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La poésie selon Claude Tchamitchian

Claude Tchamitichian_Poetic-Power.jpgAttention, grand disque ! Et celui-ci n’est certainement pas le témoignage d’un combat inutile – comme pourrait le laisser entendre le titre de l’une de ses compositions : « Unnecessary Fights » – mais au contraire la preuve organique, je devrais même dire très physique de l’existence d’un jazz d’aujourd’hui en quête d’une conciliation heureuse entre puissance et onirisme. Ou pour reprendre les propos de Claude Tchamitchian, qui publie Poetic Power sur son label Émouvance : « Les pieds au sol, la tête dans les étoiles ».

Chez le contrebassiste, la musique est à l’évidence le prétexte à une remise en cause permanente. C’est une longue, très longue histoire – commencée sans doute dans la mémoire de ses racines arméniennes. On sait le musicien prolifique, lui qui multiplie les expériences en trio, en sextet, en tentet mais aussi en solo comme ce fut le cas l’année dernière avec l’époustouflant In Spirit dont le titre reflétait le caractère à la fois intime et profond. Et quand il entame des collaborations ou participe aux projets des autres, on devine toujours chez lui une nécessité. La musique ne se galvaude pas. On peut illustrer cette exigence par sa confrontation fraternelle avec Henri Texier dans le quartet de Daniel Erdmann et Christophe Marguet (écoutez Three Roads Home) ; ou par la somptueuse « quête de l’invisible » de la flûtiste Naïssam Jalal. Tout récemment, il y eut aussi L’Ogre Intact du quartet emmené par le guitariste Pierrick Hardy. Une autre splendeur. Et comment oublier sa présence aux côtés d’un géant aujourd’hui disparu, le batteur Jacques Thollot, à l’occasion du disque Tenga Niña, réédité il y a quelques années sur le label Nato ?

Claude Tchamitchian revient aujourd’hui à la formule du trio, mais d’une nature différente de celui qu’il forme avec le pianiste Andy Emler et le batteur Éric Échampard. Si la batterie est bien présente – et de quelle manière ! – avec le batteur américain Tom Rainey dont l’inventivité du jeu n’est plus à démontrer, le piano s’éclipse pour laisser la place au saxophone libre et très aérien de celui qu’on ne cesse d’admirer de jour en jour : Christophe Monniot. Voilà deux musiciens à l’imagination débridée qu’on est heureux d’entendre aux côtés du contrebassiste.

Mais laissons Claude Tchamitchian nous expliquer la genèse de son projet : « Après Traces et Need Eden, j'ai voulu retrouver l'intimité d'une formation légère tout en gardant l'idée compositionnelle et orchestrale qui avait prévalu à la création du sextet et du tentet. L'idée de suite orchestrale est toujours là avec cependant la possibilité d'une écriture moins chargée et plus suggestive, ainsi que l'interaction dans le jeu inhérent à une petite formation. Et c'est très naturellement que l'idée d'un trio s'est imposée. J'imaginais également une autre composante à la musique que je voulais créer : un peu à l'image de ce que l'on peut ressentir lors d'une marche dans la nature, traduire le sentiment de cette multitude d'éléments qui interagissent les uns avec les autres, de façon très mobile tels l'eau, le vent, les oiseaux, ou très enracinés tels les arbres, les collines ou les montagnes. »

Le disque a donc pour titre Poetic Power : il nous dispense d’explications superflues. Poésie et puissance à la fois. La terre et le ciel. La réalité et le rêve. Force et légèreté. Urgences syncopées et déambulations mystiques. Ombre et lumière. Solidarité de groupe et envolées individuelles. Bien loin de vous emmener vers des paysages arides, le trio offre un jazz de l’interaction, solide et instable à la fois, dont la forme assez épurée trouve sa source à la fois dans la formule réduite du trio mais aussi du fait de l’absence de piano, un instrument orchestre à lui seul. Ici, il faut concentrer toutes les forces sur la volubilité étourdissante du saxophone alto d’un Christophe Monniot au meilleur de sa forme et qui n’hésite pas à dédoubler sa « voix » au moyen d’effets électroniques (« L’échappée belle » ou « Unnecessary Fights »), et sur la solidarité à toute épreuve de la charnière rythmique que Claude Tchamitchian constitue avec Tom Rainey, multiplicateur de nuances.

Organisé en longues suites, Poetic Power est en quelque sorte la bande originale d’une dichotomie heureuse, rugueuse et tendre à la fois, comme je viens d’essayer de vous l’expliquer. Peut-être me faudrait-il simplement vous dire à quel point sa vibration est persistante. Loin de tout souci de complaisance, cette musique sans concession dit l’essentiel de ce qu’est – ou devrait être – le jazz : la vie.

Musiciens : Claude Tchamitchian (contrebasse), Christophe Monniot (saxophone alto), Tom Rainey (batterie).

Titres : Katsounine / L’envolée belle / So Close, So Far / Shadow’s Breath / Le temps d’un regard / Unnecessary Fights

Label : Émouvance

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