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  • Pepita Greus

    Stéphane Escoms se produisait hier à la MJC Desforges de Nancy, un lieu qui vibre de la personnalité chaleureuse de Benoît Brunner, véritable amoureux de la musique, des musiciens et de l’accueil du public. Le pianiste venait présenter en trio son nouveau disque (le troisième), Pepita Greus. A ses côtés, le bassiste Rafael Paseiro et le batteur Alex Tran Van Huat. Un tiercé gagnant, dont l’équilibre naturel réside dans la place accordée à chacun des musiciens : liberté et imagination mélodique sont au pouvoir et magnifient des thèmes qu’on qualifiera de mémoriels en ce qu’ils trouvent leur source dans les souvenirs familiaux de Stéphane Escoms du côté de Valence et célèbrent « la fièvre des fallas et leurs festivités nourries de traditions populaires ». Un peu plus d’une heure pour passer en revue les sept compositions de l’album et jouer en rappel « Marrakech », issu du précédent disque, Meeting Point. Un moment où affleurent tendresse et nostalgie, « bercé par des rythmes cubains et des hymnes aux accents religieux, voire politiques ». C’est là une musique populaire au sens le plus noble du terme, dans laquelle le pianiste a glissé deux compositions originales, dont l’une dédiée à son grand-père.

    Je n’irai guère plus loin dans la présentation de cette belle musique, sachant que Stéphane m’a fait l’honneur de me confier l’écriture du texte qui figure sur le disque. Vous pouvez le lire à la fin de cette note. J’aimerais simplement ajouter que Pepita Greus est un bel objet, malicieux et singulier. En premier lieu parce que son format le rend incompatible avec la plupart des rayonnages de disques, ce qui vous obligera à le conserver en un lieu où il sera mis en évidence, un peu à l’écart de ses congénères. Surtout, vous apprécierez la manière dont il s’ouvre, comme un origami découvrant un journal et ses articles. C’est là une initiative qu’il faut saluer à tout prix : à une époque où l’achat de disques devient marginal, Stéphane Escoms et ses amis ont compris qu’il fallait susciter le désir. C’est le cas avec Pepita Greus, qu’on a envie de tenir dans ses mains avant de laisser sa musique chanter.

    Sachez enfin que ce répertoire connaîtra prochainement une version symphonique, enregistrée à Saint-Dié sous la direction de David Hurpeau. Un autre disque sera publié, avec un texte différent, variante du premier. Il est bon de savoir qu’en passant par la Lorraine, de telles initiatives voient le jour : encore bravo à Stéphane Escoms.

    Stéphane Escoms : « Pepita Greus »

    stephane escoms,pepita greus,mjc desfroges,nancy,jazzLa réminiscence comme source de création... Proust l’a sublimée, par l’évocation d’une madeleine ou de pavés disjoints. Il en va de même en musique comme dans toute forme d’art et c’est la sollicitation de la mémoire qui a provoqué chez Stéphane Escoms le besoin d’un retour aux sources. Ainsi a vu le jour Pepita Greus.

    Déjouant le piège de la nostalgie, le pianiste explore avec ce troisième album ses années d’enfance, celles des origines espagnoles par son père et des vacances d’été, dans le souvenir des pasodobles et des orchestres d’harmonie, tout près de Valence. Il y célèbre aussi la mémoire de son grand-père joueur de caisse claire, le seul musicien de sa famille, aïeul initiateur auquel il dédie l’une des deux compositions originales du disque.

    Un récent séjour dans le berceau familial favorisera l’éclosion d’un projet qu’il faut découvrir comme une déclaration d’amour. Pepita Greus, disque qu’on ose qualifier d’heureux, est bercé par des rythmes cubains et des hymnes aux accents religieux, voire politiques. Il transmet avec délicatesse la fièvre des fallas et leurs festivités nourries de traditions populaires. Stéphane Escoms, musicien multiple dont la créativité s’épanouit aussi en expressions musicales plus électriques, tourne avec tendresse les pages d’une histoire débordant d’humanité.

    Pour personnelle que soit la démarche d’un pianiste qui entrouvre les portes de son enfance, elle n’en est pas moins généreuse. Sa géométrie musicale est celle du triangle équilatéral, qui dessine un espace où chacun des musiciens se voit accorder la place nécessaire à l’éclosion de son langage mélodique. Point d’orgue de cet ensemble en équilibre, « El Fallero », l’hymne des fallas chanté en valencien par la Cubaine Niuver. Le temps s’arrête, le lyrisme est porté à son comble : hier, aujourd'hui et demain sont unis dans un même frémissement. Quelque part entre Espagne et Cuba, Pepita Greus est autant une invitation au voyage que le témoignage d’une vie sans cesse recommencée.

    Denis Desassis – 2 Novembre 2016

    Et pour finir, deux bonus Pepita Greus

    La semaine dernière, Stéphane Escoms était l’invité de Gérard Jacquemin et moi-même dans l’émission Jazz Time sur Radio Déclic. Vous pouvez l’écouter ici...
    podcast

    Un rapide teaser de l’enregistrement…

  • Nancy Jazz Pulsations 2015

    NJP, c'est fini ! Près de deux semaines très chargées en concerts, beaucoup de monde, des moments forts, d'autres moins... Telle est la vie d'un festival. J'ai pu non pas couvrir intégralement l'édition 2015 pour Citizen Jazz mais consacrer à cette manifestation automnale neuf soirées bien remplies dont j'ai essayé de rendre compte à ma façon. Pas question de tout voir (pour mémoire, il y a eu au total 181 concerts) ni d'être partout à la fois. Mes pérégrinations se sont limitées à trois salles : le Chapiteau de la Pépinière, la Salle Poirel et le Théâtre de la Manufacture.

    En suivant CE LIEN, vous pourrez lire ou relire mes élucubrations publiées au fil des jours...

  • Chronique ton bus !

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    À la faveur d'un déménagement professionnel - mon bureau est désormais établi dans un quartier au sud de Nancy, soit à plus de trois kilomètres de mon domicile - je suis devenu un usager quotidien des transports en commun, et plus particulièrement de la ligne de bus numéro 2, mise en place récemment, au grand dam de bon nombre de mes concitoyens qui pleurent la raréfaction de leurs propres bus dans d’autres secteurs moins bien desservis. L’itinéraire créé à la fin du mois d’août 2013 constitue à lui seul un guide touristique pour qui voudrait en savoir un peu plus sur la Cité des Ducs de Lorraine et s’épargner le ridicule d’une déambulation, coiffé d’un casque, dans un petit train touristique (curieusement immatriculé en Alsace, ce qui démontre la capacité d’anticipation de nos élus à regrouper les régions) roulant à une allure de sénateur (mais au moins, ce petit train conserve un semblant d’utilité, ce qui le différencie de la ruineuse et bien opaque assemblée d’élus par les élus) : il commence par les hauteurs du quartier dénommé le Champ-le-Bœuf avant de traverser celui du Haut-du-Lièvre, célèbre pour ses barres d'immeubles aux dimensions démesurées, sa population économiquement défavorisée, son pôle médical parfois aux mains des fonds de pension américains, sans oublier sa nouvelle prison et, plus loin, tout au fond, le Zénith, salle de concert aussi sexy qu’une interview de Florent Pagny par Michel Drucker à l’époque du premier tiers provisionnel. Poursuivant sa route, le bus HNS (pour Haut Niveau de Service, ce qui signifie d'abord une fréquence de passage élevée et la possibilité d'y monter par n'importe quelle porte, ce que la plupart des passagers n’ont pas encore compris, eux qui s’obstinent à utiliser exclusivement la porte avant) emprunte deux boulevards, l'un desservant des quartiers résidentiels, l'autre abritant entre autres le campus lettres de l'université de Lorraine avec sa cohorte d’étudiants pas encore certains des raisons pour lesquelles ils ont échoué en cet endroit où il est bien plus facile d’entrer que de sortir diplômé. Il est alors temps de rejoindre le (très laid) quartier de la gare - en pleine rénovation et livré à une brigade d’architectes sadiques - avant de filer vers le centre ville et ses commerces,  où il approchera mais pas trop la Place Stanislas, avant de rejoindre le marché, sa nouvelle place sans verdure et de rallier via la Place des Vosges - qui ne présente qu'un très lointain cousinage avec son homologue parisienne - l'avenue de Strasbourg où vous attendent l'hôpital central et la maternité. Puis c'est la sortie de Nancy par le quartier Bonsecours, en direction de Jarville et enfin de Laneuveville, terminus tout le monde descend. On l'aura compris, la ligne 2 et son bus sont des instruments de brassage de beaucoup de populations locales (à l'exception de la tribu des automobilistes, souvent verts de rage à l'idée qu'on ait réduit leur aire de jeu à une simple file pendant que le bus s'épanouit sur sa propre voie).


    Ligne 2 (couverture).jpgS'y asseoir, même muni d'un livre, c'est l'occasion privilégiée d'une observation tranquille de la congrégation bigarrée des passagers. Ce faisant, je me suis attelé à un petit travail consistant à scruter discrètement mes compagnons d’infortune itinérante et à noter rapidement, le soir, quelques unes des scénettes dans la contemplation – d’un œil, l’autre continuant sa lecture - desquelles j’ai pu me complaire. Si l’expérience s’avère concluante, j’envisage de rassembler ces textes après une relecture minutieuse sous la forme d’un livre qui paraîtra d’ici à deux ans. 


    En attendant, je vous propose de découvrir trois extraits de ce livre en gestation...


    #1


    Ce matin, mon voisin, fort malodorant – il est tôt, trop tôt pour avoir déjà pris une douche – a le nez encombré. Il renifle, renifle et, n’y tenant plus, se tourne vers la vitre pour s’atteler à un savant nettoyage de ses narines dégoulinantes. Zut, il s’en met plein les doigts, ça devient compliqué pour lui. Je fais semblant de regarder ailleurs et poursuis ma lecture de « La montagne magique », qui réclame tout de même un minimum d’attention. Coup d’œil en coin de l’enrhumé matinal : persuadé que je ne m’aperçois de rien, il s’essuie méthodiquement les doigts sur son pantalon. Je devine un soulagement chez lui, malgré des mains qui sont devenues collantes. Fort heureusement, nous ne nous connaissons pas, je n’ai pas eu besoin de les lui serrer en guise de bonjour…


    #2


    Avis de grand calme ce matin. J’ai trouvé une place assise au fond du bus et je peux repartir à Davos pour tenir compagnie à Hans Castorp. Face à moi,  une drôle de géométrie s’est dessinée : deux jeunes femmes et deux garçons, probablement des lycéens. Les premières sont placées côté vitre et plongées dans la contemplation de leur téléphone, je les devine occupées à écrire des messages textes. A intervalles réguliers, elles jettent un coup d’œil au dehors, il fait encore nuit. Les seconds, assis entre elles, sont tout aussi mutiques et s’appliquent à un exercice de passivité absolue ; pas un seul mouvement, le regard plongé vers des mains qu’ils tiennent serrées entre les cuisses. Comme en sommeil, mais les yeux ouverts. Derrière moi, j’entends la conversation de deux lycéennes qui ponctuent la moitié de leurs phrases par des gloussements où je détecte la présence récurrente de « LOL », que je pensais réservés à l’expression écrite. Elles parlent de cinéma et téléchargeront Le loup de Wall Street , « parce qu’ils ont gagné assez d’argent comme ça ». En revanche, elles veulent absolument aller voir Yves Saint-Laurent, elles sont folles de Guillaume… Canet ! Elles vont être déçues, mais je ne dis rien.


    #3


    D'abord je ne comprends pas pour quelle raison il bouscule tout le monde et force le passage avec son chien. Ensuite, je me rends compte que je suis un idiot : il est aveugle ou plutôt… comment doit-on dire ? Mal voyant. C'est vrai que je trouvais ça téméraire de bousculer un groupe de jeunes en uniforme : casquette perchée sur le crâne blouson à capuche chaussures dites de sport avec plein de couleurs vernies et de marques écrites en gros qui vous font une démarche un peu stupide. Surtout qu'il flotte un soupçon d'agressivité dans le petit groupe, j'entends même une fille dire à l'un des mâles rigolards qu'il commence « à lui péter les couilles ». Une performance, tout de même, je ne sais pas comment il y est parvenu… Et puis voilà notre aveugle qui revient, finalement il préfère rester debout et s'accrocher à l'une des barres métalliques. Il la cherche des mains, sonde l'espace invisible mais ne la trouve pas. Alors, comme dans un seul geste - presque une chorégraphie - les garçons s'extirpent de leur bulle acide pour se plier en quatre et lui venir en aide. C'est à celui qui sera le premier à lui attraper le poignet avec délicatesse et conduire la main aveugle vers l'appui tant convoité. Sourire discret de l'homme en guise de merci. Un éclair de grâce vient de zébrer le bus…

  • Un ami s'en va...

    C’était il y a deux ans, presque jour pour jour, le 10 septembre 2010. Pour parachever la rédaction d’un des textes de l’exposition Portraits Croisés que je devais réaliser avec mon ami Jacky Joannès, j’avais demandé à Xavier Brocker – qui avait fini par devenir lui aussi un ami à force de passions partagées – de m’accorder un entretien. Je voulais qu’il me raconte en détail l’édition 1975 de Nancy Jazz Pulsations, dont il était à l’époque le directeur artistique. 45 minutes passionnées, beaucoup d’anecdotes, une verve inimitable et un incroyable talent pour faire vivre des instants pas comme les autres, à l’époque où les responsables du festival avaient décidé de programmer le JATP (Jazz At The Philarmonic) et son cortège de stars, comme Dizzy Gillespie, sous l’égide du fantasque Norman Granz. Vous pourrez, un peu plus bas, écouter cette passionnante conversation, si vous le souhaitez. 

    Xavier vient de nous quitter, trahi par son cœur qu’il avait gros comme ça. C’est un personnage, un vrai, qui s’en va. Il laisse un vide énorme autour de lui tant ses amis étaient nombreux. Il avait 73 ans.

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    Xavier Brocker © Maître Chronique - Septembre 2010

    Xavier était tombé dans le jazz à l’adolescence, contractant un heureux virus dont, jamais, personne n’aurait pu le vacciner. C’était en 1954, après un concert de Sidney Bechet à la Salle Poirel de Nancy. S’il lui arrivait de jouer du piano ou de la clarinette, il était d’abord une encyclopédie vivante, un boulimique de la connaissance, toujours soucieux de transmettre sa passion au plus grand nombre. Il fut l’un des membres fondateurs de Nancy Jazz Pulsations et son premier directeur artistique. Journaliste à l’Est Républicain, il était aussi l’auteur du Roman vrai du jazz en Lorraine. Retraité hyperactif, on pouvait souvent le retrouver en animateur de conférences passionnées illustrées par des écoutes dont il raffolait, aussi bien pour les jeunes que pour les adultes et qu’il appelait des causeries ; il consacrait aussi une partie de son temps à l’animation d’émissions de radio, dédiées au jazz, forcément. Il avait également pris une part prépondérante à l’élaboration du CD 50 ans de jazz en Lorraine, publié sur le label Etonnants Messieurs Durand. Xavier était un être curieux, toujours prêt à se frotter à de nouvelles découvertes. Il était un grand monsieur, un gourmand de la vie, la musique et le jazz en étaient pour lui le sel vital.

    Xavier était un grand seigneur. Alors que j’étais très honoré d’avoir été, à plusieurs reprises, l’invité de son émission, lui se sentait redevable. En témoignage de son amitié, il m’avait fait un somptueux cadeau, en m’offrant l’enregistrement original et intégral de la première création de Nancy Jazz Pulsations en 1973 : la « Stanislas Percussive Gavotte », interprétée par un big band réuni par le trompettiste Ivan Jullien et qui comptait parmi ses membres : Eddie Louis, Jon Surman, André Ceccarelli, Bernard Lubat ou encore Daniel Humair. Je garde précieusement cette bande magnétique, ce trésor, qu’un ami doit prochainement numériser. Il va de soi que chacun d’entre vous pourra bientôt l’écouter ici. C’est ce que voulait Xavier, il voulait partager. Ses désirs seront des ordres.

    Il y a quelques jours encore, c’était vendredi dernier, j’avais appelé Xavier, à sa demande. Il voulait m’inviter une fois de plus au micro de « Jazz Galaxies », l’émission hebdomadaire qu’il animait sur une radio locale à Nancy. Lui, tout comme moi, aimait ces petits rendez-vous et leur rituel (je sais, parce qu’il me le disait à chaque fois, qu’il appréciait beaucoup notre complicité ; ayant moi-même pendant plusieurs années animé une émission consacrée au jazz, il savait que j’avais du répondant, il appréciait la tonalité de ce qui devenait une conversation souriante mais à chaque fois exploratrice de nouveautés) : il venait à la maison une heure avant le début de l’émission, je lui préparais un café et nous discutions du programme. Je lui soumettais ensuite une liste de disques qu’il acceptait en toute confiance ; de son côté, il extirpait de son sac un vieux 33 tours ou un CD qu’il avait pioché dans sa volumineuse discothèque (la dernière fois, c’était un disque que lui avait offert Didier Lockwood). Enfin venait l’élaboration du conducteur et son minutage faussement précis, qu’il était de toutes façons incapable de respecter, en bavard impénitent qu’il était, dès lors que le voyant rouge s’allumait. Il goûtait, vraiment, le plaisir de dire le jazz et son amour infini pour cette musique. Il faut l’avoir vu au moins une fois savourer ses propres réflexions pour comprendre la saveur si particulière de son propos. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle notre dernière émission – c’était le 16 juillet – consacrée à Nancy Jazz Pulsations 2012, n’avait pu nous permettre de diffuser toute la musique programmée quelque temps plus tôt ; il voulait un second épisode, absolument. Malgré sa voix très affaiblie, son enthousiasme au téléphone était intact : il se réjouissait de notre nouveau duo et, toujours curieux, il m’avait demandé de revenir avec, dans mon sac, le disque d’Electro Deluxe Big Band que nous avions écouté six semaines auparavant et qu’il avait beaucoup aimé. Je le vois encore, pestant à l’idée qu’un tel groupe, si chaleureux et fédérateur, ne pût être vite à l’affiche du festival.

    Notre rendez-vous était fixé au 24 septembre à 10 heures. Un peu inquiet de la fatigue que j’avais détectée chez lui, je lui avais recommandé la prudence, lui demandant de prendre soin de lui, avant tout...

    Cette émission n’aura pas lieu, je garde son programme pour moi, avec le cœur serré. Xavier, reviens ! Je n’arrive pas à croire que tu viens de faire le grand saut.

    Je sais que tous ses amis, tous ceux qui le connaissaient le pleurent aujourd’hui. Peut-être que leur peine sera un peu adoucie à l’écoute de sa voix : je vous offre, en sa mémoire, cette causerie qu’il m’avait accordée en toute amitié et dont le souvenir ne s'effacera jamais. 

    Salut l’ami !



    En écoute, l'entretien que Xavier m'avait accordé le 10 septembre 2010 (durée : 44'51). Un enregistrement sans coupures ni montage, avec tous les bruits de fond en provenance de la brasserie où nous nous étions installés.

  • C’est graphe, docteur ?

    Atelier_6b.jpgPour une fois, il ne sera pas ici question de musique... Encore que l’atelier d’écriture auquel j’ai eu la chance de participer du mois de janvier jusqu’à samedi dernier (six séances de quatre heures) résonne dans ma tête d’une vraie musique des mots : pas seulement les miens, mais aussi ceux de mes camarades qui, tous, ont accepté de plancher sur les exercices proposés par l’attentif et bienveillant Frédéric Vossier. Alors, en guise de clin d’œil à Colette, Laurent, Didier, Léo, Marie-Laure et quelques autres, je vous livre ici un texte qui n’a d’autre prétention que d’être ce qu’il est : un exercice.

    Écrit lors de l’ultime séance, il est la réponse à une consigne donnée par notre tortionnaire préféré qui avait introduit la séance par une explication relative à différents procédés d’écriture autour des idées de monologue ou de soliloque. Après nous êtres vu imposer l'un d'entre eux par tirage au sort (ainsi, je devais d’abord écrire un soliloque où un personnage : s'interroge ou se parle ou laisse la parole se dévider, en situation apparente de dialogue), nous avons pu écrire ensuite en utilisant celui de notre choix dans la liste établie en début d'atelier. Ici, c’est un monologue de type « récit de vie » (qui, aux dires de Frédéric après lecture à voix haute, a plutôt tourné en soliloque mais qu’importe, après tout, l’essentiel, c’est de le savoir).

    Au sujet de ces lignes écrites en vingt minutes, je dois préciser qu’elles prennent appui sur un fait réel (une chute dans la rue). Toutes les sensations, tous les souvenirs et les évocations sont reproduits telles qu’ils m’ont traversé l’esprit durant un délai très court (deux ou trois minutes, pas plus). En relisant ce travail, je me suis rendu compte que d’autres pensées m’avaient gagné pendant cet épisode, mais celles-ci n’ont pas refait surface durant mon court temps d’écriture. Ce que pouvez lire ici (si vous le souhaitez, bien sûr) est reproduit à l’identique, sans ajout ni suppression. Et encore une fois, mille pardons pour les maladresses, j’ai joué la carte de la transparence.

    Avec un grand salut amical non seulement à Frédéric mais aussi à mes camarades qui ont osé offrir leurs textes au groupe. Ce sont des moments d’échanges irremplaçables, des heures riches de partage, d’émotion, d’humour et d’imagination. Je leur en suis infiniment redevable. Merci à eux et au Théâtre de la Manufacture de Nancy qui organisait cet atelier.

    Atelier_6a.jpg

    Le trottoir était humide hier soir. Les pavés me guettaient du coin de l’œil. Un œil torve et menaçant. Je marchais vite, comme d’habitude. Perdu dans mes pensées, les écouteurs de mon baladeur vissés aux oreilles.

    La musique, c’est une compagne, depuis l’enfance. Pas une seule infidélité en plus de cinquante ans d’un concubinage qu’elle n’a pas choisi. Oui, c’est moi qui ai choisi la musique, pas l’inverse. On appelle ça une relation asymétrique, parce que j’en sais plus sur la musique qu’elle n’en sait sur moi. Et fort heureusement pour mon entourage, la musique n’a pas voulu de moi. Oh, j’ai bien entamé autrefois une brillante carrière d’harmoniciste... mais j’ai tout arrêté, épuisé par les tournées harassantes dans les deux salles de classe de mon école où l’on m’exhibait comme un singe savant. J’ai mis un terme à tout cela, j’avais cinq ans. Il faut savoir arrêter.

    La musique, donc, dans les oreilles.

    Les pavés glissants, sous mes pieds.

    J’avance au rythme oppressant de « De Futura », un vieux truc bien sombre des années soixante-dix, quand Jannick Top faisait gronder sa basse dans Magma.

    Et puis la chute...

    Et merde !

    Le beau vol plané, sous le regard torve des pavés et l’œil éteint de mes concitoyens qui hésitent entre l’éclat de rire – ça fait toujours rire un type qui se casse la gueule en glissant sur une peau de banane, sauf que là c’était un pavé – et la commisération bonne conscience.

    Ah, bordel ! J’ai ruiné mon jean... Fait chier, je l’ai acheté hier et pas en solde. Même qu’au téléphone, j’avais taquiné mon fils en lui disant que son vieux père portait des pantalons taille trente-huit, comme lui, et qu’on verrait bien dans vingt-sept ans s’il en serait toujours capable.

    Quatre-vingt-quinze euros le pantalon... Un gros trou au genou. Et le genou en sang. Saloperie d’anticoagulants, je vais encore en mettre partout pendant trois heures.

    Et tous ces cons qui me regardent comme si j’étais un ivrogne...

    J’ai glissé, comme un con, sur ces cons de pavés luisants, devant des cons. Oui, vous aussi vous êtes des cons, pas besoin de vous pour me relever. Vous voyez bien que je me relève, non ?

    J’ai mal au genou.

    Je boîte un peu.

    Pas grave, ça va passer.

    Je pense à ma mère. Il lui est arrivé la même chose, ou presque. Sauf qu’elle ne s’en est pas tirée. D’abord un clou pour lui rafistoler la hanche et puis une prothèse. Et puis rien. Un mouroir en guise de centre de rééducation. Plus d’argent, plus de soins, plus d’hôpital. Ouste, dehors... Ad patres.

    Mais moi, je me suis relevé. Y a toujours « De Futura » qui fait hurler ses sirènes. Faut que je change de disque, là c’est trop, je vais choisir autre chose, un truc plus doux. Tiens, la contrebasse de Renaud Garcia-Fons. Ça glisse tout seul, en plus c’est une musique pleine de soleil. Je suis sûr qu’il ne risque pas de glisser sur ces saloperies de pavés mouillés.

    N’empêche. J’ai l’air con avec mon pantalon troué. J’essaie de colmater la brèche comme je peux. Et ça continue à pisser rouge en dessous.

    Plus personne pour me regarder. J’ai réparé comme j’ai pu. C’est bon, j’avance, maintenant.

    J’avance en boitillant.

  • Tickets fantômes

    Et si le passé n’existait pas ? C’est la question qu’il m’arrive de me poser quand j’observe certains objets. Ils sont là, dans toute leur matérialité et pourtant, ils expriment des instants uniquement vécus dans notre imagination. Ainsi ce ticket d’entrée à un concert du Grateful Dead au mois d’octobre 1981. Plus de trente ans maintenant… et toujours pas de concert !

    grate1981ful dead, nancy,

    Pour n’avoir jamais existé, on peut dire que ce concert au Parc des Expositions de Nancy n’a jamais existé ! Et pourtant, tout était bien annoncé, claironné même au point que la presse locale avait organisé un concours permettant de gagner des places. En bon Dead Head alors certifié dix ans d’ancienneté dans la confrérie Californienne, je m’étais précipité pour répondre à la question simpliste posée par le quotidien. Si mes souvenirs sont exacts, il me semble qu’il fallait choisir entre trois chiffres correspondant à l’affluence d’un concert mythique du groupe fin juillet 1973 à Watkins Glen. Une sorte de record à l’époque puisque plus de 600.000 personnes s’étaient rassemblées pour l’occasion. Trop facile : il y avait deux places à gagner, je les ai raflées sans la moindre difficulté. Cette aisance à gagner aurait peut-être dû m’alerter…

    On peut deviner quelle fut alors mon impatience… Il faut bien comprendre : depuis l’automne 1971, j’étais tombé dans la marmite Grateful Dead, j’étais envoûté par la musique de Jerry Garcia et ses acolytes. Dix ans plus tard, j’avais acheté tous les disques disponibles (et l’année 1981 avait été celle de la publication à quelques semaines d’intervalle de deux doubles albums live), lu tous les articles publiés dans Best ou Rock’n’Folk, développé des stratégies un peu stupides pour rapatrier à la maison des disques afin de ne pas me faire repérer par des autorités parentales un tantinet méfiantes à l’égard de mon appétit vinylique. J’ai conservé, quarante ans après le début de cette aventure, la même foi envers un groupe qui, à défaut d’être artistiquement révolutionnaire, présentait selon moi une qualité essentielle : il donnait à voir ailleurs (on me pardonnera l’expression, parce qu’il s’agit avant tout d’écouter) ! Il était un univers de passage entre différentes formes de rock et de blues vers d’autres strates musicales, jazz en particulier du fait d’une propension très nette à improviser sur scène lors de concerts marathons dont le carburant chimique n’était pas des plus recommandables. Je me fichais un peu de cette époque première, celle de toutes les folies stupéfiantes dont le Grateful Dead avait été l’un des acteurs majeurs. En 1971, je n’ignorais pas les excès dont les musiciens s’étaient rendus coupables mais un cap avait été franchi : après le temps des acid tests, après la parenthèse de Workingman’s Dead et American Beauty en 1970, le groupe avait suivi une voie en apparence plus sage qui n’excluait pas certaines folies (les concerts pouvaient parfois être très longs, jusqu’à six heures) mais sa musique avait laissé de côté son caractère psychédélique et se recentrait sur un répertoire probablement plus consensuel. Le charme demeurait intact toutefois. Pas aux yeux de tout le monde car les années passaient, la rugosité brutale des deux accords joués par les groupes punks donnait au Dead des allures de groupe de papys somnolents. Les années passaient, les modes aussi… Pendant que certains s’usaient en d’éphémères mouvements, d’autres continuaient leur chemin, rassemblant un public nombreux et fidèle. 

    Alors vous pensez bien que ce mercredi 14 octobre 1981 était pour moi comme une date repère, un moment d’exception, la récompense de longues années de passion et de patience. 

    Sauf que… ce concert n’a jamais eu lieu ! Pas assez de billets pré-vendus, rendez-vous annulé ! Pourtant, les comptes rendus de la tournée nous rappellent que les concerts demeuraient des moments pas comme les autres. Il se passait toujours quelque chose avec le Grateful Dead, chaque soir était différent du précédent (le groupe se sera produit 16 fois dans 7 pays entre le 30 septembre et le 19 octobre… mais pas à Nancy !). 

    Mes tickets sont toujours là, sagement glissés dans la pochette de l’album le plus récent à ce moment (Dead Set). Et dans un recoin de ma tête, l’espoir secret que ce concert a bien eu lieu, que ma mémoire a un peu flanché et que son souvenir va bientôt refaire surface. Pas moyen de me résoudre à l’idée que nous n’étions pas assez nombreux ce soir-là…

    Allez, on arrête de se raconter des trucs, tout ça c'est bien fini. Jerry Garcia est mort en août 1995, le Grateful Dead revit parfois sous le nom de The Dead, animé par le four core constitué de Phil Lesh, Bob Weir, Bill Kreutzmann et Mickey Hart (qui va prochainement publier un nouvel album, ce qui me réjouit), mais nous ne sommes plus en 1981. Juste trente ans plus tard.

    Un peu de musique de l'époque, c'était au mois de mai 1980...

    Et une petite vidéo de 1981... Le genre de trucs que le Dead aurait pu jouer à Nancy... s'il était venu et s'il avait opté pour un set acoustique (comme sur le disque Recknoning).

  • Atelier

    écriture, théâtre de la manufacture, nancy, murât ozturk, jean-pascal boffo, improvisionsJ’ignore encore si je tirerai le moindre profit de l’atelier d’écriture auquel je viens de m’inscrire auprès du Théâtre de la Manufacture à Nancy. Six séances de quatre heures sous la coordination d’un animateur qui va s’efforcer d'extirper de son groupe (une petite quinzaine d’adultes consentants) quelques fruits tombés de l'arbre d’une imagination pas toujours débridée, tout en proposant à ses victimes de réfléchir à la construction de personnages et de dialogues.

    Ce qui m’interpelle le plus dans cette formation – je vous livre cette impression à l’issue d’une première session – c’est qu’elle m’a laissé le sentiment d’être, pour la première fois de ma vie, en situation d’apprentissage autour d’un sujet qui me passionne vraiment. Car pour n’avoir jamais connu de véritable incident tout au long de mon parcours scolaire et malgré une incursion universitaire très hasardeuse qui demeure pour moi une énigme (mais qu’est-ce que j’étais donc venu faire dans cette galère ?), je me suis toujours laissé porter au fil de mes années scolaires par un ennui que je me refuse à imputer exclusivement à la pédagogie souvent soporifique de pas mal de mes enseignants. Il doit bien y avoir un peu de moi dans cette distance indifférente qui m’a toujours habité dès lors que je franchissais l’entrée d’une salle de classe. L’impression de n’avoir rien à faire là, d’être obligé d’ingurgiter des potions trop souvent amères alors que je n’avais rien demandé d’autre que de continuer à observer le monde dans la liberté de mon jardin tout aussi imaginaire qu’enfantin. J’ai toutefois quelques excellents souvenirs de collège ou de lycée : une prof d’anglais un peu hors du commun, passionnée et passionnante ; un enseignant en histoire-géographique qu’on pourrait qualifier de foutraque et génial dans sa façon déjantée de transmettre son savoir. Deux exemples parmi quelques autres qui m’ont convaincu à la marge que la générosité était communicative et source d’échanges enrichissants… mais que tout le reste n’était pas fait pour moi. Pas assez de flamme, une absence de sens donné à l’enseignement, une confusion presque permanente entre l’idée de note et celle de sanction, comme si la nécessité d’apprendre devait automatiquement se parer de couleurs punitives. J’aurais aimé entrer dans une salle de classe le cœur léger et le sourire aux lèvres : mais non, mon œil était rivé en permanence aux aiguilles de ma montre, parce que je voulais que les minutes défilent plus vite et que l’intercours ou la récréation me soient offerts comme la récompense de ma patience.

    Alors, bien des années plus tard, quinquagénaire bien sonné, me voilà au travail stylo en main, couchant sur le papier d’un cahier à spirale les mots et les phrases comme autant de réponses aux sollicitations de l’animateur. Pas d’angoisse, pas de note, pas de diplôme : juste le plaisir de franchir par l’effort consenti le seuil d’une connaissance dont les limites se repoussent d’elles-mêmes avec douceur.

    On dit qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire. Je pense l’avoir vérifié. Pour traduire cet état de bien-être qui m’a gagné hier, je vous envoie une petite bulle musicale qui m’est revenue à l’esprit alors que je devais inventer deux ou trois rêves au nom d’un personnage imaginaire. Les Improvisions de Murat Öztürk (piano) et Jean-Pascal Boffo (design sonore) méritent bien cette résurgence onirique : j’ignore si l’on peut encore se procurer ce beau disque publié en 2010, mais il me plaît de rappeler à quel point il aura été un moment de grâce. Qui dure aujourd’hui encore.

    podcast

  • Place Stanislas

    Vous commencez à me connaître, n'est-ce pas ? Toujours le premier à miauler sous les effets d'une douleur diffuse et néanmoins perverse dès que l'automne avance, à me morfondre en états d'âmes pseudo-dépressifs à la première pluie, à couiner pitoyablement quand la grisaille perdure. Et jamais en peine pour établir la liste chaque jour plus longue des tares météorologiques dont  souffre la Lorraine depuis la nuit des temps. Enfin, la nuit des temps, finalement, je n'en sais rien, je parle ici de la nuit de mes temps. C'est-à-dire un bon paquet d'années maintenant, beaucoup plus qu'il ne m'en reste à vivre, assurément...

    Alors, puisqu'on parle de nuit, je voudrais corriger ici le tir, histoire de vous démontrer que je ne suis pas seulement un pourfendeur grimaçant des froidures orientales. Mais aussi, parfois, un béat truffe en l'air qui sait quand il le veut se réjouir d'un instant habité de magie. Gardez vos ricanements pour vous, je revendique ici haut et fort mon droit le plus absolu à une certaine part de romantisme. Non mais...

    J'ai traversé vendredi soir la Place Stanislas. Notez bien que c'est une chose qui m'arrive assez souvent. Sauf que... La nuit était déjà tombée depuis un petit moment, une pluie glaciale avait laissé sur les pavés autant de pièges qu'il est donné à un être humain de faire des pas. Et pourtant, il y avait quelque chose de très particulier, un peu hors du temps, qui flottait dans l'air ambiant, car j'ai vu ça !

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    En toute sincérité, je dois reconnaître qu'il faudrait être un fieffé pisse-froid pour ne pas admirer la magie du spectacle. Les façades illuminées, les réverbères diffusant une lumière tamisée et projetant sur la place leurs flammèches en forme d'étoiles, rejetant derrière elles une bien mystérieuse pénombre, les reflets sur le sol devenu miroir... Il y avait subitement comme la projection in vivo d'un film dont chacun d'entre nous était l'acteur, volontaire ou pas.

    Tiens, ce vélo qui semble glisser sous les coups de pédale d'un homme-ombre : où va-t-il ? Et plus loin, ce couple qui avance bras dessus bras dessous, vers quel refuge romantique peut-il se diriger ? On scrute derrière les fenêtres les clients installés sur la banquette de velours rouge d'un café où l'on doit certainement servir un capuccino bien chaud, surmonté d'une montagne de crème Chantilly. Et là, juste à côté, une vieille dame, assise seule, sirote un verre de vin blanc en grignotant deux ou trois bretzels un peu durs sous la dent. Tournant encore la tête, on devine les derniers signes d'une activité dans les bureaux de l'Hôtel de Ville. Et là, juste à côté, le Grand Hôtel de la Reine, majestueux, dont la bâtisse fait face à celle de l'Opéra, comme si tous deux voulaient aussi engager une conversation mémorielle.

    C'est bête, n'est-ce pas ? Le temps de prendre quelques photographies, je me suis raconté ces petites histoires, j'avais envie de me dire que la vie est aussi faite de ces pépites fugaces, ces fragments essentiels qui nous nourrissent et nous font avancer, le cœur un peu plus léger.

  • Atem

    atem.jpgJe dois recevoir très prochainement chez moi – à des fins d'interview pour Citizen Jazz – une personnalité bien connue des amateurs lorrains (et pas seulement d'ailleurs) des musiques dites « de traverses ». Gérard Nguyen, puisque c'est de lui qu'il s'agit, va en effet soulever de plaisir beaucoup de gens en publiant aux éditions Camion Blanc une sélection d'articles publiés durant la seconde moitié des années 70 dans le magazine qu'il avait alors porté à bout de bras : Atem. Ce journal incomparable – 16 numéros édités entre 1975 et 1979 – fut en effet une formidable aventure humaine que nous sommes nombreux à avoir vécu non sans fièvre, guettant la prochaine édition, nous arrachant les yeux parfois (au début) sur une mise en page dense et aride. Ah, que de beaux noms ont pu être convoqués au sommaire de ce réjouissant et singulier Atem ! Il suffit de regarder la couverture du livre qui paraît aujourd'hui pour s'en convaincre : Kevin Ayers, Tim Buckley, Can, Kevin Coyne, Nick Drake, Brian Eno, Faust, Robert Fripp, Philip Glass, Peter Hammill, Hatfield & The North, Heldon, Henry Cow, Hugh Hopper, Magma, John Martyn, Nico, Steve Reich, The Residents, Suicide, This Heat, Tom Waits, Robert Wyatt, etc. Un casting de rêve qui associe des artistes issus de sphères différentes : rock, jazz, musique contemporaine ou expérimentale, … mais ayant en commun une démarche artistique hors normes et intrinsèquement créative. Plus de 560 pages d'articles et d'interviews qu'on n'a pas fini de lire et de relire. Une sorte de livre de chevet, un compagnon de vie.

    Il est amusant aussi de se rendre compte que la parution d'Atem – qui fut aussi un label de disques tout aussi inventif et sans équivalent, dont les têtes de pont s'appelaient notamment Univers Zéro ou Présent – fait remonter à la surface de vieux souvenirs, très agréables.

    L'époque de l'Université par exemple, lorsqu'à peine mon dernier cours de la journée terminé, je ralliais au plus vite le magasin de disques où le même Gérard Nguyen, l'œil malicieux, une Camel filtre au bec et toutes platines Marantz dehors, nous faisait partager ses passions de l'époque, celles justement dont on va pouvoir relire les textes qui en étaient nés.

    Je me souviens... de ce soir d'octobre 1976 où, après une attente interminable – la publication du disque annoncé étant sans cesse reportée – les premières mesures de « De Futura » de Magma avaient retenti avec une sombre solennité. Jannick Top et Christian Vander tentaient une éphémère association dont la deuxième face de l'album Üdü Wüdü – avec une pochette provisoire et de belles fautes d'orthographe – se présentait comme le fidèle reflet. Une attaque de Kobaïa, rue Gambetta !

    Je me souviens aussi, quelques mois plutôt, de ce soir où j'avais embarqué (avec l'accord du patron, évidemment) plusieurs numéros du magazine pour le faire connaître à Jean-Bernard Hébey, alors animateur à RTL, qui avait posé sa bulle à Nancy pour une semaine, et dont l'émission quotidienne était une source assez éclectique de découvertes musicales en début de soirée.

    Atem ! Les anciens vont se réjouir de cette résurgence, les plus jeunes vont sans nul doute avoir du mal à ne pas admettre qu'on tenait là une pépite, que certains conservent aujourd'hui précieusement comme un trésor caché.

    Cerise sur le gâteau, il est question que les textes non sélectionnés pour le livre puissent être réunis en un blog.

    Pour moi, c'est d'accord, sans la moindre réserve !

  • Motown

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    Voilà qui fait vraiment du bien... Deux ans presque jour pour jour après leur dernière visite dans la petite salle du Quai Son à Nancy, le fougueux aréopage du Motown Project investissait à nouveau les lieux hier soir !

    Motown Project - une telle identité ne laisse aucun doute sur le répertoire qui sera proposé - c'est la promesse, largement tenue, d'une fête joyeuse et de la célébration d'une musique sans la moindre ride, frappée au sceau de l'énergie la plus communicative qui soit. Une éternelle jeunesse, impeccablement servie par un combo soudé et pourvoyeur d'ondes positives.

    Il n'aura pas fallu attendre bien longtemps pour que la température monte très très fort. En réalité, il n'y a pas eu la moindre attente du tout avec, d'emblée, l'enchaînement vitaminé de « Time » et « Got To Give It Up »... Ah, Marvin Gaye quand tu nous tiens... Ce dernier sera d'ailleurs l'une des sources d'inspirations premières de ce concert gorgé de salutaires vibrations : on le retrouvera un peu plus tard avec l'incontournable « What's Going On », « I Heard It Through The Grapevine » ou le brûlant « Sexual Healing » en guise de rappel, avant, pour que l'histoire ne s'arrête pas, un retour sur « Got To Give It Up ».

    Stevie Wonder, lui aussi, sera plusieurs fois à l'honneur : comment en effet ne pas interpréter le mythique « Supersition » pour célébrer ce torrent artistique que fut la Motown ? Comment ne pas puiser par ailleurs à deux reprises dans ce qui est à considérer, tous styles confondus, comme l'un des albums majeurs du XXe siècle, Songs In The Key Of Life ?

    The Temptations, Jimmy Ruffin, Aretha Franklin, The Jackson Five, Martha & The Vandellas, James Brown, The Supremes... Tous sont là, avec nous, éternels invités d'une fête qu'on goûte entre amis. On savoure chaque minute, conscient cependant que le temps, déjà, passe bien trop vite.

    Les neuf musiciens sont de toute évidence heureux d'être sur scène : la charismatique Marie Ossagantsia et son alter ego Martial Bourgon au chant assurent le spectacle, soutenus par une rythmique d'acier : Jérôme Arrighi, ici malicieusement présenté comme le « dictateur artistique », à la basse et Guillaume Bachmann, batteur chanteur qui ne se privera pas de nous offrir un joyeux numéro de duettistes à lui tout seul... Du côté de la section de cuivres, on souffle une revigorante tempête tropicale : Julien Hornberger à la trompette ; Matthieu Durmarque, au saxophone ténor, qui gardera son meilleur pour la fin avec un envoûtant chorus sur « Sexual Healing » ; Pierre Desassis (oui oui, je sais, je parle encore de mon fils, désolé...), qui dynamite constamment l'espace au saxophone alto ou se permet d'enflammer « I Wish » en quatre minutes explosives au saxophone soprano, des instants qui vous scotchent à votre chaise, pour peu que vous ayez eu la chance de trouver une place assise (c'est le petit extrait sonore que je propose ici, dans une captation brute de décoffrage mais qui, finalement, restitue plutôt bien l'ambiance de la soirée). On n'oubliera pas, évidemment, les deux enlumineurs que sont les deux Stéphane : Berti (guitare) et Cormorèche (claviers).

    On voudrait que le temps s'arrête, rester là, au milieu du public qui est venu en nombre. Durant plus de deux heures, toutes les vicissitudes du quotidien se sont envolées, balayées par le souffle vital de cette « Motown » sans égale.

    Merci !

    podcast

    En écoute : "I Wish" de Stevie Wonder par le Motown Project au Quai Son - Nancy, le mercredi 19 mai 2010.

    Marie Ossagantsia & Martial Bourgon (chant), Stéphane Cormorèche (claviers), Julien Hornberger (trompette), Matthieu Durmarque (saxophone ténor), Pierre Desassis (saxophones alto & soprano), Stéphane Berti (guitare), Jérome Arrighi (basse), Guillaume Bachmann (batterie, chant).

  • Disparition

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    C'est la fin d'une histoire... Ou le commencement d'une autre, peut-être. Créée à Strasbourg au XVIIe siècle à l'instigation de Frédéric Guillaume Schmuck, l'imprimerie Berger-Levrault avait dû choisir l'exil vers Nancy en 1871 lorsque l'Alsace avait été annexée par l'Empire Germanique. L'entreprise avait par la suite pris une part très importante dans la vie locale et s'était souvent trouvée associée aux travaux des grands artistes de l'Ecole de Nancy, comme Emile Gallé, Victor Prouvé ou encore le moins connu Camille Martin, très tôt disparu, auquel une exposition est actuellement consacrée au Musée de l'Ecole de Nancy.

    Sous les coups de boutoir d'une économie en folie, Berger-Levrault avait cédé sa branche graphique en 2000, pour continuer son chemin en diversifiant ses activités, notamment l'édition de logiciels...

    Mais je ne vais pas vous écrire son histoire... seulement vous proposer un petit coup d'oeil, non dénué d'une pointe de nostalgie.

    On voit ici tout ce qui reste des premiers locaux de Berger-Levrault : un vaste projet immobilier est en cours à Nancy et va se déployer sur l'ensemble de l'îlot où l'imprimeur s'était implanté autrefois. Seule la façade principale du bâtiment originel, Rue des Glacis, sera préservée.

    Elle sera un peu comme un masque qui cachera le visage de ce nouvel ensemble, dont l'esthétique générale sera beaucoup plus... bétonnée et dénuée du moindre soupçon de fantaisie.

  • Mu(e)sée

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    Une fois n'est pas coutume, j'aimerais faire un peu de « réclame » pour un lieu historique de la ville de Nancy, devant lequel je passe chaque jour sans cesser de m'émerveiller. Le Musée Lorrain, dont la façade principale rayonne dans la Grande Rue, au cœur de la ville vieille, est l'objet d'un vaste programme de rénovation aujourd'hui très visible. Hier et aujourd'hui en effet, les derniers échafaudages ont été démontés et la mue de ce bâtiment du XVIe siècle est spectaculaire. C'est magnifique, tout simplement. On en viendrait désormais à souhaiter que les automobiles soient enfin bannies de cette rue tellement chargée d'histoire, pour garantir au mieux la pérennité d'une mue si lumineuse.

    Et si vous ne connaissez pas Nancy, je vous suggère une flânerie qui commencerait du côté de la Porte de la Craffe pour vous mener Place Stanislas, en empruntant d'abord la Grande Rue, puis la Place de la Carrière, sans oublier la discrète Rue des Petites Écuries et ses passages surélevés reliant les habitations aux terrasses en bordure du Parc de la Pépinière. Arrêtez-vous enfin sur notre place royale, contemplez.

    Et n'oubliez pas votre appareil photo...

  • Sunday Night Blues

    Quand quelques idées s'entrechoquent, au soir d'un dimanche pluvieux...

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    Dans quelques jours débutera à Nancy une fête foraine annuelle d'un mois. La foire, comme on dit par ici... Les camions et leurs manèges ont fait leur entrée dès lundi matin dans la ville, provoquant de beaux bouchons et, ce faisant, la colère de l'homo automobilus en route vers son labeur et de fait coincé dans sa maisonnette sur roues. Quant à moi, plus piéton que jamais, j'observais ce matin les véhicules dans lesquels s'exhibent la plupart des forains : en règle générale, de très très grosses cylindrées allemandes, véritables attentats écologiques qui m'y feront regarder à deux fois avant que j'engage le moindre centime d'euro - ce qui ne m'est pas arrivé depuis des lustres - dans l'une ou l'autre de ces attractions bruyantes et kitsch qui, tout au plus, me permettront de repartir chez moi l'estomac retourné ou les bras chargés d'un affreux lot de consolation fabriqué dans la dictature eldorado chérie de nos ayatollahs néo-conservateurs, hypocritement baptisée RPC sur les étiquettes introuvables de la plupart des produits qu'on essaie de nous fourguer à tout bout de magasin*.

    Ah, puisqu'on parle des ayatollahs du libéralisme échevelé (privatisons les bénéfices, mutualisons les dettes), je pense à cette récente émission vue sur l'excellent site Arrêt sur Images qui avait pour sujet d'étude le directeur du journal l'Express, le sémillant et omniprésent Christophe Barbier, toujours ceint de son écharpe rouge, éditorialiste bien fourni en ronds de serviette sur de nombreux plateaux de télévision consentants. Ce journaliste, dont l'inspiration idéologique pourrait être qualifiée de thatchero-zemmourienne, aime s'adonner sur son blog à quelques saillies provocatrices, qu'il justifie au nom de je ne sais quel besoin de débat, qu'il faudrait impérativement lancer. Soit. Il s'attaquait l'autre jour à la question des obèses montrés du doigt par les compagnies aériennes qui menacent de surtaxer les sièges passagers de ces encombrants bipèdes. Soit encore, cette question est intéressante, car elle traite potentiellement de plusieurs sujets sensibles : la discrimination d'une part, les raisons de la croissance exponentielle de l'obésité dans les sociétés occidentales selon le modèle américain d'autre part, pour ne citer que les plus prégnantes. Mais, comme l'aurait dit Rossini, ce vil Barbier préfère choisir un angle plus pernicieux en opposant ceux dont l'obésité serait d'origine génétique et les autres, qui auraient grossi par manque de volonté. Il faudra que ce professionnel de la parole m'explique la méthode qu'il va employer pour séparer les uns des autres et comment il pourra extraire le phénomène de l'obésité galopante de son contexte social, lui même résultant d'un système économique (dont il reste le défenseur) à la dérive. En réalité, ce « bougisme » médiatique un brin stérile n'est probablement rien d'autre qu'une flatulence intellectuelle - une parmi tant d'autres - ayant pignon sur écran depuis quelque temps, mais qui nous interpelle fortement quant à son pouvoir de nuisance dans les esprits. Et doit nous inciter à la plus extrême vigilance.

    chorale_cathedrale.jpgEsprit es-tu là ? Certains pensent que l'art possède des vertus rédemptrices pour l'homme. Je fais partie de ceux-là et lorsque le quotidien devient lourd à porter, la musique m'est d'un précieux secours. Hier soir, une chorale chantait le Requiem de Gabriel Fauré en la cathédrale de Nancy. Adultes et enfants dans un même élan : de quoi vous enchanter et vous laisser croire qu'il existe encore une porte de sortie à ce maelström dans lequel nous sommes englués, nous les humains. Et une incitation très forte à mettre le doigt là où ça fait du bien en partageant avec vous quelques oeuvres fortes. Comme celles que crée avec un talent fou le clarinettiste saxophoniste Louis Sclavis, auquel je pense à la minute présente parce qu'une collègue blogueuse qui l'a vu sur scène tout récemment est encore, semble-t-il, sous le charme puissant de sa musique. On la comprend ! L'abondante discographie du bonhomme depuis 25 ans témoigne de sa créativité sans pareille, dans une ascension régulière et dont ses quatre derniers disques, d'une stupéfiante beauté, sont à chaque fois autant de promesses avérées pour l'avenir : « L'Affrontement des prétendants » (2001), « Napoli's Walls » (2003), « L'Imparfait des Langues » (2007) et « Lost On The Way » (2009). Ces petites merveilles, toutes publiées sur le label ECM, inventent un jazz contemporain, en éveil permanent.

    L'éveil, vous dis-je !

    * Cette phrase compte 731 caractères, mais je suis capable de faire beaucoup mieux... ou pire, c'est vous qui voyez !

  • Printanier

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    Et si nous restions en accord avec la saison en parlant, encore et toujours, de musique... Après tout, voilà qui nous permet de prendre un peu de hauteur après les épuisants et plutôt vulgaires épisodes de la vie politicienne de la période récente. Que nos amis politologues et autres éditorialistes cessent donc de s'épuiser (et de nous épuiser par la même occasion) en ressassant jusqu'à la saturation la moindre phrase prononcée par nos, comment dit-on déjà ? Ah oui, nos responsables... pour en tirer de hasardeuses conclusions (ce qui les différencie des responsables en question qui, eux, s'acharnent dans un insupportable tic de langage à tirer les conséquences, une stupidité puisque les conséquences ont cet avantage précieux de se tirer toutes seules)... Je me propose de leur résumer l'avant, le pendant et l'après campagne électorale en une phrase simple : l'actuel locataire de l'Elysée est le président de la République de l'UMP. Ni plus, ni moins. Je l'avais déjà écrit ici-même il y a belle lurette, autant le rappeler car rien ne change. Tout est dans cette phrase et basta !

    Avant-hier donc, le collectif du Z Band célébrait le printemps en vous soumettant une composition ou un titre qui saluait le renouveau et, surtout, remisait l'hiver au plus vite dans son grenier glacé. Aujourd'hui, pour parachever ce tableau de l'éclosion, j'aimerais revenir rapidement sur un moment de musique aux touchantes imperfections nées de la mise en place à l'arraché d'un concert - qui s'apparentait plutôt à une jam session - réunissant quatre musiciens se connaissant bien, au moins pour trois d'entre eux. Nous étions à Nancy, le 15 mars 2010, dans la petite salle du Quai Son, que les autochtones connaissent fort bien depuis longtemps et notamment lorsqu'elle s'appelait le Barnum.

    Ah, les lundis du Barnum !!! J'en connais quelques uns qui s'y sont illustrés un sacré nombre de fois, fourbissant leurs instruments, se lançant de joyeux défis à coups de standards fiévreux. Mon Mad Jazz Boy de fils n'avait pas 18 ans quand il zébrait l'atmosphère alors très enfumée de la salle des flammèches cuivrées de son saxophone (ténor, alto ou soprano). Il y croisait chaque semaine le bec avec quelques potes musiciens qui, tous, faisaient fi de conditions parfois précaires et savaient réchauffer l'ambiance jusqu'à des heures tardives.

    Ce lundi 15 mars, trois de ces acharnés du boeuf, auprès desquels est convié un quatrième larron et talentueux batteur, se sont donné rendez-vous pour une réunion qui ressemble avant tout aux retrouvailles de vieux amis. Le public, peut-être moins nombreux qu'à l'époque haute en couleurs relatée plus haut, est tout de même venu, souvent pour s'accouder au bar et écouter en sirotant. Cédric Hanriot (claviers), Mathieu Loigerot (contrebasse), Gauthier Garrigue (batterie) et... Pierre Desassis (saxophone alto), l'invité de dernière minute, revisitent quelques thèmes bien connus, comme « Take The Coltrane », « Nardis » ou « Cantaloupe Island ». On devine qu'une ou deux répétitions auraient pu très facilement propulser la musique vers de plus hautes sphères mais qu'importe ! La fraîcheur est là, une vraie vibration s'installe, les thèmes laissent la place aux fantaisies des solistes et on ne s'ennuie pas.

    C'est tout ce qu'on demande après tout : être là et partager des instants suffisamment fiévreux pour qu'on puisse quitter les lieux, sans nostalgie, mais en pensant aux heures passées qui sont restées gravées dans nos mémoires.

    Un bon début de printemps, une envie de musique, le besoin d'autres concerts...

    podcast

    En écoute : quelques minutes du concert, le temps d'un chouette chorus de Mad Jazz Boy au saxophone alto.

    Cédric Hanriot (claviers), Mathieu Loigerot (contrebasse), Gauthier Garrigue (batterie), Pierre Desassis (saxophone alto). Nancy, le Quai Son, lundi 15 mars 2010.

    Crédits :
    Photo : Jacky Joannès - Captation : Maître Chronique (Yamaha Pocketrak 2G)

  • Mémoires

    La ville de Nancy se dotera prochainement d'un Centre des Mémoires, regroupant les archives départementales, trop à l'étroit désormais dans leur site actuel, ainsi qu'un espace culturel pouvant accueillir des expositions, des animations et d'autres formes de diffusion de témoignages historiques. Cerise sur la gâteau, un parc public arboré lui sera associé, ajoutant à la ville une nouvelle zone de vie qui manquait probablement à sa partie nord : voilà une excellente nouvelle pour les habitants du quartier - dont je suis - qui voient d'un bon oeil cette implantation future d'une activité utile, porteuse des richesses de notre mémoire collective.

    En visitant le site de l'ancienne école normale - à l'abandon depuis une vingtaine d'années et livrée à l'imagination des squatteurs - qui fera l'objet d'une requalification pour donner naissance à ce projet dont l'aboutissement nécessitera plusieurs années, j'ai pu observer comme un raccourci de notre société en contemplant les façades des bâtiments et en me glissant à l'intérieur de quelques salles ouvertes à tous les vents.

    J'ai vu, j'ai même admiré, de véritables œuvres d'art projetées à la bombe à peinture sur des murs en décomposition. Acharnement de quelques uns à ne pas se résigner à la médiocrité. Malgré l'âpreté du quotidien, ces peintres anonymes créent le beau, sans espoir de reconnaissance toutefois. Sans même se dire qu'en d'autres circonstances, un émir ou un milliardaire russe pourrait débourser 100 millions de dollars pour confisquer leur travail et faire un pari financier en spéculant sur la valeur relative d'une toile ou d'une sculpture. Dehors, dans l'humidité poisseuse de l'hiver lorrain et les émulsions verdâtres d'un salpêtre omniprésent, ou dans des salles encombrées de détritus et de gravats, ces peintures s'offrent, avant leur prochaine disparition. Art éphémère et désespéré où l'imagination est reine.

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    Mais j'ai vu aussi, ou plutôt j'ai lu, ici et là comme autant d'invectives cyniques, la revendication d'une inculture, affichée non sans une certaine fierté, qui m'en a rappelé une autre, celle qui se répand jusque dans les sphères les plus proches des cercles décisionnaires. Et qui regarde vers le bas, animée d'un mépris qui ne laisse guère de place à quelque forme de dialogue que ce soit.

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  • Grâce

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    Petit retour en arrière sur un moment hors du temps, probablement le plus beau avec le Serbie Academic Choir Coll et ses chanteuses magnifiques, offert par le Festival International de Chant Choral de Nancy. Avec un magnifique ensemble, une interprétation au cordeau, un répertoire exigeant mais jamais austère, un humour élégant et un arc-en-ciel pour les yeux, le Japan Tokyo Trouvere a suscité l'émerveillement. De quoi inspirer les chorales locales dont le manque d'ambition artistique et l'amateurisme étaient flagrants, un peu à l'image de l'enseignement de la musique en France, trop souvent frileux, embourgeoisé et académique. Vivement la prochaine édition en 2012 et la plongée dans d'autres cultures.

  • Félicité

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    Crédit photo © Jacky Joannès
     
    Une foule tranquille s’est retrouvée hier soir dans le béton rouge vif de l’Autre Canal à Nancy. Après avoir fêté des «quarante ans d’évolution» deux semaines plus tôt au Casino de Paris, Magma passait par la Lorraine… Grand bien lui en a pris, car si le confort de la salle est… spartiate (quelques places assises seulement sur des gradins amovibles), l’acoustique est impeccable, ce qui reste un incomparable bénéfice pour les oreilles de tous (les conditions sonores dans la vieille salle de la rue de Clichy, deux semaines plus tôt, étaient beaucoup moins favorables, doit-on le préciser).
    Une première heure durant, l’Infernal Machina de Jannick Top est venue déferler et délivrer ses climats oppressants, sombres, à la limite de l’étouffement. Si le disque éponyme paru l’an passé était passionnant, il y a quelque chose qui continue de gêner dans la version live du groupe, comme si la musique arrachait tout sur son passage, sans emporter vraiment, il faut le dire, l’adhésion. Une volonté de froideur du propos semble créer une distance presque infranchissable et il faudra chercher à comprendre ce filtre un peu opaque qui s’installe entre la musique et son public.
    Magma, quant à lui, s’expose très naturellement à la lumière et offre pour commencer près de cinquante minutes de nouvelles compositions, dont un splendide «Félicité Thösz» qui souligne toutes les qualités de leader de Christian Vander : compositeur toujours inspiré, batteur à la précision surhumaine, chanteur incomparable, remarquablement soutenu par Stella qui, rarement, aura été autant mise en avant et dont la voix aérienne offre un parfait contrepoint à la force du groupe. Il y a quelque chose de rayonnant dans cette œuvre récente, un ensoleillement parfaitement souligné par un jeu de batterie qui privilégie la frappe des cymbales, dont on sait qu’elles ont toujours fasciné le créateur de Magma. Quant à sa conclusion chantée par Vander lui-même (un petit extrait est ici en écoute), elle est habitée, d’une double voix énigmatique qui alterne chant grave et chant haut placé. Cette dualité qui, probablement, est aussi l’identité du groupe depuis le premier jour.
    Magma interprète ensuite sa version intégrale de «Ëmehntëht-Rê» dont la plupart des thèmes sont connus de longue date de tous les kobaïens, avant un final – tous gongs dehors – en forme de marche funèbre jusqu’à une ultime vocalise de celui qui s’est offert sans compter.
    Il nous reste à nous envoler ensuite sur la planète «Kobaïa», cerise sur le gâteau, avec son chanteur originel, Klaus Blasquiz dont la puissance vocale reste étourdissante et, en salut intimiste, cette «Ballade» émouvante où Christian Vander, presque seul au chant, vient tutoyer l’étoile de son maître à jouer, John Coltrane.
    Il est minuit.

    podcast
     En écoute, "Félicité Thösz", extrait du concert à l'Autre Canal.

  • Lugubre

    Un mercredi soir, vers 22 heures 30 dans le hall de la gare de Nancy. Presque désert. Le train attendu aura un quart d’heure de retard. Un type un peu bizarre, qui a vu que je téléphonais quelques secondes auparavant, vient brandir sous mes yeux un petit carton sur lequel sont écrits les chiffres 1, 1 et 5. Il ne parle pas français. Je lui demande s’il comprend l’anglais et commence à lui poser deux ou trois questions. Nous avons du mal à communiquer, mais je comprends néanmoins qu'il veut que j’appelle ce numéro d’urgence et j’ai toutes les peines du monde à lui expliquer que je dois connaître la raison de l’appel avant de téléphoner. Puis il s’en va, en m’expliquant par un geste que tout va bien. Juste avant qu’un jeune couple, un garçon et une fille de moins de vingt ans, vienne à ma rencontre. Il leur manque 80 centimes. Pour quoi faire, je l’ignore. Je cherche dans mon porte-monnaie et leur donne une pièce d’un euro. Ils filent vers la seule boutique ouverte et quand ils repassent devant moi, ils semblent ne pas me voir, je ne leur suis plus utile. Face au grand tableau qui affiche les trains au départ, un autre type parle tout seul et commente pour un public invisible ces informations. Deux agents de sécurité passent, chien en laisse et le cheveu ras. Un autre couple attend, assis tranquillement sur un banc, elle sur lui. Personne ne se parle plus. Le train arrive. Enfin…

  • Protecteur

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    Comme si le temps s’était arrêté… Quarante ans après sa naissance, Magma est annoncé à Nancy pour un concert anniversaire et les premières affiches ont fleuri sur les vitrines. La griffe et la typographie sont restées telles qu’elles étaient dès le premier jour. Quant à l’énergie vitale du groupe, portée à bout de baguettes par son créateur Christian Vander, elle est intacte, à n’en pas douter. Au pied de la magnifique Porte de la Craffe, érigée au quatorzième siècle, l’histoire de France semble lancer un clin d’œil tutélaire à l’histoire de la musique.

    Merci à Mad Jazz Boy pour sa photographie.

  • Magique

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    Quand la nature unit ses efforts au génie artistique de l’homme, il ne reste plus qu’à s’arrêter et contempler. Ces stalactites qui ornent les dorures de la Place Stanislas en sont une démonstration splendide. On en viendrait presque à souhaiter que l’hiver prenne le temps de s’installer pour nous offrir longtemps ce spectacle un peu magique.