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jazz

  • Sylvain Rifflet : « ReFocus »

    refocus.jpgOn peut dire que Sylvain Rifflet est un membre à part entière, pour ne pas dire un titulaire – il est vrai qu’en cette époque de destruction méticuleuse, haineuse et dogmatique de notre modèle social, on hésite à recourir à certains mots qui pourraient laisser penser qu’on rêve encore, crétins naïfs que nous sommes, à une certaine permanence des idées solidaires – du petit club de mes Musiques Buissonnières. Voici quelques années maintenant que je suis son parcours avec la plus extrême attention. En suivant les liens ci après, vous trouverez ici-même ou du côté de Citizen Jazz différentes traces écrites qui sont autant de manifestations de l’intérêt majeur que je porte au travail du saxophoniste. Qu’il se présente sous son nom en exposant ses Beaux-Arts ; qu’il énonce en quartet son Alphabet ou roule avec lui des Mechanics ; qu’il suive de très près avec Jon Irabagon la piste singulière du clochard céleste Moondog et son mouvement perpétuel ; qu’il raconte Paris sous la forme de Short Stories en compagnie de son complice flûtiste Joce Mienniel ; qu’il voyage dans le temps ou l’espace dans le souffle d’Art Sonic et ses disques lumineux que sont Cinque Terre ou Le Bal Perdu, Rifflet s’avance en musicien majeur de la scène musicale européenne. Je me contenterai de cette poignée de références qui devraient vous convaincre du talent du monsieur.

    Le voici qui revient, pour nous surprendre une fois encore avec ReFocus, même s’il avait annoncé la couleur depuis plusieurs années en faisant part de sa passion ancienne pour Stan Getz. Sylvain Rifflet avait eu l’occasion en effet d’évoquer un projet de nature très particulière : faire revivre à sa façon le Focus de celui qu’on surnommait « The Sound ». Pour mémoire, il faut se souvenir que Focus est un album enregistré en 1961 pour le label Verve, où Stan Getz jouait du saxophone ténor accompagné d’un orchestre à cordes, dans une collaboration avec le compositeur et arrangeur Eddie Sauter. Le travail d'orchestration de ce dernier ne comportait pas de thèmes composés pour Stan Getz, l’arrangeur ayant choisi de lui ménager des espaces dans lesquels le saxophoniste pourrait improviser. Getz a enregistré en direct avec les cordes sur une moitié des compositions environ, et a pratiqué ce qu’on appelle l’overdub sur les autres. Focus se présente comme une sorte de pont entre jazz et musique classique. Faites donc un tour par ICI pour l’écouter...

    Sylvain Rifflet donc. Le même principe en 2017 chez lui qu’en 1961 chez Stan Getz, soit : s’associer à des cordes, ici celles de l’ensemble Appassionato dirigé par Mathieu Herzog ; travailler en étroite collaboration avec un arrangeur : c’est Fred Pallem (Le Sacre du Tympan) qui est en action et a partagé avec lui une partie du travail de composition ; choisir une même dominante bleue pour la pochette ; être publié sur le même label : Verve, privilège que bien peu de musiciens français se sont vu accorder. Et puis, pour lancer chacun des disques, une composition urgente, comme un écho entre les deux, à plus de cinquante ans de distance. Focus commençait par « I’m late, I’m late » (je suis en retard) tandis que ReFocus ouvre sur « Night Run » (course nocturne).

    focus_refocus.jpg

    Attention toutefois : le disque de Sylvain Rifflet ne consiste pas en une reprise de celui de Stan Getz, puisque les compositions de ReFocus sont originales. Dans un entretien récemment accordé à Citizen Jazz, il explique sa démarche : « On est repartis des moyens de 1961 et on s’est interrogés sur la démarche de Sauter et Getz s’ils avaient été inspirés comme je le suis moi-même par Philip Glass ou Terry Riley et toute cette branche répétitive et tonale contemporaine américaine ». On comprend que pour voisines, presque identiques même, que soient les deux méthodes, le résultat est différent et en ce qui concerne Rifflet, ReFocus est un disque qui s’ancre pleinement dans son parcours de musicien. Un pied dans l’histoire du jazz, l’autre dans le temps présent et, sans doute, le regard déjà tourné vers demain.

    Sûr de son fait, Sylvain Rifflet a choisi une rythmique d’une grande souplesse en recourant aux services de Simon Tailleu à la contrebasse (si vous ne connaissez pas ce musiciens, vous pourrez toujours approfondir le sujet en écoutant Sfumato du quintet d’Émile Parisien, qui est l’un des grands disques de 2016) et de Jeff Ballard à la batterie. L’Américain, qu’on connaît entre autres par sa présence dans le trio de Brad Mehldau, reprend en quelque sorte le flambeau de Roy Haynes qui tenait les baguettes aux côtés de Stan Getz.

    On peut légitimement éprouver des craintes à l’idée d’une association entre une formation de jazz et un ensemble à cordes. À vouloir trop concilier, on encourt le risque de mijoter une musique sirop. Les exemples ne manquent pas. Fort heureusement, Sylvain Rifflet déjoue ce piège haut les anches avec un disque d’une grande sobriété aux couleurs du soir, parfois mélancolique, souvent rêveur, toujours sous tension. ReFocus est un disque enchanteur aux accents cinématographiques qui, de surcroît, souligne la force intérieure qui fait vibrer le jeu de Sylvain Rifflet. Oui... parce qu’à force de souligner les richesses de son parcours depuis toutes ces années, on pourrait oublier qu’il est aussi un magnifique saxophoniste. Ce qu’il est, soyez-en certains.

  • Daniel Humair, Vincent Lê Quang, Stéphane Kerecki : « Modern Art »

    daniel humair, vincent le quang, stephane kerecki, modern art, jazz, peintureJ’ai abandonné depuis longtemps l’idée de palmarès, considérant l’exercice assez vain. Sélectionner une poignée de disques parmi les dizaines reçues dans l’année, non merci, c’est souvent trop injuste pour beaucoup et un poil narcissique. Néanmoins, l’évidence peut parfois vous persuader qu’un disque en particulier, celui que vous tenez entre les mains et dont vous venez de faire la découverte, occupera une place de choix dans votre petit Panthéon. C’est le cas, sans le moindre doute, pour Modern Art, une réussite flagrante signée par un trio de « polyartistes », sur le label Incises. Daniel Humair, le plus pictural des Helvètes batteurs, celui dont la gestuelle est un spectacle à elle-seule et qui constitue un sérieux indice de sa passion pour le pinceau ; Vincent Lê Quang, saxophoniste multiple – jazz, musique contemporaine ou classique – adoubé par Riccardo Del Fra, Aldo Romano ou Henri Texier ; Stéphane Kerecki, un « architecte du son » dont la contrebasse hyper-mélodique chante et surfe sur la Nouvelle Vague, pour reprendre le titre d’un de ses plus beaux disques, Victoire du meilleur album jazz 2015 (oui, je sais, je ne devrais pas faire référence à un palmarès, mais j’assume mes contradictions), en attendant sa French Touch. Trois grands messieurs – nul besoin de rappeler leurs qualités respectives, même s'il est bon de noter que Modern Art les met plus que jamais en évidence – unis dans l’élaboration d’une forme musicale pétrie d’exigence, de liberté et d’invention. Peut-être est-ce là, après tout, une façon de définir le jazz.

    J’ai emprunté à Daniel Humair le terme de « polyartistes » à dessein (qui pourrait s’écrire dessin pour l’occasion) parce que ce dernier est à l’origine d’un projet visant, non pas à rendre hommage, mais à laisser l’inspiration être guidée par le travail de quelques peintres du XXe siècle. Certains sont des amis ou ont pu eux-mêmes être des praticiens du jazz, quand ils ne sont pas les deux à la fois. D’autres encore ont influencé son propre parcours. Les musiciens du trio sont venus avec leurs compositions ou bien ont écrit leur musique en référence à l’artiste choisi. Il y a du très beau monde dans cette galerie, comme Pierre Alechinsky, Cy Twombly, Yves Klein ou Jackson Pollock. D’autres sont peut-être moins connus des profanes (dont je fais partie), mais tous ont suscité ce travail « de correspondances, de parallèles, de rencontres, d’affinités, de curiosités », qui veut faire la démonstration que peinture et jazz « participent à la création d’une famille artistique » où se rejoignent gestes, improvisation et définition de couleurs. Même si historiquement, comme le rappelle Olivier Cena dans les liner notes de Modern Art, le plus souvent « ce sont les peintres qui se réfèrent au jazz et rarement les musiciens qui se réfèrent à la peinture ».

    Il faut souligner pour commencer la qualité formelle de l’objet auquel le trio a donné naissance : un cartonnage sobre, d’une grande élégance, s’ouvrant en trois volets. Sur l’un d’entre eux est fixé le disque et sur l’autre est encollé un livret de 35 pages où, suivant deux textes introductifs (dont l’un est un recueil de propos de Daniel Humair par Franck Médioni), on peut découvrir la reproduction d’une œuvre de chacun des peintres mis en évidence par Modern Art. Avant même d’avoir écouté une seule note du trio, on sait que l’affaire est très bien engagée. Et tout de suite, la musique vient confirmer cette première impression visuelle. Ce jazz-là vibre, chante, frissonne, virevolte, frémit. Le trio s’élève et se faufile dans tous les interstices d’une conversation amoureuse. Le plaisir est là, palpable. La musique est charnelle, libre et vivante. On se gardera bien de chercher son lien direct avec la peinture ; voyons-y plutôt une communauté d’esprit, un besoin partagé d’élaborer des formes en mouvement, d'attiser la curiosité. De ne jamais considérer que le travail puisse un jour être terminé. Et surtout, s’efforcer de ne pas dire ce qui l’a déjà été. Avancer, chercher, trouver, surprendre. Être. La prise de son, quant à elle, est signée Philippe Teissier du Cros : on ne sera pas étonné de sa précision et de sa netteté. Comme d’habitude chez lui, c’est rien moins qu’un travail d’orfèvre et un précieux révélateur.

    On referme Modern Art comme on le ferait d’un livre d'art (ce qu’il est par ailleurs, vous l’aurez compris), avec le besoin irrépressible de tourner à nouveau ses pages au plus vite. Et d’en savoir plus si nécessaire sur les peintres mis à l’honneur, dans une succession d’allers retours entre peinture et musique. Regarder et écouter  : Alan Davie, Jackson Pollock, Yves Klein, Larry Rivers, Pierre Alechinsky, Cy Twombly, Bram Van Velde, Jean-Pierre Pincemin, Paul Rebeyrolle, Jim Dine, Vladimir Velčković, Bernard Rancillac, Sarn Szafran. Et pour les honorer, trois musiciens en état de grâce.

    Ce trio est assurément une formation d’exception. Je n'ai pas de conseil à vous donner mais vous seriez avisés de confier à son beau projet toute l'attention de vos yeux et vos oreilles.

  • John Coltrane : « European Tour 1961, featuring Eric Dolphy »

    john coltrane, european tour 1961, jazzQue peut-on donc écrire qui ne l’ait déjà été au sujet de John Coltrane, dont on a célébré cet été le cinquantenaire de la disparition ? Pas grand-chose, me semble-t-il… L’exercice paraît vain aujourd’hui et peu nombreux sont celles ou ceux qui ne le considèrent pas comme un musicien majeur de l’histoire du jazz. Voire un musicien majeur du XXe siècle, tout simplement. Sa trajectoire stratosphérique – chez lui, tout ou presque s’est joué en à peine plus de dix ans ; le lyrisme exacerbé de son phrasé et la puissance sans équivalent de son jeu ; les mille histoires que racontait chacun de ses chorus ; son ascension inexorable dans une quête mystique ; sa recherche d’un langage universel en forme de cri ; le bouleversement qu’il avait su provoquer chez ses pairs au point parfois de susciter chez eux une remise en question ; la magnificence du quartet qu’il avait formé de 1961 à 1966 (avec McCoy Tyner au piano, Elvin Jones à la batterie et Jimmy Garrison à la contrebasse) ; l’incroyable accumulation d’enregistrements en un temps très court et particulièrement durant la période allant de A Love Supreme (décembre 1964) à Meditations (novembre 1965) ; le déchirement des derniers mois jusqu’à un ultime enregistrement studio, Expression, où le saxophoniste semblait avoir trouvé une sorte de paix intérieure. Voici donc, résumés, quelques repères pour expliquer le phénomène.

    Chez moi, les disques de John Coltrane s’alignent en une collection qui donne le vertige. Ils sont la colonne vertébrale de toute une discothèque qui n’aurait aucun sens en leur absence. Souvent, on parle de l’île déserte et de ce qu’on aimerait y emporter. À condition toutefois qu’on y dispose d’un peu d’électricité, ils seraient du voyage, forcément.

    Aussi lorsque paraît chez Le Chant du Monde un coffret de sept CD intitulé European Tour 1961, featuring Eric Dolphy, l’hésitation n’est pas de mise. L’objet va s’ajouter au petit bataillon toujours prêt pour le service, c’est évident. On a beau savoir qu’une partie de son contenu existait déjà sous la forme de bootlegs, on a beau se douter que la reproduction sonore sera parfois d’une qualité moyenne bien qu’ayant été l’objet d’un soin méticuleux, rien ne saura s’opposer à l’acquisition. D’autant que le prix, une vingtaine d’euros, est incitatif.

    On retrouve tout au long de ces sept disques (agrémentés d’un livret d’une quarantaine de pages) des concerts enregistrés à Paris, Copenhague, Helsinki, Stockholm, Stuttgart et Berlin, complétés, en guise de bonus, par un extrait d’un concert à Düsseldorf en mars 1960 avec le quintet de Miles Davis. Nous sommes peu de temps après les concerts du Village Vanguard, enregistrés au début du mois de novembre 1961. Dans cette tournée européenne, John Coltrane est entouré de McCoy Tyner, Elvin Jones, Reggie Workman (contrebasse) et bien sûr Eric Dolphy (clarinette basse, saxophone alto, flûte), véritable co-héros de cette saga. Le répertoire s’articule autour d’une série de sept compositions, dont certaines dans des versions multiples comme les neuf de « My Favorite Things » par exemple, mais toujours singulières parce que Coltrane ne se répétait jamais et aussi parce que l’interaction avec ses musiciens se situait hors de tout sentier balisé : « Impressions », « I Want To Talk About You », « Blue Train », « My Favorite Things », « Delilah », « Every Time We Say Goodbye », « Naima ».

    Inutile donc de se répandre en superlatifs… Tout juste pourra-t-on noter que ce qui frappe, au-delà du génie de Coltrane et de ses comparses, c’est l’incroyable modernité de leur approche musicale, cinquante-six ans plus tard. Chaque concert apparaît comme un nouveau départ, un autre livre à écrire, rien ne pouvant être comme avant ni laisser deviner ce que serait demain. Totalement EN leur musique, d’un engagement sans faille, ils étaient des aventuriers. Pourtant, à cette époque, on n’était pas si loin du public de l’Olympia dont une partie avait hué le saxophoniste en mars 1960, lorsqu’il se produisait avec Miles Davis (écoutez les réactions pendant son solo sur « All Of Me »). Trop fort, trop loin, trop haut… À peine plus de dix-huit mois plus tard, il n’est plus question de sifflets et de cris de stupéfaction émis par des spectateurs chahutés par une telle quête : parce que Coltrane écrivait déjà sa propre légende et que beaucoup commençaient à le comprendre. Surtout que d’autres bouleversements étaient en gestation, qui allaient en surprendre plus d’un…

    C'est tout cela que nous dit European Tour 1961. Une histoire extraordinaire, contée entre le 18 novembre et le 2 décembre.

    Un coffret du même type, toujours chez Le Chant du Monde, proposera un retour sur l’année 1962, en dix CD cette fois. Vous ne serez pas surpris d'apprendre que je l’attends d’un jour à l’autre…

  • Oregon : « Lantern »

    oregon_lantern.jpgOn pourrait résumer l’histoire d’Oregon en quelques chiffres : quarante-sept ans d’existence, sept labels, une trentaine d’albums dont cinq sur le très beau CamJazz, mais surtout deux leaders historiques que sont Paul McCandless (hautbois, cor anglais, saxophone soprano, clarinette basse) et Ralph Towner (guitare, piano). Et une passion commune pour une musique caractérisée par l’alliance entre une élégance de facture classique et une démarche volontiers exploratoire. Voilà un idiome qu’il semble vain d’affilier à un courant. Qualifions-le de jazz chambriste, en raison peut-être de sa coloration acoustique et d’une libre circulation de la parole entre les instruments. Lantern, qui a vu le jour au mois de juin dernier, est une nouvelle démonstration de ce qui s’apparente à une célébration heureuse. Avec l’Italien Paolino Dalla Porta, contrebassiste ayant rejoint le groupe en 2015 et le batteur Mark Walter, présent depuis une vingtaine d’années, Oregon déploie des mélodies discrètes et charmeuses, dont l’équilibre et le balancement soyeux sont à peine troublés par les huit minutes d’improvisation collective ayant donné son titre à l’album. Un moment d’apesanteur qui est aussi l’occasion pour Towner de jouer du synthétiseur. Lantern est une nouvelle pépite à mettre à l’actif d’une formation qui semble avoir résolu la question du temps qui passe en visant une forme douce d’éternité. Au-delà des modes.

  • Lumière dans la chambre noire

    tony paeleman, camera obscura, shed music, jazzParfois, il suffit de peu de choses pour se remettre à écrire... Comme la lecture d’une chronique paresseuse, malveillante, vulgaire et mal écrite de surcroît, qui peut vous inciter à sortir de votre silence. À l'occasion de la publication de Camera Obscura, son nouveau disque publié sur le label Shed Music, Tony Paeleman a été la victime expiatoire d'un petit gratte-papier bavant sa bile pour le compte d’un magazine confidentiel et nombriliste dont je tairai le nom, par délicatesse. J'ai trouvé la méthode tellement dégueulasse (pardonnez-moi ce terme qui est le seul valable dans ces circonstances) qu'il m'a semblé nécessaire d’évoquer ce bel album, non par le simple effet d'une réaction de défense, mais parce que pour l’avoir écouté à plusieurs reprises, le désir d'en souligner les qualités avait des allures d'évidence. Ayant programmé sa chronique pour un peu plus tard, il m’a paru bon de chambouler mon agenda.

    Je connais Tony Paeleman depuis un petit bout de temps maintenant : j'ai découvert son talent quand il officiait au sein d'Offering (on ne sert pas la musique de Christian Vander sans être un musicien de talent, il me semble connaître suffisamment l’univers de la Zeuhl pour m’autoriser cette remarque) ; j'ai écrit la chronique de son précédent disque, Slow Motion, pour le compte de Citizen Jazz, et j’évoquais « les paysages enchanteurs, dont on s’imprègne petit à petit avec un plaisir complice » ; il m'est souvent arrivé de souligner la qualité de son travail, non seulement en tant que pianiste mais aussi d'agenceur de son, avec Anne Paceo ou Olivier Bogé, par exemple, pour ne citer qu'une poignée de ce qu’on pourra sans risque de se tromper considérer comme ses amis. Parce que chez lui, l’amitié compte beaucoup dans sa démarche artistique.

    Camera Obscura est une nouvelle manifestation du travail d’enlumineur accompli par Tony Paeleman. Il est aussi une démonstration de sensibilité discrète : ici, pas de claviers « gros bras », pas de débauche virtuose ni autre exhibition narcissique. Les neuf compositions (dont une reprise de « Roxanne » du groupe Police et « Our Spanish Love Song » de Charlie Haden) avancent en toute sérénité des motifs aux couleurs changeantes, comme s’il s’agissait de prendre le temps d’explorer une chambre d’émotions aux confins d’influences diverses (jazz, pop songs, néo-impressionnisme, musique sérielle). Autour du pianiste, des amis, rien que des amis : Julien Pontvianne au saxophone, Nicolas Moreaux à la contrebasse et Karl Jannuska à la batterie. Et parce que la table est ouverte dans la maison Paeleman, on croise çà et là d’autres proches : Pierre Perchaud (guitare), Christophe Panzani (saxophone ténor, clarinette basse), Emile Parisien (saxophone soprano), Antonin Tri-Hoang (saxophone alto et clarinette) et Sonia Cat-Berro (chant). La musique s’écoule de façon très paisible, soumise à quelques subtiles variations de rythme ainsi qu’à de petites sorcelleries sonores dont le pianiste a le secret. Et c’est un sentiment de sérénité qui s’impose au fil des minutes, comme si Tony Paeleman avait ouvert sa porte dans un large sourire pour vous inviter à prendre place à ses côtés dans cette chambre bien plus lumineuse que son nom pourrait le laisser croire.

    C'est simple finalement : aimez donc cette musique pleine de couleurs, toutes ces lumières qui scintillent dans la chambre obscure et oubliez le grincheux qui n'a même pas su être drôle en déversant son fiel. Un plaisir doublé par le sentiment d'être vraiment en bonne compagnie : celle d'un musicien dont la projection des images est celle d'un peintre de l'intime.

  • L’idiome Cruz

    Ce texte est un exercice. Une courte narration composée d’une seule phrase. La pratique des ateliers d’écriture conduisant souvent à travailler sous contraintes (rassurez-vous, ceux qui participent à de tels rendez-vous sont consentants... la plupart du temps), je me suis amusé à m’imposer celle-là, sans en ajouter d’autres (ce qui est fréquent, il y a une bonne dose de masochisme dans ce petit monde). La lecture de mon texte vous le confirmera : c’est sinueux et buissonnier, mais j’ose croire que vous serez indulgent avec ce petit travail d’un samedi soi studieux.

    Je dédie ce texte à : Sarah Murcia, Hélène Labarrière, Joëlle Léandre mais aussi à Henri Texier, Claude Tchamitchian et Louis-Michel Marion.

    contrebasses.jpgElle avait poussé la porte vitrée du studio d’un coup d’épaule franc dont l’efficacité témoignait chez elle d’une habitude prise depuis de longues années d’itinérance et de tournées, entrant comme toujours à reculons dans la longue pièce aux murs lambrissés pour tracter avec plus de facilité son instrument dont les dimensions n’avaient jamais été pour elle un obstacle, une aisance dans le déplacement qu’elle n’attribuait pas à sa haute stature grâce à laquelle elle pouvait regarder la plupart de ses homologues mâles droit dans les yeux, ce dont elle ne se privait pas, mais plutôt à sa volonté de se frayer un passage – avec une très nette préférence pour la ligne droite, car elle était d’une franchise et d’une sincérité désarmantes – en toutes circonstances, musicales ou humaines, et d’imprimer à sa vie la direction qu’elle souhaitait lui donner quel qu’en soit le prix à payer parfois et les inimitiés que son indépendance farouche et son esprit libertaire lui valaient de temps à autre, une singularité revendiquée que dénonçaient à intervalles réguliers une poignée de condisciples bousculés par la spontanéité et l’originalité de l’œuvre qu’elle élaborait avec une patience infinie depuis plus de deux décennies, presqu’un quart de siècle, accumulant dans le sourire de sa quarantaine assumée des collaborations entreprises avec une kyrielle de noms prestigieux, praticiens de toutes sortes d’instruments et pourvoyeurs des teintes multicolores qu’elle recherchait avec obstination depuis ses premiers émois musicaux, autant de célébrités de renommée européenne, voire mondiale, qu’elle brandissait à la façon de trophées, comme un signe de victoire adressé à ses contempteurs aigris, ceux-là même qu’elle savait renvoyer sans ménagement dans la grisaille de leur conformisme et de leur train-train lorsqu’ils pointaient non sans un mépris misogyne la disparition chez elle de toute forme de mélodie au profit d’une exploration sans fin des possibilités sonores de sa compagne géante, quand ils moquaient cette Isabelle Cruz, contrebassiste insoumise, grande gueule volontiers potache à la chevelure ébouriffée, admiratrice du mouvement punk et des Sex Pistols, dont la plupart des autres musiciens, ceux qu’elle nommait ses pairs, en prenant à chaque fois le soin d’en épeler les lettres : P-A-I-R-S, connaissaient la générosité et l’enthousiasme, et qui l’admiraient d’avoir su, dans ce cercle trop souvent masculin, inventer un univers musical si singulier que les spécialistes avaient fini par le qualifier d’idiome Cruz, un langage immédiatement identifiable en raison de sa construction par sédimentation de murmures, de crissements, de percussions, de grognements et d’appels lancinants, avec ou sans archet, parfois avec les poings, une sorte de cri d’abord contenu dont l’inévitable explosion était pour elle, femme politiquement engagée, sœur des démunis, le symbole d’un espoir et d’une libération dans ce monde finissant, soumis aux dictatures gestionnaires et à l’influence d’une minorité détentrice de la plus grande partie de ses richesses, où les humains étaient objets plus que sujets, un chant de l’âme dont chaque son était pensé comme la transcription d’une émotion, parmi toutes celles auxquelles femmes et hommes savaient vibrer, en véhiculant autant de joie que de peine, de douleur que de légèreté, tout cela avait fini par devenir son ADN musical au service duquel elle mettait la lascivité d’un corps-à-corps avec cette contrebasse, son amie la plus fidèle qu’il lui était impossible de quitter pendant plus d’une demi-journée, cette compagne qu’elle traînait partout avec elle, nichée dans sa gangue de cuir fauve, comme dans ce studio où l’attendaient les trois musiciens de Freedom Now !, sa formation du moment – un batteur, une guitariste et un vibraphoniste – une femme et deux hommes qui, après l’avoir saluée par une accolade mêlant respect, amitié et tendresse, l’observaient patiemment lorsqu’elle se préparait, s’assouplissait les doigts et s’imposait un long silence, parce qu’ils étaient eux déjà prêts à en découdre avec une sacrée musicienne, cette instrumentiste indomptable dont le masque pouvait changer en une fraction de seconde et, après le regard noir, afficher un sourire extatique, au moment précis où, comme elle aimait le dire, elle entrait en musique avec ce trio de combat, partenaires attentifs à son furtif signe de tête, le geste annonciateur d’une lutte sans merci et de sa quête de l’inouï, ce temps si particulier où tout disparaissait autour d’elle pour ne laisser place qu’à un cri d’amour autant que d’exultation, les yeux levés vers le ciel, dans un regard de défi lancé à ses ennemis invisibles qu’un jour, elle n’en doutait pas, elle dominerait par la seule force de son art.

  • Pepita Greus

    Stéphane Escoms se produisait hier à la MJC Desforges de Nancy, un lieu qui vibre de la personnalité chaleureuse de Benoît Brunner, véritable amoureux de la musique, des musiciens et de l’accueil du public. Le pianiste venait présenter en trio son nouveau disque (le troisième), Pepita Greus. A ses côtés, le bassiste Rafael Paseiro et le batteur Alex Tran Van Huat. Un tiercé gagnant, dont l’équilibre naturel réside dans la place accordée à chacun des musiciens : liberté et imagination mélodique sont au pouvoir et magnifient des thèmes qu’on qualifiera de mémoriels en ce qu’ils trouvent leur source dans les souvenirs familiaux de Stéphane Escoms du côté de Valence et célèbrent « la fièvre des fallas et leurs festivités nourries de traditions populaires ». Un peu plus d’une heure pour passer en revue les sept compositions de l’album et jouer en rappel « Marrakech », issu du précédent disque, Meeting Point. Un moment où affleurent tendresse et nostalgie, « bercé par des rythmes cubains et des hymnes aux accents religieux, voire politiques ». C’est là une musique populaire au sens le plus noble du terme, dans laquelle le pianiste a glissé deux compositions originales, dont l’une dédiée à son grand-père.

    Je n’irai guère plus loin dans la présentation de cette belle musique, sachant que Stéphane m’a fait l’honneur de me confier l’écriture du texte qui figure sur le disque. Vous pouvez le lire à la fin de cette note. J’aimerais simplement ajouter que Pepita Greus est un bel objet, malicieux et singulier. En premier lieu parce que son format le rend incompatible avec la plupart des rayonnages de disques, ce qui vous obligera à le conserver en un lieu où il sera mis en évidence, un peu à l’écart de ses congénères. Surtout, vous apprécierez la manière dont il s’ouvre, comme un origami découvrant un journal et ses articles. C’est là une initiative qu’il faut saluer à tout prix : à une époque où l’achat de disques devient marginal, Stéphane Escoms et ses amis ont compris qu’il fallait susciter le désir. C’est le cas avec Pepita Greus, qu’on a envie de tenir dans ses mains avant de laisser sa musique chanter.

    Sachez enfin que ce répertoire connaîtra prochainement une version symphonique, enregistrée à Saint-Dié sous la direction de David Hurpeau. Un autre disque sera publié, avec un texte différent, variante du premier. Il est bon de savoir qu’en passant par la Lorraine, de telles initiatives voient le jour : encore bravo à Stéphane Escoms.

    Stéphane Escoms : « Pepita Greus »

    stephane escoms,pepita greus,mjc desfroges,nancy,jazzLa réminiscence comme source de création... Proust l’a sublimée, par l’évocation d’une madeleine ou de pavés disjoints. Il en va de même en musique comme dans toute forme d’art et c’est la sollicitation de la mémoire qui a provoqué chez Stéphane Escoms le besoin d’un retour aux sources. Ainsi a vu le jour Pepita Greus.

    Déjouant le piège de la nostalgie, le pianiste explore avec ce troisième album ses années d’enfance, celles des origines espagnoles par son père et des vacances d’été, dans le souvenir des pasodobles et des orchestres d’harmonie, tout près de Valence. Il y célèbre aussi la mémoire de son grand-père joueur de caisse claire, le seul musicien de sa famille, aïeul initiateur auquel il dédie l’une des deux compositions originales du disque.

    Un récent séjour dans le berceau familial favorisera l’éclosion d’un projet qu’il faut découvrir comme une déclaration d’amour. Pepita Greus, disque qu’on ose qualifier d’heureux, est bercé par des rythmes cubains et des hymnes aux accents religieux, voire politiques. Il transmet avec délicatesse la fièvre des fallas et leurs festivités nourries de traditions populaires. Stéphane Escoms, musicien multiple dont la créativité s’épanouit aussi en expressions musicales plus électriques, tourne avec tendresse les pages d’une histoire débordant d’humanité.

    Pour personnelle que soit la démarche d’un pianiste qui entrouvre les portes de son enfance, elle n’en est pas moins généreuse. Sa géométrie musicale est celle du triangle équilatéral, qui dessine un espace où chacun des musiciens se voit accorder la place nécessaire à l’éclosion de son langage mélodique. Point d’orgue de cet ensemble en équilibre, « El Fallero », l’hymne des fallas chanté en valencien par la Cubaine Niuver. Le temps s’arrête, le lyrisme est porté à son comble : hier, aujourd'hui et demain sont unis dans un même frémissement. Quelque part entre Espagne et Cuba, Pepita Greus est autant une invitation au voyage que le témoignage d’une vie sans cesse recommencée.

    Denis Desassis – 2 Novembre 2016

    Et pour finir, deux bonus Pepita Greus

    La semaine dernière, Stéphane Escoms était l’invité de Gérard Jacquemin et moi-même dans l’émission Jazz Time sur Radio Déclic. Vous pouvez l’écouter ici...
    podcast

    Un rapide teaser de l’enregistrement…

  • La part des anches

    Jacky Joannès et moi-même étions récemment invités dans l'émission Jazz Time de notre ami Gérard Jacquemin sur Radio Déclic.

    Voici, dans son intégralité, cet entretien dans lequel nous expliquons la naissance et la conception de notre exposition commune La Part des Anches, ses 50 portraits et les extraits du roman que j'ai écrit à cette occasion. Celle-ci se tient à la médiatèque Gérard Thirion de Laxou, en association avec Nancy Jazz Pulsations.

    Voici par ailleurs un extrait vidéo de cet entretien.

    Enfin, cerise sur le gâteau, La part des anches, c'est aussi un livre réplication de l'exposition avec par ailleurs le texte intégral de mon roman. Ce que nous expliquons d'ailleurs dans l'entretien avec Gérard Jacquemin. Vous pouvez le commander ICI.

  • Traces profondes

    Traces.jpgIl faut quelques secondes à peine pour se sentir happé par cette musique et ses « Poussières d’Anatolie ». C’est une conjonction de forces terriennes, comme une secousse qui fait trembler le sol sous vos pieds, qui vous prend aux tripes, par surprise, sans vous accorder le temps d’accepter ou de refuser d’en être. D’emblée, c’est une une contrebasse sous tension qui creuse un sillon profond, un saxophone baryton entêtant et l’obsession rythmique d’une guitare qui vous captent. Et comme paraissant voler au-dessus d’eux, un saxophone soprano virevolte à vous donner le tournis. Pas moyen de se défaire de l’idée que le chemin sera étourdissant même s’il promet d’être escarpé. Et voilà, surgie de nulle part, une voix de femme qui exhorte hommes, femmes et enfants – « Allez ! Ouste ! » – à avancer sur un chemin poussiéreux où le répit accordé sera rare. Où sommes-nous ? Où allons-nous ? C’est toute la question que semble poser un disque décidément habité de mille histoires de vie...

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  • Marche ou rêve

    sebastien_texier_dreamers.jpgJe ne sais pas si Sébastien Texier sera d’accord avec moi, mais à l’écoute de Dreamers, son nouveau disque en quartet publié sur le label Cristal Records, j’ai ressenti illico un petit je-ne-sais-quoi qui avait de faux airs d’une épiphanie. Au sens le plus littéraire du terme, qu’on pourra expliquer comme « une prise de conscience de la nature profonde d’un événement ». Rien de religieux donc dans ma perception, mais plutôt le sentiment de me retrouver face à un musicien s’exposant au plus près de ce qu’il est vraiment, en toute sérénité. Dreamers est, je crois, le quatrième disque en leader de ce saxophoniste clarinettiste qui, pour fils du grand Henri Texier qu’il puisse être, n’en est pas moins avant tout un artiste dont la personnalité paraît grandir et s'affirmer au fil des années. Le voici qui avance avec une maturité qui le place définitivement comme un des musiciens importants de la scène jazz française. Il m’est d’ailleurs arrivé d’évoquer le sujet de la relation familiale avec son père et je peux témoigner ici que ce dernier n’a jamais manifesté une indulgence particulière à l’égard de son fils, tant il est vrai qu’il apprécie avant tout chez celui-ci le musicien, qui est de toutes ses aventures depuis plus de vingt ans. Si ma mémoire ne me trahit pas, il faut remonter à l’album Mad Nomad(s) enregistré en 1995 par le Sonjal Septet pour trouver la première trace discographique de l’association Texier père et fils. Pour Sébastien le leader, il y eut donc Chimères en 2004, Don’T Forget You’re An Animal en 2009 et enfin Toxic Parasites en 2011. Je vous ferai grâce des innombrables collaborations qui ont émaillé son parcours pour attirer sans plus attendre votre attention sur ce disque dont la grande fraîcheur m’enchante depuis plusieurs semaines maintenant.

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  • MédoO’s brew

    médéric collignon, jus de bocse, moovies, jazz, funkNe me demandez pas pourquoi je n’ai pas consacré la moindre ligne à Médéric Collignon au cours des années passées. Je serais bien incapable de fourbir une explication raisonnée. Je n’en sais fichtre rien. Pourtant, y a de la matière à phrase avec ce lascar, on pourrait laisser filer le stylo ou le clavier pendant des heures pour tenter de cerner un musicien décidément pas comme les autres. Une sorte de planète à lui tout seul... Surtout que cet adepte, que dis-je, ce prosélyte du cornet n’a jamais eu besoin du moindre piston pour se hisser au sommet du jazz funk électronique survolté et atypique qui est sa marque de fabrique. Un silence que je vous autorise à qualifier d’injustice. Il faut dire que le personnage est – comment dire ? – du genre pas facile à ranger dans une case, qu’il appartient à la catégorie des grandes gueules qui n’hésitent pas à la ramener quand bon leur semble. Au risque, parfois, de se fabriquer subséquemment des inimitiés tenaces dont il se bat probablement l’œil avec une queue de sardine, comme aurait dit autrefois un de mes inutiles enseignants universitaires en marketing. Je soupçonne même certains écriveurs jazzifiants d’avoir dans la tête une petite réserve de chroniques acerbes visant à exécuter par avance des disques dont l’idée n’a même pas encore germé dans la tête de celui qu’on surnomme Médo. Médéric Collignon, un type pas comme les autres, un agité du cornet, un tricoteur de cordes vocales, un trafiquant de bidouilleries sonores et autres beatboxes dont il a le secret et qu'il aime par dessus tout, car tel est son bon plaisir, inoculer à ses créations ou celles des musiciens qu’il a côtoyés sans jamais engendrer autre chose qu’une électrisation instantanée de leurs univers musicaux. Il est entier, ne cherchez pas à en faire le tour, vous n’y parviendrez pas. Vous l’aurez à peine approché qu’il vous aura déjà filé entre les oreilles, à la vitesse du Road Runner de Tex Avery.

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  • Danseurs célestes

    texier_henri_sky_dancers.jpgSi mes comptes sont exacts, Sky Dancers est le dix-huitième disque qu’Henri Texier publie en tant que leader chez Label Bleu. Une longue et belle série qui retrace un large pan de l’histoire du contrebassiste – dont l’origine remonte aux années 60 – depuis La Compañera en 1989. À tous ces enregistrements, il faut bien sûr ajouter les quatre productions du trio Romano-Sclavis-Texier, qui couvrent la période 1995-2011, ainsi que le troisième et ultime album d’un autre trio formé avec François Jeanneau et Daniel Humair, Update 3.3 en 1990. Voilà donc un musicien fidèle qui élabore, année après année, une œuvre d’une grande cohérence dont l’homogénéité et la constance forcent l’admiration. Cette fidélité a d’ailleurs été récompensée en 2008 par une compilation sous la forme d’un double CD intitulé Blue Wind Story qu’on peut recommander à celles et ceux qui souhaiteraient pousser la porte de son domaine. Et pour peu qu’on s’accorde le temps d’un retour en arrière et d’une écoute attentive de toutes ces pages de musique écrites avec une passion inaltérable, qui se nourrit autant d’une révolte devant la violence des hommes que d’une admiration sans bornes pour les beautés que notre monde peut offrir, alors la conclusion s’imposera vite : Henri Texier est un artiste essentiel, qui vient de fêter son soixante-et-onzième anniversaire et qu’il s’agit de célébrer de son vivant. On a trop souvent l’occasion de louer, à grand renfort de « RIP », le talent des grands au moment où ils nous quittent qu’il serait absurde de ne pas rendre hommage dès à présent à celui qui est bien vivant. Surtout que son nouveau disque, Sky Dancers, est très certainement l’un de ses plus beaux.

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  • Grand format

    Bruno Tocanne & Over The Hills © Jacky Joannès

    Cette année, je vous épargnerai mon palmarès des disques de l’année. Qu’il soit 10, 25 ou 100, mon top rechigne désormais à s’exhiber, jugeant l’exercice un peu vain et surtout injuste. Je n’ai pas la prétention d’avoir « tout » écouté cette année, ni même d’avoir le droit de classer des albums aux couleurs souvent très différentes (et incomparables, à tous les sens du terme). Je me suis adonné à une telle pratique au cours des années passées, mais j’ai préféré tourner la page. Durant les douze mois qui viennent de s’écouler, j’ai découvert (avec plus ou moins d’assiduité) environ 180 nouveaux disques (ou coffrets). C’est beaucoup quand on songe qu’on ne peut se contenter d’une seule écoute, et qu’il est important de se laisser gagner et imprégner par la musique, donc d’écouter et écouter encore. Après tout, l’année ne comportait que 365 jours (et je mettrai à profit le petit supplément qui nous sera accordé en 2016, croyez-moi)… Mais c’est peu au regard du nombre impressionnant de productions qui ont pu voir le jour. Je ne suis qu’une oreille partielle et partiale. Une goutte d’eau dans l’océan.

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  • Petite conversation entre amis

    jonathan orland, small talk, jazzIl est des disques qui, à première vue (ou écoute), n’ont l’air de rien... Pas du genre à jouer les gros bras, à vous dégainer des chorus à décorner les bœufs ou à faire la démonstration d’une virtuosité clinique un brin réfrigérante. Ni même à explorer des territoires encore vierges pour vous perdre avec eux dans leurs mystères créatifs. Des disques qui se présentent en toute simplicité, pour ne pas dire avec discrétion, nés du plaisir d’un partage de l’instant. Small Talk, publié par saxophoniste alto Jonathan Orland sur le label Absilone, est de ceux-là. Son titre lui-même ressemble à une déclaration de modestie, puisqu’on peut le traduire par conversation sans importance, causette... dont le sens n’exclut pas l’idée des banalités du quotidien. Avec une telle entrée en matière, le risque d’une « éviction par la transparence » n’est pas mince. Mais ce serait une erreur de laisser ainsi passer à la trappe le deuxième album de ce mathématicien trentenaire, auparavant passé par les fourches caudines du CNSM de Paris puis du Berklee College of Music de Boston, qui s’accomplit autant comme leader que comme sideman dans des registres variés où peut pointer l’influence des musiques folkloriques de l’Europe de l’Est. Une erreur, oui, au point qu’on se demande si le choix de Small Talk ne traduit pas la volonté d’alléger par une position distanciée un propos imprégné en réalité de gravité.

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  • Bone à tout faire

    fidel fourneyron,trombone,umlaut records,jazzSi la vie avait fait de moi un musicien – fort heureusement pour la musique, il en a été tout autrement – je n’aurais probablement pas été tromboniste. Bien sûr, du temps de mon adolescence, j’admirais comme quelques autres tombés dans la marmite du rock le souffle puissant d’un James Pankow s’illustrant au sein du groupe Chicago ; mais le trombone, c’était selon moi et avant tout un travailleur de fond, celui qui faisait le sale boulot, le grand machin ingrat niché au cœur d’une section de cuivres et auquel on accordait de temps à autre, mais pas trop longtemps, une exposition sur le devant de la scène, toutes joues gonflées et bras frénétique scotché à une coulisse agitée par d’incessants allers-retours de longueurs variables. Depuis, j’ai un peu changé d’avis, je dois bien le reconnaître. Ceux qui ont la faiblesse de me lire savent qu’il m’est arrivé de surligner ici (ou du côté de chez Citizen Jazz) les qualités de quelques activistes du trombone. Au cours des vingt dernières années en effet, j'ai croisé des personnalités très singulières, ayant cet instrument pas comme les autres pour langage commun, mais s’exprimant dans des registres souvent différents. Ma liste ne pouvant être exhaustive, je citerai Glenn Ferris, Gueorgui Kornazov, Sébastien Llado, Daniel Zimmermann, Samuel Blaser ou Loïc Bachevillier. Et dans l’histoire du jazz (jusqu’à nos jours), il est des noms qui méritent une citation au tableau d’honneur : Bob Brookmeyer, Curtis Fuller, Maynard Ferguson, Grachan Moncur III, Robin Eubanks… Voilà pour un petit cadrage à ma façon… C’est partial, partiel, mais c’est ainsi.

    Depuis quelque temps, il en est un qui semble s’accomplir dans le rôle de l’agitateur de molécules tromboniques : un certain Fidel Fourneyron. Celui-là, c’est un cas à part, un musicien tout autant amoureux des musiques improvisées que du swing, dont les incartades ne se comptent plus. Collaborateur de quelques collectifs tels que Coax, Umlaut, Vibrants Défricheurs ou Tricollectif, membre de l’actuel ONJ sous la direction d’Olivier Benoit (écoutez-le donc ferrailler avec son boss sur « L’effacement des traces » au début d’Europa Berlin et vous m’en direz des nouvelles), initiateur d’un trio Un Poco Loco facétieux détourneur de standards, Fourneyron a, comme on peut s’en rendre compte, de la ressource (qu’il met également au service du Tower Bridge de Marc Ducret ou du White Desert Orchestra d’Eve Risser) et ne se prive pas de nous en faire profiter.

    Et là où le monsieur est culotté, c’est qu’il ose aujourd’hui se livrer à l’exercice inattendu du plaisir solitaire dans un disque publié sur Umlaut Records et dont la pochette au graphisme naïf n’est pas sans évoquer l’univers d’un Robert Wyatt. En trente minutes d’une High Fidelity impudique, Fourneyron fait une démonstration virtuose sans appel : il nous prouve que le trombone, bien plus qu’un instrument de musique, est un être vivant, un organisme en état d’ébullition. Pour un peu, on entendrait sa digestion. Avec lui, le trombone traverse tous les états que chacun d’entre nous peut connaître un jour : il bougonne, souffle, vibre, râle, chante, gémit, rit aux éclats, taquine, vocifère, s’inquiète, s'extasie, musarde, se met à courir. Parfois il a le blues ou connaît un dédoublement de personnalité. Bref, il vit. Il ne cache rien, pas plus que Fidel Fourneyron qui avance vers nous dans toute la nudité d’un instrument qui ne lui laisse pas d’autre choix que de se présenter tel qu’il est, sans fard et sans le moindre artifice. Aucun recours à la technologie pour parvenir à ses fins, les seuls effets utilisés étant ceux de son imagination et d’une probable quête intérieure. L’exercice de style qu’on pouvait redouter cède très vite la place à une exposition désarmante de vérité. Certes, High Fidelity n’est pas un album à vocation digestive ; il est peu probable qu’il vous accompagne pendant vos courses au supermarché du coin ; vous avez peu de chances de le découvrir par l’entremise d’une quelconque playlist radiophonique. On peut même dire de lui qu’il n’est pas politiquement correct. D’une certaine façon, il est à prendre comme une saine provocation, une incitation à ne pas se laisser emporter dans le confort ouaté de la routine. Un disque à prendre ou à laisser. La deuxième option n’est pas la mienne, je déclare sans plus attendre ma fidélité à monsieur Fourneyron…

  • Nancy Jazz Pulsations 2015

    NJP, c'est fini ! Près de deux semaines très chargées en concerts, beaucoup de monde, des moments forts, d'autres moins... Telle est la vie d'un festival. J'ai pu non pas couvrir intégralement l'édition 2015 pour Citizen Jazz mais consacrer à cette manifestation automnale neuf soirées bien remplies dont j'ai essayé de rendre compte à ma façon. Pas question de tout voir (pour mémoire, il y a eu au total 181 concerts) ni d'être partout à la fois. Mes pérégrinations se sont limitées à trois salles : le Chapiteau de la Pépinière, la Salle Poirel et le Théâtre de la Manufacture.

    En suivant CE LIEN, vous pourrez lire ou relire mes élucubrations publiées au fil des jours...

  • Petros Klampanis "Minor Dispute"

    klampanis.jpgPetros Klampanis, jeune contrebassiste établi à New York, publie Minor Dispute, son deuxième album après Contextual en 2011 qui avait vu le jour sur Inner Circle, le label du saxophoniste Greg Osby, avec lequel il entretient des relations étroites par ailleurs. Il revient cette fois entouré d’un trio d’enlumineurs, dans lequel évolue celui qui est peut-être le plus américain des musiciens français, le pianiste Jean-Michel Pilc, accompagné du guitariste Gilad Hekselman, musicien aux influences multiples, et du percussionniste explorateur sonore John Hadfield. Et pour enrichir une palette déjà largement pourvue en couleurs, Klampanis s’est adjoint les services d’une section de cordes (deux violons, deux altos, deux violoncelles).

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  • Rémi Panossian Trio "RP3"

    rp3, remi panosian, maxime delporte, frederic petitprez, jazzTroisième album pour le trio du pianiste Rémi Panossian, après Add Fiction (2011) et BBang (2013). Une formation qui se présente aussi sous l’appellation RP3, ce qui ne signifie pas pour autant simplification du propos artistique. Au contraire, le concentré d’énergie et le carrousel d’images à caractère cinématographique qui nourrissaient les deux premiers disques sont toujours au rendez-vous, avec cette fois la complicité d’un ensorceleur des sons et du groove qu’on ne présente plus, Eric Legnini. La présence de dernier, qui s’est vu confier la production et le mixage, apparaît presque comme une évidence tant les qualités du trio, dont la virtuosité heureuse est la marque de fabrique, s’accorde parfaitement avec l’énergie que le pianiste belge distille depuis de longues années, pour son propre compte ou pour bon nombre d’artistes. Comme si ces quatre-là devaient finir par se trouver.

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  • Ark 4 in motion (pictures) : quand une compagnie fait son cinéma

    Vous savez quoi ? Dimanche, je me suis rendu à Blénod-lès-Pont-à-Mousson (oui oui, ça existe et à ce moment précis de la semaine, vers 17 heures, on ne peut pas dire que la cité était très agitée, elle était même, comment vous dire ? Plutôt morose), et plus précisément au Centre Culturel Pablo Picasso, histoire de découvrir un ciné concert proposé par Ark 4 mettant en musique un vieux film allemand (il date de 1920 et selon mes sources, aurait été perdu pendant très longtemps pour n’être retrouvé qu’en 1963 par la RDA au Japon, dans une version incomplète). Le film en question a pour titre Von Morgens Bis Mitternachts, soit De l’aube à minuit.

    Comme vous le comprenez, j’ai des dimanches soir culturels. Mais bon, que cette introduction peu affriolante sur le papier (je devrais dire sur l’écran) ne vous effraie pas, faites-moi confiance et en même temps connaissance (bonjour zeugma) avec des protagonistes d’un genre pas banal.

    ark4_blenod.jpg

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  • Vagues de rentrée

    Brazier_Septieme_Vague.jpgOn pourra dire tout ce qu’on veut, mais si le mois de septembre ne marque pas la fin de l’été, il est pour beaucoup d’entre nous – ceux qui encore la chance d’avoir du travail – un symbole de rentrée. C’est aussi le mois de l’automne (les spécialistes vous expliqueront même que le début du mois de septembre correspond à celui de l’automne météorologique) et de ses couleurs incomparables dans la lumière de jours plus courts. Fin d’un cycle, début d’un autre, mouvement perpétuel de la vie, temps qui passe... Voilà pour la carte postale... La lutte est inégale mais il me plaît de penser que la musique constitue l’une des armes qu’on peut toujours brandir au moment opportun, comme celui des heures mélancoliques face à la détresse du monde et à ses horreurs répétées.

    Prenez par exemple SepTièME VaGue , le nouveau disque du contrebassiste Christian Brazier : plongez sans modération dans ses eaux translucides, laissez-vous porter par son vent de liberté et constatez-en les bienfaits immédiats. Voilà un cadeau idéal pour une rentrée réussie.

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