement aux accents free ; ou encore les chœurs sur « Mem Loïlë », qui bénéficient d’un arrangement inédit. 

    Les amoureux de Magma ont déjà commandé le disque, les autres trouveront là une nouvelle carte de visite dont la brièveté pourra être un atout s’ils décident d’en rester là.

    Et puis, en cette époque où le disque souffre, saluons la qualité des objets proposés et leur design gris métallisé du meilleur effet. CD et vinyle sont de très beaux disques à tenir en main. On se prend à espérer que la discographie du groupe, qui devrait être rééditée d’ici à un an chez Jazz Village, bénéficiera d’un aussi bel écrin.

    Magma – Rïah Sahïltaahk

    Stella Vander (chant), Isabelle Feuillebois (chant), Hervé Aknin (chant), Benoît Alziary (vibraphone), James Mac Gaw (guitare), Jérémie Ternoy (piano), Philippe Bussonnet (guitare), Christian Vander (batterie, chant, piano). 

    Seventh Records / Jazz Village – JV570045

  • Jacques Thollot, trop tôt, bien trop tôt...

    jacques thollot
    Jacques Thollot - Septembre 2014 - Photo : Caroline de Bendern

    C'était il y a trois mois, presque jour pour jour... J'avais publié ici-même une note consacrée à un musicien (compositeur, batteur, multi-instrumentiste) pour lequel j'éprouvais la plus profonde admiration ; il m'était venu à l'esprit qu'on célèbre toujours les grands un poil trop tard, une fois qu'ils nous ont quittés, d'où ce discret hommage à ma façon. Je souhaitais le lui rendre, comme d'autres donnent un sourire pour dire merci. Ce texte s'appelait Tombé en Cinq Hops, petit jeu de mots taquin issu du titre d'un des très rares albums de Jacques Thollot. Je crois savoir que ce monsieur pas comme les autres avait lu et apprécié mon texte.

    Et voilà qu'une triste nouvelle vient nous gifler au petit matin : Jacques Thollot nous a quittés, dans la nuit, après une fatale crise cardiaque. Quelle tristesse d'apprendre que cet artiste incomparable n'est plus de ce monde. Musicien autodidacte précoce, artiste libertaire et inspiré, créateur de son propre idiome, peintre des sons, homme des longues éclipses à la discographie étique mais d'une richesse infinie, le voici qui, jusqu'au bout, est en avance sur son temps. Son temps à lui, injustement écourté alors qu'il avait encore bien des choses à partager avec nous ; alors qu'il évoquait il n'y a pas si longtemps un possible nouvel enregistrement ; alors qu'on avait été heureux de le retrouver en mai dernier au festival Jazz à Part de Rouen, aux côtés du contrebassiste Matyas Szandai et de son vieux compagnon de route François Jeanneau.

    Jacques Thollot aurait eu 68 ans la semaine prochaine.

    Tristesse infinie...

    Je lui souhaite un nouveau et beau chemin, tout là-haut, et j'espère que Jacques Thollot pourra y retrouver tous ces enchanteurs avec lesquels il avait fait parler le feu de ses passions, comme Kenny Clarke (dont il fut, rappelons-le, le remplaçant au Blue Note de Paris alors qu'il n'était âgé que de 13 ans à la fin des années 50), Bud Powell, Chet Baker, Barney Wilen, Eric Dolphy, Don Cherry, Pharoah Sanders, Steve Lacy, Michel Graillier, Jean-François Jenny-Clark, et tant d'autres...

    Vous trouverez ici quelques liens pour en savoir plus sur ce grand monsieur :

    - Un bel article d'un camarade de Citizen Jazz et ami de Thollot, Aymeric Morillon, pour l'Oreille Absolue ;

    - sous la plume du même ami, un article pour Citizen Jazz en 2011 : Jacques Thollot, le retour ;

    - Tel est Thollot, batteur de jazz, un article de Libération daté de juin 1996 ;

    - Jacques Thollot, l'art de la fugue, une longue interview pour les Allumés du Jazz, en 2002 ;

    - un premier hommage qui vient de lui être rendu sur le site de France Musique ;

    - Une vidéo appelée Jacques Thollot vient d'une autre planète :

    En fouinant un peu sur la toile, vous trouverez certainement d'autres témoignages : que ceux qui aimaient Jacques Thollot suivent leurs traces... Elles dessinent une route enchantée.

    En voici quelques illustrations...

    Watch Devil Go (1975)

    Cinq Hops (1978)

    Tenga Niña (1996)

  • Une offrande

    john coltrane, offering, live at temple university, impulse, jazzS'il n'avait eu la mauvaise idée de quitter prématurément notre monde le 17 juillet 1967, John Coltrane fêterait aujourd'hui son quatre-vingt-huitième anniversaire. Impossible de ne pas avoir une pensée émue pour le saxophoniste chaque 23 septembre, tant sa musique continue de vivre en nous, presque cinquante ans après sa mort. 

    Sa musique… Quels chemins aurait-elle empruntés s'il avait pu vivre encore ? Aurait-elle été la même s'il n'avait pas souffert à ce point et senti sa fin approcher ? Son « Cri » aurait-il été aussi poignant sans l'urgence qui semblait le commander ? Nul ne le saura jamais. 

    Restent les disques : nombreux et d'une fascinante diversité, un concentré d'une douzaine d'années (on ne comptera pas les quelques témoignages de ses années d'apprentissage), d’abord aux côtés des grands que furent Miles Davis, Cecil Taylor ou Thelonius Monk ; puis en leader, car John Coltrane, c’est d'abord l'histoire d'un envol unique dont rendent compte des intégrales impressionnantes, comme celles des labels Prestige (1956-1958) ou Atlantic (1969-1961) ou encore tous les enregistrements pour le compte d'Impulse à compter de 1961 jusqu'à la fin. Des disques jalons, comme Giant Steps en 1959, symbole de l'émancipation, ou Love Supreme en 1964, prélude mystique à une année incandescente et marqueur de la quête d'un absolu d'essence religieuse qui le guidera jusqu'à son ultime souffle. Sans oublier une myriade d'enregistrements live qui continuent de susciter la sidération. Impossible d'en établir le catalogue complet mais comment ne pas évoquer par exemple : l'enregistrement historique à l'Olympia le 20 mars 1960 aux côtés de Miles Davis ; Live At The Village Vanguard en novembre 1961, quatre soirées de concerts enfiévrées par la présence d'un Eric Dolphy magnétique et imprévisible ; le coffret Live Trane The European Tours, formidable passage en revue de tournées en Europe entre novembre 1961 et novembre 1963 ; ou bien encore la force surhumaine de Live At The Half Note: One Down One Up, au printemps 1965 ; et que dire de Live In Japan, monumental reflet de la dernière tournée du saxophoniste en terre étrangère, en juillet 1966, qui voyait certaines compositions comme « My Favorite Things » durer jusqu’à près d’une heure ? 

    La parution aujourd'hui même aux États-Unis (et depuis le mois d'août en France) d'un double CD enregistré en public le 11 novembre 1966 est un événement. Non qu'il constitue une totale nouveauté. À l'origine diffusé à la radio, ce concert avait fait l'objet d'une publication partielle (et plus ou moins officielle) chez Free Factory en 2010. Une main anonyme avait même porté à ma connaissance quelque temps plus tôt, via un commentaire sur mon blog, un lien à partir duquel j'avais pu le télécharger discrètement. Mais voici venir sur le label Resonance Records (qui reversera une partie des recettes au profit de la fondation The Coltrane Home et qui, de plus, a conservé à la pochette l'apparence d'un disque aux couleurs d'Impulse), avec la bénédiction de Ravi Coltrane, aujourd'hui dépositaire des archives sonores de son père, cet Offering Live At Temple University qui comble le manque ressenti du fait de l'absence de la dernière demi-heure du concert dans sa première exhumation. Et dont les notes de pochettes bien documentées nous racontent l'histoire avec précision, sous la plume d'Ashley Kahn, co-producteur de cette réédition bienvenue.

    Il y aurait beaucoup de choses à dire sur ce concert tant il intervient à un moment crucial de la vie de John Coltrane. On sait qu'il se sentait déjà très mal : le producteur George Wein lui ayant proposé d'organiser une tournée en Europe après celle du Japon, le saxophoniste avait dû décliner l'offre. Il lui répondit qu'il n'était pas certain de pouvoir l'entreprendre, parce qu'il s'estimait physiquement trop faible. Coltrane ne mangeait quasiment plus, cherchant à purifier son organisme pour soulager son foie malade. De son côté, Ravi Shankar se souvient d'avoir imaginé avec lui une visite en Inde et de l'avoir interpellé sur l'évolution de sa musique qui traduisait selon lui le cri d'une âme tourmentée, alors qu'il pensait que Coltrane avait surmonté ce qui était l'expression d'une douleur. Le saxophoniste, toujours en quête d’absolu, lui avait alors expliqué qu'il avait encore à apprendre, et notamment de sa part. En particulier comment nourrir, tout comme lui, sa musique de paix pour la transmettre à ceux qui l'écoutaient. 

    Coltrane se savait malade, il sentait probablement rôder la mort et pourtant, il vivait avec la certitude que son chemin musical et spirituel ne pouvait avoir de fin. Il lui fallait aller toujours plus loin, toujours plus haut, non sans encourir le risque d'égarer une partie de ceux qui suivaient son parcours stratosphérique depuis plusieurs années. Son quartet de cœur (McCoy Tyner au piano, Jimmy Garrison à la contrebasse et Elvin Jones à la batterie) n'avait pas résisté à la folie d'une quête au service de laquelle officiaient depuis le début de l'année 1966 sa femme Alice Coltrane (piano), Pharoah Sanders (saxophone), Rashied Ali (batterie) et, seul survivant de la précédente formation, Jimmy Garrison (contrebasse). Parfois, d'autres musiciens venaient les rejoindre sur scène (souvent des percussionnistes), marquant la volonté de John Coltrane - déjà perceptible à travers des enregistrements tels qu’Africa Brass en 1961 ou Ascension en 1965 - d'étoffer sa palette sonore et de faire vivre au cœur de sa musique l'idée de foisonnement qui avait rebuté Elvin Jones lui-même, lorsque le batteur avait dû s'accommoder de la présence d'un concurrent à ses côtés. 

    Offering Live At Temple University est un enregistrement unique, et pas seulement parce que ce concert - qui n'aura pas été une réussite financière pour l'association étudiante qui l'avait organisée puisqu'il se soldera par une perte de 1000 dollars amortie par le succès d'une précédente prestation de Dionne Warwick - intervient dans la phase ultime de la vie du saxophoniste. Il sera un choc pour beaucoup de spectateurs découvrant ce qui s’apparentait à une cérémonie, mais aussi un événement déterminant pour bon nombre de musiciens, aussi bien ceux qui eurent ce jour-là la chance de monter sur scène le temps d'un chorus (comme Arnold Joyner et Steve Knoblauch au saxophone) et qui resteront marqués à vie par l'événement auquel ils avaient pris part, même s'ils n'étaient pas toujours supposés jouer (Joyner raconte qu’on l’avait laissé entrer dans les loges sans savoir qui il était, parce qu’il avait un saxophone à la main), que d'autres ayant vécu ces instants comme simples spectateurs. Ainsi Michael Brecker qui confiera que le concert fut essentiel dans sa décision de choisir la musique comme un mode de vie, parce qu'il avait ressenti celle de Coltrane à la façon d'un appel. 

    Une précision s’impose : cette musique ne saurait être écoutée de manière distraite. Coltrane est au plus profond de son engagement musical et spirituel, sa démarche, très introspective, le pousse (ainsi que ses camarades de scène) à libérer à certains moments un free jazz qui pourrait rebuter les néophytes. Il faut juste se poser, plonger au cœur de cette folie intérieure et se laisser submerger par l’abandon. A titre personnel, je recommande une écoute au casque, même si la qualité du son – loin des normes surproduites de notre époque boursouflée de tant de médiocrités à obsolescence génétiquement programmée – est à certains moments celle d’un bootleg d’excellente qualité. Qui tentera cette aventure mystique sera récompensé par la perception instantanée d’un phénomène confinant à la sorcellerie. Peut-être qu’un tel concert, une célébration en réalité, avait subi l’influence d’essence religieuse des lieux, la « Temple University ». Allez savoir...

    John Coltrane se présente sur scène, devant 700 personnes environ et, semble-t-il, un certain nombre de sièges vides. Il est porteur d’une évidente souffrance : on ressent cette dernière dans sa façon poignante d’exposer les thèmes et de tourner autour des mélodies qu’il étire et distord, comme s’il continuait, encore et encore, jusqu’au bout du chemin qu’il paraît entrevoir, à chercher une réponse à son propre questionnement existentiel. « Naima », « Crescent », « Offering » ou « My Favorite Things » (joué en final comme trait d’union des années passées) ruissellent d’une émotion douloureuse qui vous prend à la gorge. Et ce n’est qu’après avoir laissé la parole aux musiciens à ses côtés qu’il revient, brûlant d’une fièvre qui l’emporte très haut, vers cet inconnu qu’il sonde jusqu’à l’épuisement. 

    On vient de le dire : Coltrane offre de grands espaces à ses musiciens. Ce sont par exemple les magnifiques solos d’Alice Coltrane sur « Naima » ou « My Favorite Things » ; c’est Pharoah Sanders qui fait gémir son ténor comme une bête traquée sur « Crescent » ou « Leo », parfois secondé par Coltrane qui s’est emparé d’une flûte ; ou bien encore Rashied Ali, dont le foisonnement percussif est amplifié par la présence à ses côtés de plusieurs joueurs de congas (« Leo ») ; ce sont des voix inédites, aussi, comme Arnold Joyner sur « Crescent » ou Steve Knoblauch au saxophone alto sur « My Favorite Things », tous deux habités d’une transe héritée de la New Thing et de son free jazz échevelé. 

    Il se passe décidément quelque chose d’incroyable en ce 11 novembre 1966... Ce concert n’a pas fini de hanter les mémoires de ceux qui l’ont vécu, tantôt soulevés par un enthousiasme dévastateur, parfois déroutés par tant de convulsions, mais jamais indifférents.

    Et puis... il reste un mystère, qui surgit à plusieurs reprises durant les quatre-vingt-dix minutes de Offering, Live At Temple University. Écoutons bien... John Coltrane abandonne pendant quelques instants son instrument pour chanter. Oui chanter : sans paroles, mais dans une sorte d’appel vocal proche de l'extase, mu par une urgence irrépressible et vitale, qu’il reprendra ensuite au saxophone, comme s’il lui avait d’abord fallu modeler la mélodie au moyen de son propre corps, jusqu'à se frapper frénétiquement la poitrine, avant de former (comme le ferait un sculpteur) sa version instrumentale. « Leo » et « My Favorite Things » sont pour John Coltrane l’occasion de se présenter ainsi, dans une nudité absolue, celle de sa vérité, face à un public médusé qui – tous les témoignages le confirment – n’en croyait ni ses yeux ni ses oreilles. 

    On savait que le saxophone était pour John Coltrane le prolongement de sa propre voix ; on comprend que celle-ci est elle-même le dépassement du saxophone. Bien des débats se sont fait jour après cette soirée si magnétique : Coltrane voulait-il signifier par là qu’il lui fallait aller encore au-delà, trouver une nouvelle expression de son Cri ? Ou bien ne faisait-il vraiment plus qu’un avec son saxophone, au point que la distinction entre sa voix et son instrument n’avait plus de sens ?

    J’ignore si la réponse à ces questions existe quelque part car le temps a manqué à John Coltrane pour nous en parler. Son activité ira en diminuant, parce que le saxophoniste sentait ses forces l’abandonner jour après jour. Encore quelques sessions en studio au début de l’année 1967 (comme celle du 15 février qui donnera naissance à Expression, son dernier album publié quelque temps après sa mort ; ou celle du 22, en duo avec Rashied Ali, qui sera publiée en 1974 sous le titre de Interstellar Space) ; puis deux ultimes concerts : le 23 avril 1967 au Centre Olatunji de New York (celui-ci ayant fait l’objet d’une publication sur Impulse) et le 7 mai suivant à Baltimore.

    Les deux mois qui suivront ne seront que douleur.

    Offering, Live At Temple University ne résout pas le mystère Coltrane, qui restera entier et c’est tant mieux. Mais on ne peut qu’être transporté de joie à la découverte de ces moments d’une intensité brûlante qui constituent une nouvelle pièce, longtemps convoitée, à verser à ce dossier riche et complexe qu'est l’histoire du saxophoniste. Comme une offrande.

     

    Offering, Live At Temple University - Resonance Records

    Disque 1
    Naima (16:28) - Crescent (26:11)

    Disque 2
    Leo (21:29) - Offering (4:19) - My Favorite Things (23:18)

    John Coltrane (saxophones ténor et soprano, flûte, chant) ; Pharoah Sanders (saxophone ténor, piccolo) ; Alice Coltrane (piano) ; Sonny Johnson (contrebasse) ; Rashied Ali (batterie) + Steve Knoblauch & Arnold Joyner (saxophone alto) ; Umar Ali, Robert Kenyatta & Charles Brown (conga) ; Angie DeWitt (tambour bata).

  • Célébrons la fache cachée de la lune

    nguyen_le_dsotm.jpgAu mois de juillet dernier, le guitariste Nguyên Lê m’a téléphoné pour savoir si je voulais bien lui rendre un petit service : dans un laps de temps très court (environ 36 heures), écrire le texte de présentation de son prochain CD, ainsi qu’une version un peu plus longue qui serait utilisée pour accompagner les envois à la presse. Un beau cadeau et pour moi un petit défi que j’ai accepté avec plaisir. Le disque, enregistré avec le NDR Big Band et une poignée d’artistes de renom dont la magnifique Youn Sun Nah, est une « relecture » de Dark Side Of The Moon, l’album culte enregistré par Pink Floyd en 1973 qui constitue par ailleurs l’une des plus grosses ventes de toute l’histoire du rock. Cet hommage – mais qui est bien plus que cela en réalité parce qu’il dépasse de très loin par ses arrangements (dont certains sont à mettre au crédit du grand Michael Gibbs) et ses petits ajouts très personnels, le travail qu’aurait mené un cover band sans imagination – sera très prochainement disponible : je vous propose de lire ici le texte français écrit pour la pochette de l'album et vous invite à vous reporter, si vous le souhaitez, à la traduction anglaise signée Martin Davis. L’ensemble des écrits consacrés à Celebrating The Dark Side Of The Moon sont consultables sur ma page A côtés.

    Nguyên Lê with Michael Gibbs & NDR Big Band
    Celebrating The Dark Side Of The Moon

    Mars 1973... Un quatuor connu pour ses inclinations psychédéliques livre au monde son album forteresse : Dark Side Of The Moon, un objet musical faisant appel aux technologies les plus avancées de l’époque, un disque stratosphérique, miroir des errances humaines et de notre société. Pink Floyd s’apprête à écrire une page essentielle de l’histoire du rock et va connaître un succès planétaire ; l’album reste, aujourd’hui encore, l’une des plus grosses ventes de tous les temps.

    L’idée de sa relecture fut imaginée par Siegfried Loch, directeur d’ACT, avec Stefan Gerdes et Axel Dürr, producteurs de la NDR, dont les amoureux du jazz connaissent bien le Big Band. Le pari était audacieux, mais un tel projet, impliquant un orchestre capable d’allier tradition et modernité, présentait d’autant plus de chances de réussite qu’il allait recevoir le concours de Michael Gibbs, compositeur, arrangeur et ami de longue date. Surtout, l’association de leurs forces à celles de Nguyên Lê, guitariste du dépassement des frontières stylistiques, devait sans nul doute aboutir au meilleur.

    Nguyên Lê : un magicien dont l’art se révèle à travers ses propres compositions, mais aussi en célébrations renouvelées d’un passé musical qu’il sculpte telle une matière première. On se rappelle Purple, hommage à Jimi Hendrix ou, plus récemment, Songs Of Freedom et ses évocations des grandes heures du rock. Et si ce guitariste flamboyant sait faire montre de déférence envers le matériau source, il exprime d’abord la diversité d’un imaginaire engendré par son histoire, celle d’un autodidacte virtuose et nomade. Sa musique se nourrit d’influences qui embrassent tous les continents et la peignent aux couleurs du jazz, du rock ou d’une fusion world imprégnée de lumière.

    Avec Celebrating The Dark Side Of The Moon, c’est bien l’imagination de Nguyên Lê qui est au pouvoir ; elle nous guide sur d’autres chemins, plus personnels et habités d’une fraternité musicale dont il ne s’est jamais déparé depuis de longues années. Comme si l’œcuménisme du chant faisait partie de son ADN créatif. Pas question en effet pour le guitariste de s’enfermer, par excès de respect, dans le cadre contraint du répertoire de Pink Floyd : avec ses allures de joyau, on se doute bien que l’entreprise consistant en une relecture par trop mécanique du disque aurait présenté un grand risque, celui de la fadeur et du manque d’âme. Mais Nguyên Lê est de ceux qui savent viser juste, au plus près du cœur, et ont appris à laisser parler un moi profond comme passeport de leurs émotions. Durant une heure, il donne de nouvelles formes aux dix compositions dans une complicité duale avec le NDR Big Band, formation aguerrie dont les textures chaudes, rehaussées par les orchestrations de Michael Gibbs, parviennent à détourner avec beaucoup d’élégance le propos initial sans pour autant le trahir. Ensemble, ils dépouillent la musique première de ses habits progressifs pour la présenter dans un autre écrin, celui d’un idiome dont la sensibilité dominante, celle du jazz, s’épanouit dans le confort des motifs orchestraux du NR Big Band. Il n’est même pas certain que les questionnements ontologiques qui hantaient les textes de Roger Waters et de ses camarades (l’argent, la mort, la vieillesse, la folie) comptent pour beaucoup dans cette célébration contemporaine. L’essentiel semble être ailleurs, dans une traduction plus intemporelle de leur esthétique et une libération des énergies. Les arrangements, signés par Gibbs lui-même pour trois d’entre eux et par le guitariste pour les autres, offrent une place de choix aux inspirations des solistes et laissent émerger d’autres compositions, qui prennent la forme d’extensions naturelles du corpus originel. Nguyên Lê, armé de son jeu rageur aux accents orientaux qu’on aime tant, peut aussi s’appuyer en toute confiance sur les invités que sont Jürgen Attig, Gary Husband ou Youn Sun Nah, magnétique dépositaire de la grâce et pourvoyeuse de sortilèges.

    Celebrating The Dark Side Of The Moon n’est pas un simple hommage à un disque entré dans l’histoire : il est l’expression fervente de la recréation – exempte du moindre effet d’imitation – d’une partition présente en filigrane. C’est un palimpseste aux teintes chaudes, dont l’écriture est forgée dans le respect de la matrice et l’expression multiple de l’identité. Comme un principe de vie.

  • Quel cirque !

    cgo_12.jpgAvez-vous déjà reçu un disque en pleine figure ? C’est le genre d’incident dont je suis victime de temps en temps et qui – contrairement à ce qu’on pourrait imaginer – vous plonge dans un état de bien-être dont on n’aimerait ne plus sortir. Et ça fait de vous quelqu’un de partageur parce qu’aussitôt, on est gagné par le besoin de le faire savoir au plus grand nombre : « Faut que je leur dise ! Faut que je leur dise ! »

    Or donc, il y a quelque temps, c’était le 21 mai me semble-t-il (vous comprenez ainsi que le temps ne compte plus pour moi, j’en demande pardon d’avance à ceux pour qui il revêt encore de l’importance), je conduisais ma voiture pour me rendre au studio où, chaque mois, j’enregistre avec un ami une émission de radio consacrée au jazz. Toujours en quête de découverte, j’avais embarqué un disque reçu la veille : cette galette, sobrement baptisée 12, était la nouvelle production du Circum Grand Orchestra, un dodecatet lillois désormais dirigé par le bassiste Christophe Hache, qui succède au guitariste Olivier Benoît parti se frotter à une nouvelle expérience, celle de l’Orchestre National de Jazz, dont nous avons largement parlé ici, et en termes élogieux, ce que vous n’avez pas oublié, j’en suis certain.

    Qu’on se rassure tout de suite : le départ d’un tel leader n’a en rien plongé la formation dans les ténèbres du deuil artistique. Cordes contre cordes, cette fois celles de la basse, le travail du nouveau boss fait merveille et embarque les musiciens dans une nouvelle aventure dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle est belle à vous couper le souffle.

    Encore un grand et beau format donc ! Car le Circum Grand Orchestra propose avec 12 un album étourdissant et, c’est là sa marque de fabrique selon mon humble avis, luxuriant de souffle et d’énergies électriques libérées sans modération. J’irais même jusqu’à dire que ce disque s’est imposé d’emblée comme un des grands moments de musique de l’année. Il m’a tenu compagnie durant tout l’été et je suis encore bien loin d’avoir déniché tous les trésors qu’il contient. Mais la vie est courte, d’autres disques s’accumulent et il n’est que temps d’en souligner toutes les qualités, sans réserve. On ne se refait pas...

    C’est ici qu’il faut rappeler la singularité de ce quasi Big Band dont les musiciens appartiennent au collectif Muzzix. En effet l’architecture du CGO est loin d’être banale puisque le groupe se compose d’une double section rythmique (avec deux guitares, deux basses, deux batteries et un piano) sur laquelle se déverse toute l’énergie d’une quinte de soufflants qui ne demandent qu’à en découdre. On comprend tout de suite que l’échauffement de la matière sonore est inévitable, d’autant que celle-ci est souvent chargée en électricité.

    Oui, 12 a tout d’un traitement de choc, mais celui-ci est de ceux qu’on subit en toute connaissance de cause et dans un état de soumission complice. Au-delà de ses constructions savantes et des scénarios qu’il propose, le disque est de ceux qui vous ensorcellent, vous captent dans leurs filets, comme si c’était à lui de vous apprivoiser pour mieux se rendre nécessaire à vos oreilles. Disons-le tout de suite, on ne l’écoute pas distraitement : ce serait prendre le risque de rester spectateur d’une création qui ne se comprend qu’à la condition d’accepter d’entrer soi-même de plain-pied dans le groupe. Dès lors, toutes ses beautés vous seront accessibles.

    12 se compose de six longues pièces (entre neuf et treize minutes chacune) qui permettent au CGO d’énoncer dans la durée une dramaturgie qui semble parfois de nature cinématographique. Non que la musique projette des images (elle n’est jamais figurative), mais parce qu’elle nous tient en haleine par la richesse de ses constructions, les revirements de ses scénarios et le caractère majestueux de ses textures sonores. Les introductions font l’objet d’un soin particulier (ici, une voix dans l’aéroport d’Hanoï posée sur un lit d’instruments à vent, là un impromptu entre trompettes et bugle, là encore la stridence d’un saxophone alto étranglé par un cri, ou encore un piano solitaire et méditatif, ou le frottement discret des balais sur une caisse claire) et après avoir installé un climat, elles sont le prélude au déploiement d’une masse orchestrale complexe où les instruments croisent le fer et le bois, les rythmes s’enchevêtrent et sont animés d’une pulsion parfois proche de celle du rock (le trio guitare, basse et batterie comptant pour beaucoup dans cette coloration électrique). On pourrait reprocher à cette musique sa complexité, dénoncer son approche savante et ne pas goûter ces fruits d’une écriture très minutieuse. Ce serait une erreur grossière parce qu’ici, rigueur et précision ne sont jamais synonymes d’aridité : elles sont au contraire la rampe de lancement de bien des audaces collectives ou individuelles. On reste pantois devant ce grand ensemble qui monte en puissance avec beaucoup d’assurance, comme animé d’un pouvoir hypnotique, poussant les curseurs dans le rouge s’il le faut et propulsant sa musique vers des hauteurs stratosphériques (ah, cette guitare presque cosmique sur le monumental « Padoc »). Et puis, le CGO nous gâte parce qu’il libère de grands espaces où peuvent s’épanouir des solistes en verve. Je me permets de suggérer ici à celles et ceux qui, par manque de curiosité vis-à-vis de ce qu’est le jazz en 2014, continuent d’accoler les mots chorus et bavard, de prêter une oreille attentive à chacune des interventions de cet album ; ils pourraient peut-être revenir sur leurs positions trop arrêtées et comprendre que ce qui guide les solos de ce 12 surpuissant a pour nom urgence et nécessité. Qu’il s’agisse de la clarinette basse sur « Tan Son Nhat », du chant des trompettes su « 12 », du saxophone ténor sur « Graphic », de la guitare électrique sur « Hectos d’Ectot » ou « Padoc » ou bien encore de la trompette sur « Principe de précaution ».

    stefan_orins_trio_liv.jpgCe disque est une fête, tour à tour rageuse ou joyeuse, polyrythmique et animée de forces qui semblent inépuisables. Et comme un bonheur ne vient jamais seul, j’aimerais ici ajouter qu’un trio (inclus dans le Circum Grand Orchestra), celui du pianiste Stefan Orins, a publié au même moment un enchanteur Liv. Bien sûr, ne serait-ce que pour des raisons d’ordre quantitatif, l’esthétique de ce troisième album d’une formation née à la fin des années 90 est sensiblement différente celle de 12 ; mais l’exigence est la même, la quête de l’espace aussi intense. L’une de ses maximes est la suivante : « Plus les racines sont profondes, plus luxuriantes sont les branches ».

    Tout est dit.

    Circum Grand Orchestra :

    Christophe Hache (basse électrique, composition) ; Jean-Baptiste Perez, Julien Favreuille (saxophones, flûtes) ; Christophe Rocher (clarinette basse) ; Christian Pruvost (trompette) ; Aymeric Avice (trompette, bugle) ; Christophe Motury (bugle, voix) ; Sébastien Beaumont, Ivann Cruzz (guitares) ; Stéphane Orins (piano) ; Nicolas Mahieux (contrebasse) ; Jean-Luc Landsweerot, Peter Orins (batterie).

    Stefan Orins Trio :

    Stefan Orins (piano) ; Christophe Hache (contrebasse) ; Peter Orins (batterie).