Magmanoeuvre

Au moins cette fois, Christian Vander ne pourra-t-il pas se plaindre de la manière dont les médias ont rendu compte du quarantième anniversaire de Magma. Le groupe aura fait la une de plusieurs magazines renommés (Jazz Magazine, Rock'n'Folk notamment), une kyrielle d'articles, dont une pleine page dans Le Monde, lui auront été consacrés dans la presse tant nationale que régionale. Même BFM TV s'y est collée qui lui a accordé quelques minutes d'antenne, c'est tout dire. J'en passe et des meilleures... Quant aux concerts du groupe, ils se multiplient comme les petits pains, avec une tournée au Japon et plusieurs scènes hexagonales prestigieuses : le Casino de Paris, l'Alhambra, les Francofolies de la Rochelle et le Festival de Jazz de Nice, dont Vander himself est cette année le parrain. Encore un effort et Magma va devenir un groupe à la mode. Et, comme diraient nos amis anglais, icing cherry on the cake, voilà que Philippe Manœuvre, rédacteur en chef de Rock'n'Folk, ci-devant juré de la Nouvelle Star, se met à arborer à l'antenne le T-Shirt de Magma, tout rouge avec la griffe ! On aura tout vu ! Pour avoir été un lecteur très assidu de ce journal dans les années soixante-dix alors qu'il n'en était à l'époque qu'une des plumes, je n'ai d'ailleurs pas le souvenir du moindre article commis par ses soins qui aurait été consacré à traduire sa passion pour le groupe... mais ma mémoire me trahit, probablement. Finalement, pour être certain de ne pas être victime d'un mirage, j'ai même été jusqu'à photographier mon écran. Si on m'avait dit ça un jour...
Dans un tout récent film, l'impayable Jean-Pierre Darroussin interprète le rôle d'un cuisinier poète à ses heures - au grand dam de son patron qui ne cesse de se lamenter sur la longueur du nom des plats du jour, plaignant ses clients qui disposent de peu de temps et n'auront plus le temps de manger une fois qu'ils auront réussi à finir de lire la carte - grand fan de Led Zeppelin. Si j'ai tendance à oublier assez vite les films que je vais voir, je pense que je garderai longtemps en mémoire cette scène où, découvrant l'appartement des parents de sa (très) jeune petite amie, notre héros met la main sur ce chef d'œuvre de la bande à Jimmy Page qu'est l'album Physical Graffiti, avec sa somptueuse pochette aux fenêtres découpées dans le cartonnage ! Et le voilà qui se remémore goulûment quelques uns des titres légendaires du disque : « Kashmir », « Houses ot the Holy », « In my time of dying »... J'avais acheté ce disque, un double trente-trois tours, au moment de sa sortie, en 1975, et vous ne serez peut-être pas étonnés d'apprendre que j'ai agrémenté mes trajets pédestres d'hier au son de cette musique qui a très bien résisté aux assauts du temps.
Je dois bien avouer que je n'ai pas suivi de très près l'actualité de la scène rock britannique depuis une vingtaine d'années... J'avais d'autres musiques à fouetter et ce que j'entendais de loin ne me donnait pas l'envie d'en savoir plus. On a toujours tort, cependant, de se couper complètement de cette sphère créative qui, en d'autres temps, était la source de bien des bonheurs et continue de bouillonner. Il faut juste prendre le temps de la débusquer derrière tout le fatras des idoles éphémères et insipides qui font le quotidien de ce qu'on appelle la "Brit Pop". Ignorant en cette matière donc, ce n'est pas sans un vrai plaisir que j'ai découvert un groupe de Manchester, dont l'existence remonte à une bonne dizaine d'années et propose son quatrième album. Mené par un certain Guy Harvey, dont la voix rocailleuse n'est pas sans rappeler parfois celle de Peter Gabriel, 
Bien déjoué en effet, monsieur 
J'ai subi hier une épreuve assez terrible : un aller-retour en voiture sur l'A31, soit 160 kilomètres, entre Nancy et Thionville, tout près de la frontière d'un paradis fiscal (c'est très vilain les paradis fiscaux, ils viennent de le dire à la radio, alors c'est vrai). Cet axe routier est infernal (il est le troisième au classement national de la saturation automobile, si j'en crois mes sources) et totalement pollué de camions dont les plaques minéralogiques m'en apprennent beaucoup sur des pays dont j'ignorais l'existence jusqu'à présent. Le grand jeu de leurs chauffeurs - on comprend volontiers qu'ils s'ennuient, à force - c'est de se doubler (sans tenir le moindre compte de la présence d'autres véhicules autour d'eux, notons le) en faisant la course : un camion déboîte pour commencer le dépassement (pendant que vous, pauvre crétin, n'avez plus qu'à freiner comme un damné si vous ne voulez pas terminer concassé comme une compression de César) du collègue qui le précède. Et là, le manège commence : le dépassé ne voulant pas l'être appuie à fond sur le champignon ; le dépasseur, c'est sa nature, veut absolument passer devant et s'accroche comme un malade pour devenir le premier. Et ça peut durer pendant des kilomètres. Pendant ce temps-là, ça bouchonne derrière (parce qu'en plus, ces gros bras au crâne rasé qui regardent la télé en conduisant ne sont même pas fichus de rouler au-delà de 90 km/h dès que l'un d'entre eux vient squatter la file de gauche). Et moi, je pense à Mario Kart : je m'imagine au volant d'un engin doté de tas de trucs bizarroïdes, comme ce projectile qui réduit mes objectifs à une taille lilliputienne, je vois les camionneurs tout riquiquis, incapables d'obstruer la voie. Et comme il est de bon ton présidentiel d'avoir la banane, je jette des peaux en veux-tu en voilà, histoire de mesurer ma capacité à dominer le monde.
Histoire n° 1 : On ne peut pas vivre seulement bercé par la mélopée des mauvaises nouvelles telles que les récitants quotidiens nous les psalmodient matin midi et soir. Ce serait trop terrible. Car voilà enfin une vraie bonne nouvelle (pour moi au moins) sous la forme d'une réponse positive donnée à l'une de mes vieilles requêtes. Depuis quelques années en effet, je rassemble des textes sur le thème de ma drôle de santé et son assistance cardiaque électronique, je plonge dans le maquis de mes souvenirs thrombosés, je dédramatise mes défaillances physiques. Et voilà qu'un éditeur accepte mon manuscrit. Sympa, non ?
Je n'écris jamais un texte, quel qu'il soit, sans une certaine appréhension. C'est idiot parce que j'ai identifié depuis longtemps la cause de cette inquiétude. Il me faut remonter à l'époque où j'étais en classe de troisième, au début des années 70, j'avais treize ou quatorze ans. Mon professeur de français était un type un peu particulier qui se pointait régulièrement en classe avec un taux d'alcoolémie légèrement supérieur aux normes en vigueur à ce moment-là. Lorsqu'il était à jeun, parfois, il lui arrivait de se comporter normalement et de tenter de nous faire travailler. Il y eut par exemple ce jour où nous eûmes à plancher sur une rédaction où il était question de raconter des souvenirs personnels d'une journée que nous aurions vécue à la campagne. Je me rappelle vaguement mon travail, j'avais été très appliqué, inventant complètement mon histoire, mais surtout soucieux de bien faire... sauf qu'à la remise des notes, ce fut la déconfiture totale : 5 sur 20 ! J'étais accusé d'avoir plagié la Comtesse de Ségur... J'ai tenté de me justifier, en vain, fourbissant quelques explications sincères, notamment celle par laquelle je tenais à préciser que - honte sur moi, m'sieur, je l'avoue ! - je n'avais jamais lu la moindre ligne de cette brave personne. Rien n'y fit. La gamelle ! Et l'humiliation lorsque le dit professeur commença à lire mon texte à voix haute en minaudant pour me ridiculiser. Mes camarades de classe, un peu gênés par le procédé, trouvaient mon histoire plutôt chouette et pas mal écrite, ce qui me fut d'un réconfort réel mais insuffisant, je l'avoue. Depuis, dès que je suis devant une page blanche (ou un écran d'ordinateur) avec un travail d'écriture à effectuer, je me retrouve durant quelques secondes dans ma salle de classe, face à ce type insupportable à l'haleine fétide qui cherche à me rabaisser devant les autres. Et, en bon petit diable que je suis resté, jamais je n'ai essayé de lire quoi que ce soit de cette Comtesse de Ségur.
Elle s'appelle Aurélie, il s'appelle Julien. Armés d'un micro qu'ils plantent énergiquement sous le nez de villageois d'abord médusés et plutôt mutiques, ils déboulent dans les recoins les plus enfouis de la campagne française dans le but de faire parler les gens. Des gens qu'ils aiment, à n'en pas douter. A force d'empathie, d'humour et de gentillesse, ils parviennent assez vite à briser la glace et à se faufiler dans leurs intérieurs, au sens propre comme au sens figuré. Ce qui nous vaut de vrais beaux moments de télévision, ici sur France 5. Dans une récente émission dont la cible était le petit village de Vassieux en Vercors (qui fut complètement décimé par la barbarie nazie), on pouvait se délecter de l'histoire de cet homme âgé de 84 ans, admiré par sa fille de... 18 ans et qui, après quelques hésitations devant la contemplation de photos jaunies, nous raconte comment sa nounou lui apprit « à devenir un homme » et s'amuse du mot déniaiser que son interlocutrice veut lui faire prononcer. Il y a aussi ce type un peu égaré, vivant sur ses maigres économies, le temps de devenir un musher et de réaliser enfin ses rêves. Ou ce tchécoslovaque - il tient à cette dénomination - qui retrouve dans le Vercors les paysages de son enfance. Et que dire de ces deux frères agriculteurs qui s'interrogent sur leur avenir et savent que le salaire de leurs femmes est, plus qu'un complément, une nécessité vitale ?
Voilà un disque qui fait un bien fou ! Pendant que nos vieilles gloires rabâchent à n'en plus finir et pour un montant astronomique un répertoire usé jusqu'à la corde aux frais de la princesse (rendez-vous sur la note publiée hier pour en savoir plus), il est des artistes, certainement moins fortunés, qui empruntent des chemins de traverse - dont on ne sait pas forcément où ils vous emmèneront et c'est parfait ainsi - pour vous proposer une cure d'oxygénation totalement euphorisante. Le guitariste Marc Ducret est de ceux-là, dont Le Grand Ensemble réunit un orchestre de onze musiciens pour un album appelé
J'apprends qu'un célèbre rocker opticien franco-belge sera la vedette du grand concert donné du côté de la Place de la Concorde dans le cadre des festivités du 14 juillet, intégralement financées sur le budget du Ministère de la Culture. Le montant du seul cachet de cette star en fin de course, qui s'élèvera ce soir-là - j'ai fait le calcul, pardonnez ma mesquinerie - à plus de dix années de mon salaire brut (sur lequel je paie des impôts... en France !), est par ailleurs très largement supérieur à ce que le chanteur lui-même réclame lorsqu'il n'est pas ainsi subventionné par ses amitiés présidentielles. Voilà qui finit par alléger considérablement le poids de la culpabilité que je développe depuis longtemps à l'idée d'être un salarié du secteur public. Parce que j'ai beau me persuader que je travaille correctement et que je ne vole pas l'argent que je gagne honnêtement, je ne peux pas faire comme si je n'entendais jamais ces voix brunes qui grondent sous l'effet d'une perverse stimulation politicienne et m'accusent d'être, ainsi que d'autres, un privilégié paresseux. Au point que j'ai même fini par inventer un mot : je serais selon ces braves gens bien dressés et de courte vue un « fainéanti ».

Disons-le haut et fort, ces Essais transformés par le travail de titan d'un éminent linguiste sont une lecture hautement recommandable - et particulièrement enrichissante. La traduction en français moderne de l'œuvre de Montaigne par le philologue André Lanly est en effet un bonheur de lecture presque inépuisable. Sans jamais trahir le texte originel - le plus souvent, ce sont des mots ou des expressions qui sont ici remplacés par leur équivalent contemporain avec une volonté d'explication jamais ennuyeuse - cet universitaire qui exerça durant vingt ans à Nancy a réussi une adaptation qui nous rend parfaitement lisible cette somme d'un abord moins direct dans son texte originel et qui nous est proposée dans une version intégrale. On se surprend à empoigner ce gros pavé (1300 pages disponibles depuis peu dans la collection Quarto de Gallimard) pendant quelques minutes, on lit un texte, quatre ou cinq pages, et on revient, un peu plus tard. Un tel chef d'œuvre, proposé à moins de 30 €, voilà un placement sans risque à très haute valeur ajoutée, excellent remède anti crise.
Les lorrains connaissent bien