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jazz

  • Embarcation solaire

    john coltrane, sun ship, jazz, impulseUn rapide retour sur la nécessaire réédition en 2013 d’un disque sans doute mésestimé.

    Jeudi 26 août 1965. Le quartet de John Coltrane, dans sa formule dite « classique », avec McCoy Tyner au piano, Jimmy Garrison à la contrebasse et Elvin Jones à la batterie, se retrouve aux studios RCA Victor de New York. Pour une fois, le saxophoniste a délaissé ceux du fidèle Rudy Van Gelder à Englewood Cliffs, New Jersey. C’est une différence importante dans la mesure où ce qui va être enregistré ce jour-là et qui constituera la matière première de l’album Sun Ship y sera entreposé, pour ne pas dire abandonné par la suite, prises alternatives, faux départs et autres inserts inclus.

    C’est aussi un moment crucial car cette formation n’enregistrera plus en studio qu’une seule fois en tant que telle. Ce sera le jeudi suivant. Cette ultime session, qui préfigurait le disque Meditations enregistré le 23 novembre avec l'adjonction de Pharoah Sanders et Rashied Ali, sera publiée – en décembre 1977 ! – sous le titre de First Meditations For Quartet.

    En ce 26 août 1965 donc, John Coltrane parvient à la fin d’un long et magnifique chapitre de son histoire, avant le rush final entrepris avec un nouveau groupe – Pharoah Sanders, Alice Coltrane, Jimmy Garrison et Rashied Ali – jusqu’au jour fatidique du 17 juillet 1967.

    Mais revenons à Sun Ship et son « embarcation solaire », disque parfois considéré comme mineur, qui trouve sa source au cœur d’une année d’une fertilité exceptionnelle, mais qui ne sera porté à la connaissance du public que le 16 avril 1971, soit presque quatre ans après la mort de John Coltrane, et sous la supervision de sa veuve Alice. L’album, imprégné comme tout ce que joue le saxophoniste d’une profonde spiritualité, comporte cinq compositions, dont les titres attestent du chemin sur lequel est engagé celui qui quelques mois plus tôt, en janvier, a publié son disque le plus emblématique, Love Supreme : « Sun Ship », « Dearly Beloved », « Amen », « Attaining » et « Ascent ». Il y a là comme une suite naturelle à « Ascension », disque enregistré deux mois plus tôt en grande formation. Ces cinq prises ont été choisies parmi les différentes versions disponibles, parfois au prix d’un montage de différentes séquences. C’est le cas par exemple de « Attaining », élaboré à partir d’une partie de sa prise 1 suivie des quatre dernières minutes de sa prise 3. Sun Ship est, vous l'aurez bien compris, un disque posthume, dont on ne saura jamais si la version publiée aurait été celle souhaitée par le saxophoniste. La question se posait très légitimement jusqu’à une période beaucoup plus récente, en 2013, quand est parue l’intégrale de la session. Mieux vaut tard que jamais… Nous avons depuis cette époque tout le matériau nécessaire pour nous forger une opinion valable. Et pour une fois, on peut se réjouir d’une telle mise au jour, aux antipodes des rééditions et leur bricolage d’alternative tracks dont l’honnêteté artistique est souvent plus que contestable.

    Car l’exhumation en 2001 de l’ensemble des enregistrements du 26 août 1965 a permis de balayer toutes les réserves qu’on pouvait avoir sur les choix opérés par Alice Coltrane. Cette fois, pas de montage discutable, puisque Sun Ship – The Complete Session offre en deux CD au moins une version complète de chacun des titres, sans intervention postérieure autre qu’un nouveau mastering. On y trouve également – le tout étant présenté dans l’ordre chronologique garant d’une réelle objectivité de l’écoute – des versions alternatives de certains titres (« Attaining », Sun Ship » ou « Amen »), des versions incomplètes, des faux-départs, des bribes de conversations.

    Tout cela nous confronte directement au processus de création et l’on imagine bien à quel point celui de John Coltrane exerce, aujourd’hui encore, un pouvoir de fascination. C’est toute l’incertitude – et sa force – du jazz qui est ici exposée, sans filtre. Et du même coup, cet album passé au second plan de la discographie du saxophoniste a trouvé en 2013 une sorte de « deuxième vie ». Au-delà de toutes les biographies, analyses ou exégèses qu’on peut lire autour d’un géant et d’une musique dont on sait maintenant qu’elle aura marqué le XXe siècle de toute son empreinte, la réédition voici maintenant six ans de Sun Ship – The Complete Session lui permet de briller de feux qu’on avait certes très nettement perçus – parce que la musique de John Coltrane n’a jamais été rien moins que brûlante, y compris dans ses formes les plus consensuelles – mais qui, cette fois, nous apparaissent dans tout leur éclat.

  • Colin Cueco Drappier Omé : « Quiet Men »

    quiet men, denis colin, pablo cueco, julien omé, saccardimon drappier, jazz[Carnet de notes buissonnières # 013] Ce disque est à mon sens l’une des heureuses surprises de ce début d’année 2019. En d’autres termes, il est un coup de cœur printanier après la grisaille hivernale. Par sa forme atypique d’une profonde originalité, comme par son répertoire qualifié par ses géniteurs de Psychedelic Folk Jazz. Tout un programme !

    Voici donc un quartet réuni sous l’appellation Quiet Men – les hommes tranquilles – autour du clarinettiste Denis Colin, musicien ayant entre autres créé la Société des Arpenteurs il y a une dizaine d’années et qui avait rendu en 2013 un hommage à Nino Ferrer avec son Univers Nino, et du zarbiste – le zarb est un instrument à percussion originaire d’Iran – Pablo Cueco. Tous deux se connaissent depuis longtemps pour avoir joué ensemble dans le trio du clarinettiste. Ces deux musiciens avaient par ailleurs une connaissance commune, celle de Simon Drappier, contrebassiste de Cabaret Contemporain, qu’on retrouve cette fois à l’arpeggione, un instrument à six cordes frottées et jouées à l’archet, accordées comme une guitare. Et puisqu’il est question de cordes, il en est six autres qui viennent s’ajouter à l’ensemble, celles de la guitare acoustique de Julien Omé entendu il y a quelques années au sein de l’ONJ période Daniel Yvinec.

    Les Quiet Men publient un disque envoûtant sur le label Faubourg du Monde. Vous ne chercherez pas à le ranger dans une catégorie bien définie, parce que ce sera mission impossible (et un peu vaine, aussi), sauf peut-être à accepter celle qu’ont inventée les musiciens eux-mêmes, ce Psychedelic Folk Jazz évoqué plus haut. Quiet Men, c’est un disque brûlant, tendu comme un arc, beau comme une statuette dont la pierre serait patinée par le temps, c’est une intensité qui tient pour beaucoup, au-delà de l’engagement des musiciens, à la texture singulière du quatuor. C’est le mariage des instruments à cordes qui élabore, comme une pâte musicale à modeler, une base charnue et onctueuse évoluant entre blues, folk et musique baroque ; c’est le zarb comme une invitation au voyage par-delà les continents ; c’est la clarinette – basse essentiellement – qui sort des chemins balisés de la mélodie et d’un balancement magnétique pour s’enivrer de liberté. Celle du jazz, sans nul doute, dont s’emparent les trois autres dès que la possibilité leur est offerte : Simon Drappier par exemple, qu’on retrouve en plein explosion et en état de grâce sur une « Gavotte sans retour » de toute beauté.

    Chacun des membres de cette confrérie des Quiet Men est venu avec une ou plusieurs compositions dans sa besace, forgeant le sentiment d’un collectif solidaire. La tranquillité apparente de ce dernier laisse entrevoir une addition de forces qui ne demande qu’à se libérer. Précipitez-vous sur ce disque, un beau voyage vous attend.

    Denis Colin (clarinettes basse et contralto), Pablo Cueco (zarb), Simon Drappier (arpeggione), Julien Omé (guitare).

    Label : Faubourg du Monde TAC

  • Oxyd : « The Lost Animals »

    oxyd, the lost animals, onze heures onze, jazz[Carnet de notes buissonnières # 012] Banco pour Oxyd et son nouveau disque – le cinquième du groupe –  The Lost Animals, paru sur le label Onze Heures Onze. Après Long Now en 2016, qui revisitait la musique du groupe Nirvana, le quintette s’empare du thème des animaux disparus. L’extinction des espèces animales est dramatique, cette jeune garde de musiciens y est forcément sensible.

    Oxyd, c’est la réunion de cinq fortes personnalités : Alexandre Herer au Fender Rhodes et ses couleurs changeantes, sa capacité à instaurer un climat tantôt vaporeux, tantôt intranquille lorsqu’il sature le son de son instrument ; Julien Pontvianne au saxophone ténor, son sens de la retenue et un travail subtil sur le silence et l’entre-note, un art du minimalisme qu’il fait vivre aussi à travers des formations telles que Kepler ou l’Aum Grand Ensemble ;  Olivier Laisney à la trompette, ses constructions rigoureuses aux métriques souvent impaires, celles d’un musicien adepte d’une forme d’abstraction, son phrasé héritier d’une formation classique aussi bien que d’expériences plus contemporaines ;  Oliver Degabriele,  sa basse électrique et terrienne aux accents Zeuhl, son rock sous-jacent, celui qu’il déploie aussi au sein de Festen ;  enfin Thibault Perriard à la batterie, et la dimension parfois plus électro-pop de son drumming qui recourt si besoin à une frappe binaire.

    Oxyd, c'est une alliance savante d’esthétiques et d’influences multiples, qui viennent se conjuguer pour donner naissance à un jazz aux accents souvent électriques, dont la puissance et l’énergie vont de pair avec une musique beaucoup plus éthérée et planante, voire sérielle. Au fil des années, plus de dix maintenant, Oxyd a su élaborer un langage qui lui est propre : The Lost Animals est à n’en pas douter son meilleur disque.

    Alexandre Herer (Fender Rhodes), Julien Pontvianne (saxophone ténor), Olivier Laisney (trompette), Oliver Degabriele (basse), Thibault Perriard (batterie).

    Label : Onze Heures Onze

  • Et soudain, « My Favorite Things » !

    Coltrane_Favorite Things.jpgRemontons un peu le cours du temps pour nous arrêter au 9 septembre 1985. Observons maintenant la situation : j’entre chez mon disquaire favori de l’époque, La Parenthèse à Nancy pour ne pas le nommer. On y trouve une grande variété de disques : chanson, rock et jazz pour l’essentiel, ce dernier vivant là ses dernières semaines avant qu’une opération de recentrage économique ne le fasse disparaître de la boutique, me contraignant par la suite à effectuer mes achats dans un magasin concurrent (dont le rayon disques disparaîtra plus tard). En entrant, j’ignore totalement la nature de mon possible achat ; je ne suis d’ailleurs même pas certain d’y dépenser quoi que ce soit. Je furète, joue des doigts avec célérité pour faire défiler les pochettes des 33 tours, encore majoritaires malgré la présence de ces jeunes et prétentieux CD, qui restent coûteux et ne couvrent qu’une partie des catalogues des labels. Mes goûts de l’époque sont marqués par une réelle incertitude. J’ai connu bien des bonheurs musicaux depuis la fin des années 60 jusqu’au début des eighties, mais la période qui vient de s’écouler me laisse un goût amer.

    En parcourant ma discothèque, je m’aperçois d’ailleurs qu’il n’existe aucun mouvement musical vers lequel j’ai le désir de me tourner depuis l’entrée dans ces années 80 qui seront souillées par l’argent facile, la destruction de l’appareil industriel et le chômage de masse. Bien sûr, punk, cold wave, rap, me direz-vous… Tout cela ne me parle guère, je dois bien l’avouer, j’attends un frisson que ces courants ne me donnent pas. Du côté de chez mes héros, ce n’est pas la grande forme non plus. Magma, qui m'a fait vibrer du temps de Köhntarkösz et Magma Live/Hhaï, est en sommeil malgré la publication d’un atypique Merci qui préfigure une évolution assez inattendue et suscite la perplexité en raison de ce que certains considèrent comme une surproduction. Christian Vander n’a pas encore publié le premier disque de sa nouvelle formation, Offering, qui se produit sur scène depuis plus de deux ans. Il faudra pour cela attendre la fin de l’année 1986. La troisième mouture de King Crimson, où s’illustre l’irritant Adrian Belew, semble avoir vécu et son bilan est bien moins enthousiasmant que celui de la période 1972-1974 (Larks’ Tongues In Aspic, Starless And Bible Black, Red). Même mon si cher Grateful Dead ne donne plus beaucoup de nouvelles depuis quatre ans, son leader Jerry Garcia n’étant pas au mieux, parce qu’emprisonné dans les griffes de la drogue qui l'emportera dix ans plus tard. Une belle surprise est à venir néanmoins : ce sera In The Dark en 1987, avec son hit « Touch Of Grey ». Il y a chez moi comme une forme de déshérence qui m’entraîne à choisir un disque de temps en temps, par habitude mais aussi sans réelle conviction. Alors, ce 9 septembre 1985 est peut-être le bon moment pour me rappeler les nombreuses interviews du même Vander, qui brossait dix ans plus tôt dans les revues spécialisées (Best, Rock & Folk, Extra) un portrait passionné et intrigant d’un saxophoniste dont la musique semblait être la source de toutes ses inspirations : John Coltrane. Vander se plaisait à raconter comment, alors qu’il n’avait qu’une douzaine d’années, il écoutait sans fin, dans une danse enchantée, le disque My Favorite Things et la version obsédante que Coltrane avait créée à partir d’une chanson a priori anodine tirée d’une comédie musicale, « La mélodie du bonheur » (en anglais, « The Sound of Music »). Il disait aussi que la disparition de Coltrane, le 17 juillet 1967, l’avait presque anéanti, avant qu’il ne décide de réagir et de mettre sur pied cette formation controversée dont il serait à jamais l’âme et le moteur. Alors, Coltrane, enfin ? N’est-ce pas le moment d’en savoir un peu plus et de découvrir celui qui ressemble un peu à un magicien et pourrait s’avérer un possible compagnon de chaque jour ?

    Nous sommes donc le 9 septembre 1985… Étrangement, c’est l’anniversaire de mon frère, celui qui m’a tellement appris en musique. Ce soir-là, je suis sur le point d’investir un nouveau monde, dont il ne m’a jamais parlé, étant de son côté emporté par d’autres passions, transatlantiques elles-aussi, mais d’une coloration bien différente. On peut y voir un symbole, pourquoi pas… Je n’en sais rien.

    Une valse, tourbillonnante, répétitive, un saxophone soprano au son d’un incroyable lyrisme pour un instrument que je croyais jusque-là voué pour l’éternité à jouer « Petite fleur » ou « Les oignons ». Pendant près d’un quart d’heure, sans que jamais la lassitude ne gagne. Une batterie foisonnante, omniprésente (Elvin Jones) ; un piano hypnotique (McCoy Tyner) qui évoque un carillon. Le quartet de John Coltrane est presque en place, il faudra pour cela attendre encore quelques mois l’arrivée de Jimmy Garrison à la contrebasse, à la place de Steve Davis. « My Favorite Things », mais aussi « But Not For Me » et « Summertime » de George Gershwin, interprété au saxophone ténor, ou encore « Everytime We Say Goodbye » de Cole Porter. Une sacrée manière de revisiter un répertoire pourtant déjà consacré. Coltrane pourrait laisser croire qu’il est le compositeur de ces thèmes tant il a su se les approprier et les relire d’une voix si originale qu’il y a là quelque chose qui s’apparente à une transfiguration.

    Un drôle de tour de magie en réalité et pour ce qui me concerne le début d’une longue et magnifique aventure, tant humaine que musicale.

    Parce que parallèlement à cette découverte de la musique de John Coltrane, je mesure à quel point ce musicien majeur a – en peu de temps finalement – marqué son époque et accumulé une impressionnante discographie au beau milieu de laquelle je me sens un peu perdu. Oui, perdu et cela en dépit de nombreux allers retours vers les boutiques pour tenter d’y voir plus clair (pas d’internet à cette époque, pas de Google et encore moins de Wikipedia…). Par où faut-il donc commencer ? Pourquoi Impulse ? Pourquoi Prestige ? Pourquoi Atlantic ? J’ai entendu dire – par qui, je ne me souviens plus – que certains disques sont inaudibles, comme un certain Live in Japan en 1966 ou Om en 1965… Je comprends que le saxophoniste a connu une évolution foudroyante entre le milieu des années 50, époque à laquelle il travaillait avec Miles Davis et son décès en juillet 1967 alors qu’il n’avait pas encore 41 ans et que sa musique s’apparente plus que jamais à un cri. Ses derniers mois furent une course contre la montre, ou plutôt contre la mort. Mais comment s’y prendre pour démêler les fils de cet écheveau ?

    Je ressasse toutes ces questions et me rappelle le jour où j’ai décidé, pour y mettre fin, de soumettre par écrit mes interrogations à Jazz Magazine. Quelques semaines plus tard, alors que je pensais avoir été oublié, une longue et belle lettre ma parvient, de plusieurs pages, signée François-René Simon, l’un des grands spécialistes de l’œuvre de John Coltrane. D’une élégante écriture manuscrite (en ces temps reculés, les ordinateurs étaient hors de prix et peu répandus, même dans les salles de rédaction), ce journaliste parfaitement documenté me dresse un passionnant portrait discographique. Il me conseille aussi de procéder avec méthode et de recourir à une exploration dans l’ordre chronologique. Je crois que je ne le remercierai jamais assez…

    La porte s’entrouvre…

    Depuis cette époque, j’ai mis un point d’honneur à me procurer tout ce qui était disponible. Soit une accumulation de CD, de coffrets (ah cette somptueuse intégrale des années Prestige, de 1956 à 1958, et ses seize disques gorgés de musique), au nom de John Coltrane ou des leaders aux côtés desquels il avait travaillé (Miles Davis, Thelonious Monk, Cecil Taylor, Paul Chambers, Kenny Burell…). Je commence à comprendre les différentes périodes qui parfois se chevauchent : après Prestige et une incursion chez Blue Note pour Blue Train en 1957, il y a le temps créatif des années Atlantic de 1959 à 1961, avant que John Coltrane ne signe avec Impulse, un label auquel il restera fidèle jusqu’à la fin. Je perçois aussi la folie qui s’emparera de lui durant les années 1964 (celle-ci culminant avec A Love Supreme, son disque phare) et surtout 1965 et sa multitude d’enregistrements. Plus tard, en juillet 2007, j’ai pu évoquer ces mois d’une incroyable densité dans un article pour le magazine Citizen Jazz intitulé 65, année héroïque ! Au bout du compte, j’ai ressenti toute l’émotion liée à l’évolution foudroyante de l’inspiration d’un homme pour qui la musique était tout, qui ne vivait que par elle. Ceux qui l’ont côtoyé disent que John Coltrane était un inlassable travailleur, qu’il ne délaissait que très rarement son instrument. Et si les interviews sont très rares, c’est aussi parce qu’il consacrait tout son temps à la musique. Jusqu’au dernier souffle.

    En témoignent ses multiples interprétations de « My Favorite Things », qu’il portera à un niveau d’incandescence dont le feu n’a pas fini de nous dévorer, jusqu'à son ultime concert le 23 avril 1967 au Centre Olatunji de New York, aujourd’hui disponible officiellement après avoir longtemps circulé sous le manteau. Parce que si John Coltrane enregistra beaucoup de disques, il jouera finalement assez peu de thèmes sur scène : « My Favorite Things » bien sûr, mais aussi « Impressions », « Afro Blue » ou « Naima » pour citer les compositions les plus renommées. Il les réinventait à chaque fois, trouvant toujours une nouvelle histoire à raconter, de nouveaux territoires à défricher, d’autres horizons à espérer, il était capable de les étirer longuement, parfois durant une heure. Une quête de l’absolu qui aujourd’hui encore reste unique et mystérieuse.

    Aujourd’hui, je regarde ce disque vinyle acheté depuis bientôt 35 ans… Les informations qu’on y trouve sont présentées de façon cocasse : on trouve les noms des musiciens, ce qui paraît un minimum, mais dans une autre rubrique, on nous dit « Ce qu’il faut savoir » avant de porter à notre connaissance « Ce qu’il faut tout particulièrement apprécier », puis de livrer les ultimes « Observations » en expliquant que My Favorite Things est une œuvre marquante et obsédante qu’on aime ou qu’on n’aime pas, mais que les critiques de jazz considèrent unanimement comme l’une des plus émouvantes réussites de John Coltrane. Bien loin des livrets savants qui accompagnent désormais les rééditions de la discographie du saxophoniste, avec leurs analyses approfondies, les détails précis qui nous indiquent le jour, voire l’heure de chacune des prises de chacun des titres. Les exégètes de Coltrane ressemblent à des entomologistes…

    Enregistré en octobre 1960, My Favorite Things est quoi qu’il en soit un disque lumineux, qui porte très haut l’étendard de la mélodie et se distingue de la masse par l’intensité de son interprétation. Un précieux viatique pour partir à l’assaut de la montagne jazz et découvrir ses richesses.

    J’aurais difficilement pu espérer une meilleure initiation à cette musique qui ne cesse de se renouveler et d’avancer au gré de multiples brassages. Un langage qui, malgré les menaces et les attaques répétées qui lui sont portées par une machinerie financière soumise aux exigences de la rentabilité immédiate, relayées avec cynisme par ses disciples aux dents blanches, malgré l'illusion de la gratuité, continue de faire entendre sa voix. Les artistes doivent mobiliser plus que jamais toutes leurs forces pour ne pas abdiquer : gageons que bon nombre d’entre eux ont beaucoup appris de John Coltrane et de son incroyable « Resolution ».

    C’est sans doute le grand enseignement que le saxophoniste a réussi à délivrer en quelques années passées à la vitesse de la lumière.

    NB : ce texte est l’actualisation récente d’une note publiée dans ce blog le 26 mai 2014. Celle-ci était elle-même la version actualisée d’un écrit réalisé en 2008 dans le cadre du "Z Band", un collectif de blogueurs publiant à intervalles réguliers sur un thème commun. On en trouve la trace dans une note de Citizen Jazz. Il pourrait par ailleurs constituer l’un des chapitres d’un livre en gestation, ou pas…

  • In Love With : « Coïtus Interruptus »

    011 - In Love With - Coitus Interruptus.jpg[Carnet de notes buissonnières # 010] In Love With. vous conviendrez avec moi qu’il s’agit là d’un sacré nom pour un trio pour le moins détonant et qu’une telle appellation laisse subodorer une déclaration d’amour lancée à toutes les folies musicales que trois esprits joyeux et débridés peuvent concevoir. Avec ce deuxième disque joliment intitulé Coïtus Interruptus – je vous épargnerai les explications sémantiques ou techniques – Sylvain Darrifourcq et ses complices remettent le couvert et de bien belle façon. Ah, Darrifourcq, mais quel personnage, celui-là ! On avait découvert dans le quartet d’Émile Parisien un musicien du genre... différent. Batteur survolté, virevoltant, percussionniste feu-follet dont le jeu protéiforme est habité d’une frénésie que rien ne semble pouvoir arrêter, comme si sa musique ne devait jamais prendre fin. La trépidation du batteur s’avère contagieuse au plus haut point, qui contamine les frères Ceccaldi, Théo (violon) et Vincent (violoncelle), engagés volontaires d’une équipée extravagante. Armé de ses seules cordes, le binôme fraternel extirpe tout ce que son inventivité déchainée peut mettre en œuvre. Les instruments ceccaldiens, par nature harmoniques, deviennent ici supports rythmiques à chaque fois que nécessaire et c’est à bout de souffle qu’on suit l’embarcation chahutée d’In Love With.

    Coïtus Interruptus, disque de courte durée – à peine plus d’une demi-heure – composé de quatorze étapes souvent très brèves, presque fugitives, est à cet égard le digne successeur de Axel Erotic et vous comprenez désormais que la musique de Sylvain Darrifourcq & Co est décidément de nature très... charnelle. Au sujet de ce premier disque que le trio avait publié voici deux ans, j’avais écrit ici-même quelques digressions buissonnières dans un texte intitulé Accélérations amoureuses. On y lisait que : « In Love With, c’est un idiome de l’inouï, une incitation pressante à la découverte, une histoire mise en forme à la façon d’une horlogerie ludique et démoniaque ». Je ne retire pas un seul mot à cette définition de la vie en accéléré qui anime la musique de Sylvain Darrifourcq et ses deux partenaires. Prenez par exemple une composition telle que « Total Mezcal », histoire de bien percevoir la démesure de leur entreprise : vous constatez que non seulement la mélodie en est quasiment absente, mais qu’il va vous falloir suivre le trio dans une course poursuite infernale de 3 minutes 30, sans qu’il vous soit possible de respirer. C’est de la musique en apnée. Si vous êtes prêts à accomplir une telle performance, alors Coïtus Interruptus est fait pour vous. Mais je vous aurai prévenus, il est important de savoir que tout cela requiert un minimum d’entraînement. Vive le sport, comme disait l’autre !

    Sylvain Darrifourcq (batterie, percussions, cithare, composition), Théo Ceccaldi (violon), Valentin Ceccaldi (violoncelle).

    Label : Gigantonium

  • Possible(s) Quartet : « Songs from Bowie »

    009 - Songs from Bowie.jpg[Carnet de notes buissonnières # 009] Le jazz est un monde multiple qui aime regarder ailleurs, histoire de voir qu’il y est. Et en effet, il y est bien. Du côté de la musique de… David Bowie par exemple. Le « Thin White Duke », ou Ziggy ou… à vous de choisir parmi ses différentes incarnations, fait l’objet d’un hommage que lui rend un quatuor dont c’est le troisième rendez-vous discographique : le Possible(s) Quartet. Un hommage d’autant plus intéressant que cette formation, originaire de la région lyonnaise, est constituée exclusivement d’instruments à vent. Ses musiciens la définissent comme un orchestre de chambre, en raison de son esthétique intimiste et sensible. On peut évoquer l’idée d’impressionnisme à son sujet et ainsi mieux mesurer la distance esthétique séparant deux univers qu’on imagine très éloignés a priori. Le Possible(s) Quartet est formé de Laurent Vichard à la clarinette, basse, de Loïc Bachevillier au trombone, de Fred Roudet et Rémi Gaudillat à la trompette ou au bugle. On connaît ces deux derniers notamment parce qu’ils font partie des cercles musicaux de Bruno Tocanne. Quant à Loïc Bachevillier, il est l’un des trombonistes de The Amazing Keystone Big Band, ce grand orchestre dont le succès populaire ne se dément pas depuis plusieurs années, en particulier du fait de sa dimension pédagogique à laquelle le jeune public est sensible.

    Le nouvel album de « l’orchestique » qui s’intitule sobrement Songs from Bowie, — et a pour directeur artistique Daniel Yvinec qui fut entre autres expériences directeur de l’ONJ de 2008 à 2013, avant Olivier Benoit — est le fruit d’une commande du Rhino Jazz Festival, basé à Saint-Chamond. Un sacré défi à relever, dont le Possible(s) Quartet s’acquitte avec la sensibilité et la finesse qu’on lui connaît depuis ses débuts. Songs from Bowie, c’est un demi-siècle de musique résumé en dix compositions qui survolent la plus grande partie du répertoire de David Bowie, de Space Oddity en 1969 à The Next Day en 2013. Le travail du Possible(s) Quartet est considérable, qui efface les marques du temps pour ne conserver que l’empreinte mélodique et mettre en lumière bien des richesses imaginées par le chanteur caméléon. L’intelligence du quartet est en action et Bowie entre, grâce à ce travail singulier, dans une nouvelle dimension, sans doute plus poétique et intemporelle. Il faut vite découvrir cette musique réinventée !

    Je tiens pour finir à remercier les quatre musiciens qui m’ont demandé d’écrire les notes de pochette de ce disque très réussi. C’est une responsabilité et surtout un grand honneur !

    Rémi Gaudillat (trompette et bugle), Fred Roudet (trompette et bugle), Loïc Bachevillier (trombone), Laurent Vichard (clarinette basse).

    Label : Les ImproFreeSateurs

  • Jacques Schwarz-Bart : « Hazzan »

    008 - j-schwarz-bart-hazzan.jpg[Carnet de notes buissonnières # 008] Jacques Schwarz-Bart est originaire de la Guadeloupe. Fils d’un couple d’écrivains célèbres, Simone et André Schwarz-Bart, il est connu pour être un musicien accompli qui a découvert très jeune le gwoka et ses rythmes complexes. Comme bon nombre de ses condisciples, il est passé par la Berklee School of Music de Boston avant de croquer la Grosse Pomme où il a rencontré quelques grands noms du jazz. Le saxophoniste a notamment fait partie du RH Factor, la formation entre jazz et funk de Roy Hargrove, le trompettiste récemment disparu. Jacques Schwarz-Bart a enregistré plusieurs albums sous son nom, autant de projets véhiculant son désir de marier à chaque fois sa passion conjuguée pour le gwoka et le jazz. Un homme de fusion, en quelque sorte.

    Toutefois, son nouveau disque, Hazzan est un projet assez particulier en ce qu’il est l’occasion pour le saxophoniste d’explorer la musique liturgique juive, avec à ses côtés une formation d’une solidité à toute épreuve. Jugez plutôt : Grégory Privat au piano, Stéphane Kerecki à la contrebasse et Arnaud Dolmen à la batterie. Sans oublier le chanteur David Linx sur deux titres.

    Hazzan signifie cantor (ou chantre) dans la tradition juive et Jacques Schwarz-Bart l’a choisi comme titre de son disque après qu’un rabbin lui avait dit un beau jour après un concert : « Quand vous jouiez, vos notes étaient comme les paroles d’une prière, vous étiez comme un hazzan sur votre saxophone ». Un beau compliment comme stimulation et le désir aussi de rendre hommage à son père disparu quelque temps plus tôt. Schwarz-Bart a rassemblé des mélodies anciennes, les a réarrangées et les voici assemblées dans ce disque publié chez Enja Yellow Bird. Hazzan est un disque aux éclats solaires, porteur d’un langage universel habité d’un chant profond et mémoriel qui devrait parler à beaucoup d’entre nous. Empreint d’une grande beauté formelle, il restera comme l’un des temps forts de l’année 2018, au moins pour ce qui concerne le jazz. À écouter sans modération.

    Jacques Schwarz-Bart (saxophone), Grégory Privat (piano), Stéphane Kerecki (contrebasse), Arnaud Dolmen (batterie).

    Label : Enja Yellow Bird

  • Marc Benham & Quentin Ghomari : « Gonam City »

    quentin ghomari,marc benham,jazz,neuklang,gonam city[Carnet de notes buissonnières # 007] Voici deux musiciens amis qui ont exprimé le désir de partager leur goût commun pour ce qu’on nomme parfois « middle Jazz » ou « mainstream », aussi bien que pour des improvisations plus libres. Gonam City est pour eux un premier essai en duo, parfaitement transformé – qu’on me pardonne cette métaphore filée en Ovalie – tant leur complicité a des allures d’évidence.  Il faut se rappeler que cette formation bicéphale a terminé finaliste du concours Jazz Migration 2018, sous le parrainage de Philippe Ochem, directeur de la programmation du festival Jazzdor de Strasbourg. 

    Autant de bonnes raisons d’enregistrer un disque – paru sur le label Neuklang – et de réaliser, au sens le plus philosophique du mot, le rêve musical du pianiste Marc Benham et du trompettiste Quentin Ghomari. Ce qu’il faut aussi évoquer, c’est la rencontre des deux musiciens avec Stephen Paulello, l’un des tout derniers facteurs de pianos français encore en activité. Pourquoi une telle précision ? Tout simplement parce que ce dernier a mis au point un prototype assez étonnant appelé l’Opus 102, autrement dit un piano formé de 102 touches (au lieu des 88 habituelles), une extension favorisant de nouvelles explorations et donnant à Gonam City une coloration toute particulière. Et c’est pour moi l’occasion de rappeler ici le magnifique Un Hibou sur la Corde de Françoise Toullec, pianiste elle-même subjuguée par cet instrument décidément pas comme les autres. 

    On trouve sur ce disque des compositions originales mais aussi des reprises comme « Misterioso » de Thelonious Monk, « Petite Fleur » de Sidney Bechet, « Celia » de Bud Powell ou bien encore « Pithecantropus Erectus », une composition d’un autre géant du jazz, Charles Mingus. Une palette d’influences large, une musique dont le caractère savant et la virtuosité n’entachent jamais la limpidité et la nature intimiste. Marc Benham et Quentin Ghomari ont su donner corps à leur passion. Il ne vous reste plus qu’à en profiter et savourer sans modération leur musique fraternelle.

    Quentin Ghomari (trompette), Marc Benham (piano).

    Label : Neuklang

  • Adrien Chicot : « City Walk »

    adrien chicot, , piano, jazz[Carnet de notes buissonnières # 005] On connaît bien Adrien Chicot pour l’avoir entendu il y a quelque temps aux côtés de Samy Thiébault. Aujourd’hui, le pianiste assume pleinement son rôle de leader, celui d’un trio au sein duquel il peut bénéficier du concours de deux musiciens éprouvés : le contrebassiste Sylvain Romano et l’inoxydable Jean-Pierre Arnaud à la batterie. Une paire de fidèles qui figuraient déjà à ses côtés sur les deux précédents disques du pianiste : All In en 2014 et Playing In The Dark en 2017.

    City Walk, troisième rendez-vous, est une invitation à une balade urbaine, bruits de trafic inclus. Celle-ci est pour Adrien Chicot l’occasion d’administrer une belle démonstration d’énergie et de sensibilité mélodique à la fois. Ici, pas question de révolutionner la musique de jazz, mais plutôt de célébrer ce qui en fait tout le sel : le groove et le swing bien sûr, dans la pratique de cet art si particulier de la conversation entre musiciens, un art que tous trois exercent avec une aisance qui pourrait laisser penser que tout cela est décidément bien facile.

    Je lisais quelque part que City Walk donnait envie d’écouter cette musique dans un club de jazz, au plus près des musiciens. C’est un sentiment que je partage en tous points. Le disque est paru chez Gaya Music, le label de Samy Thiébault, preuve que la fidélité n’est pas un vain mot. Et si l’on n’ose recommander la consommation sans modération d’une composition (toutes étant signées Adrien Chicot) intitulée « Caïpiroska », car c’est aussi le nom d’un cocktail brésilien, il n’en ira pas de même pour le disque, qu’on dégustera avec plaisir, jusqu’à l’ivresse s’il le faut.

    Adrien Chicot (piano), Sylvain Romano (contrebasse), Jean-Pierre Arnaud (batterie).

    Label : Gaya Music

  • Laurent Dehors Trio : « Moutons »

    003 - Laurent Dehors Trio - Moutons.jpg[Carnet de notes buissonnières # 004] Laurent Dehors est un saxophoniste clarinettiste, pour ne pas dire un multi instrumentiste. Un musicien prolifique qu’on connaît entre autres pour être le leader du Big Band Tous Dehors dont on recommandera l’excellent Les Sons de la Vie, publié en 2016 chez Abalone. Il est par ailleurs l’un des membres du Mega Octet d’Andy Emler, autre formation passionnante. Il revient aujourd’hui en trio, ce qui ne constitue pas sa première expérience en la matière puisqu’il en avait formé un premier avec le guitariste David Chevallier et le batteur Louis Moutin, puis un deuxième dont le batteur était Denis Charolles. Cette fois, il fait appel à deux membres de son Big Band : le jeune et bien nommé guitariste (qui joue notamment de la guitare à 7 cordes) Gabriel Gosse et le batteur Franck Vaillant, un sacré personnage précédé d'une réputation fougueuse. Ce n’est pas Médéric Collignon qui dira le contraire, puisque tous deux se côtoient au sein du très électrique Wax’In.

    Autant dire qu’avec l’énergie de ces deux-là, combinée à celle de Laurent Dehors et toutes ses ressources sonores, on est en présence d’une formation dont la force est celle du rock et les rebondissements multiples, les surprises et les jeux ceux de la liberté assez typique de cette musique qu’on appelle jazz. Laurent Dehors joue du saxophone ténor ou soprano, de la clarinette en si bémol, mais aussi de la clarinette basse et contrebasse. Ajoutez une guimbarde, sa voix et quelques effets supplémentaires et vous obtenez un mélange tonique et détonant. Le disque s’appelle Moutons, on en demanderait volontiers le remboursement par la Sécurité Sociale tant il s’apparente à une cure énergétique.

    Laurent Dehors (saxophones, clarinettes, guimbarde), Gabriel Gosse (guitare 7 cordes, guitare acoustique, banjo), Franck Vaillant (batterie, batterie électronique).

    Label : Tous Dehors / L’Autre Distribution

  • Samuel Blaser : « Early in the Mornin’ »

    samuel balser, trombone, early in the mornin, outnote records, jazz, blues[Carnet de notes buissonnières # 003] J’ai déjà évoqué ici-même Samuel Blaser, à l’occasion de la sortie de son album Spring Rain. S’il fallait résumer la personnalité de cet Helvète prolifique, je le qualifierais d’avant-gardiste curieux de toutes les musiques. En se penchant sur sa discographie des sept ou huit dernières années, on comprend que le tromboniste est capable de revisiter la musique de Guillaume de Machaut ou celle de Monteverdi comme de se confronter à des expériences beaucoup plus free et contemporaines, notamment celles qui l’ont conduit à travailler avec le guitariste Marc Ducret. Si Samuel Blaser est sensible à la qualité des mélodies, il n’en cherche pas moins à élargir le champ musical de son instrument et à se libérer des contraintes. Il a fait du trombone un instrument total, il peut en exploiter toutes les possibilités mélodiques et rythmiques.

    Cette fois, Samuel Blaser a… un coup de blues ! Non qu’il soit triste, loin de là, mais il veut célébrer le blues – celui des origines – en compagnie d’un groupe exceptionnel composé de Russ Lossing aux claviers (déjà présent sur Spring Rain), Masa Kamaguchi à la contrebasse et Gerry Hemingway (autre compagnon de longue date) à la batterie. Et pour que la fête soit plus belle encore, Samuel Blaser a fait appel sur plusieurs titres à deux musiciens prestigieux : le saxophoniste américains Oliver Lake et le trompettiste, non moins américain, Wallace Roney. Avec un tel compagnonnage, on imagine bien que Early In The Mornin’ – tel est le nom de l’album publié chez Out Note Records – est une réussite. Et si Samuel Blaser signe lui-même quelques compositions, le disque est aussi pour lui l’occasion de revisiter des thèmes issus de ce qu’on appelle les work songs, des chants traditionnels, mais aussi de la musique country ou folklorique anglaise et irlandaise. Attention, il s’agit une relecture à la manière de Samuel Blaser, et l’on sait que le tromboniste est capable de toutes les transformations. Le résultat est réjouissant, gourmand : s’il fallait vous convaincre, je vous inviterais à écouter par exemple ce « Levee Camp Moan Blues » dont on peut retrouver en cherchant un peu une version de 1927 par Texas Alexander & Lonnie Johnson. Cerise sur le gâteau, les invités Oliver Lake et Wallace Roney sont présents sur ce titre. Une fête !

    Samuel Blaser (trombone), Russ Lossing (piano, claviers, moog), Masa Kamaguchi (contrebasse), Gerry Hemingway (batterie) + Oliver Lake (saxophone alto), Wallace Roney (trompette).

    Label : Out Note Records

  • Nicolas Gardel & Rémi Panossian : « The Mirror »

    remi panossian,nicolas gardel,the mirror,jazz[Carnet de notes buissonnières # 001] Un pianiste : Rémi Panossian, et un trompettiste : Nicolas Gardel. Tous deux se connaissent depuis longtemps, mais ils n’avaient encore jamais enregistré ensemble. Le second était toutefois le directeur artistique de Do, l’album solo du premier paru l’année dernière. Rémi Panossian, on le connaît bien, par son trio RP3 avec Maxime Delporte (contrebasse) et Frédéric Petitprez (batterie). Quant à Nicolas Gardel, il est – entre autres expériences – le leader d’un sextet nommé The Headbangers, qui a publié en 2018 son deuxième disque, The Iron Age.

    Faut-il déceler une forme de gémellité entre ces deux musiciens qui se connaissent sur le bout des doigts en se présentant parfois comme des frères ? Leur album s’appelle The Mirror (« Le miroir ») : considérons-le comme un double reflet, celui de leurs personnalités musicales respectives. Rémi Panossian et Nicolas Gardel interprètent des compositions originales mais aussi des reprises – de standards notamment – et n’hésitent pas à lorgner du côté d’un répertoire plus pop voire soul, tel « Lean On Me » de Bill Withers qu’ils enchaînent avec « Things Ain’t What They Used To Be » ou bien encore « If I Were Your Woman » de Gladys Night & The Pips. On peut parler de musique épanouie, mure et fluide. Autant de qualités qui trouvent leur source dans l’énergie très solaire du jeu de Panossian, en pleine adéquation avec l’intensité de celui de Gardel. A moins que ce ne soit l’inverse !!! Leur reprise de « I Got Rhythm » de George et Ira Gershwin est à cet égard exemplaire. Tout y est : puissance, lyrisme et dans ce cas précis, vélocité. À consommer sans modération.

    Nicolas Gardel (trompette, batterie), Rémi Panossian (piano).
    Label : Matrisse Productions

  • Évolution française

    Das Kapital - Vive la France.jpgQuand une année commence avec un nouveau disque de Das Kapital, on se plaît à imaginer qu’il s’agit d’un signe encourageant. Surtout lorsqu’on prend connaissance, tout en écoutant les premières mesures de Vive la France, de la note d’intention qui sous-tend un album dont le pouvoir de séduction est instantané, ce à quoi le trio nous a habitués, soit dit en passant : « On dit que le rock est mort. On dit que le jazz l’est aussi. On a enterré le socialisme. La liberté a été sécurisée. 68 est en retraite. On nous ordonne de nous divertir. On nous impose d’avoir peur et de se méfier d’autrui. Enfin, ce n’est pas vraiment notre genre. » Pas le nôtre non plus : que Daniel Erdmann (saxophones ténor et soprano), Hasse Poulsen (guitare et mandoguitare) et Edward Perraud (batterie, électronique) en soient certains !

    Vive la France, donc ! Un sacré titre et un vaste programme, doublé d’un clin d’œil visuel typique de l’humour décalé du trio international : on y voit trois astronautes – en l’occurrence, il faudrait parler de spationautes – plantant le drapeau bleu blanc rouge sur le sol de la Lune. Et lorsqu’on ouvre la pochette, on est accueilli par De Gaulle-Erdmann, Napoléon-Perraud et Louis XIV-Poulsen… Serait-ce là un nouveau livre d’histoire pour ces musiciens dont la renommée s’était faite voici plus de dix ans maintenant autour de leur relecture de la musique de Hans Eisler, compositeur prolifique de l’hymne national de la RDA ? Va savoir… Ce dont on peut être certain, c’est que le trio assume une fois encore une forme de dérision associée à la volonté d’écrire sa musique en la fondant sur un patrimoine. C’était déjà un peu le cas il y a trois ans, lors de la sortie d’un disque dont le titre était à lui seul un programme clin d’œil : Kind Of Red. Un manifeste jazz revêtu de chapkas !

    J’évoque ici l’idée d’un patrimoine, un mot qu’il faut comprendre dans son acception la plus large : on pourrait s’étonner en effet que Das Kapital aligne sur sa table de travail, sans distinction de classe, des œuvres signées Maurice Ravel (« Pavane pour une infante défunte »), Erik Satie (« Gymnopédie »), Jean-Baptiste Lully (« Marche pour la cérémonie des Turcs ») ou Georges Bizet (« L’Arlésienne ») avec d’autres que d’aucuns (dont moi) n’hésiteraient pas à qualifier de mineures. Je pense en particulier à cette insupportable scie nommée « Born To Be Alive », qui allait faire souffrir nos oreilles dès la fin des années 70 au long du martyr disco, ou à la rengaine essoufflée et geignarde « Comme d’habitude ». La chanson française est d’ailleurs en très bonne place dans ce disque, avec des reprises du répertoire de Barbara (« Ma plus belle histoire d’amour »), Georges Brassens (« Le temps ne fait rien à l’affaire »), Jacques Brel (« Ne me quitte pas ») ou Charles Trénet (« La mer »). Un patrimoine donc, pour raconter une histoire de France en quelques notes. Tel est le défi du trio.

    Vive la France est peut-être moins revendicatif d’un point de vue politique que ses prédécesseurs en ce qu’il semble avant tout taquiner l’esprit cocardier de l’Hexagone plutôt que d’appeler à la vigilance (encore que…). C’est là finalement un détail. Mais quelle belle façon d’assembler toutes ces pièces d’un puzzle disséminées au fil du temps, depuis la Renaissance et « Les deux yeux bruns, doux flambeaux de ma vie » d’Antoine de Bertrand (et des mots de Ronsard). On retrouve ici, dans une mise en place d’une grande sobriété, ce qui fait la signature du groupe : le saxophone y est volontiers tout en velours, un brin crooner, Daniel Erdmann revendiquant cette expression qu’il a employée il y a quelques semaines lors d’une petite conversation avec moi après le concert de sa Velvet Revolution au Manu Jazz Club de Nancy ; la guitare d’Hasse Poulsen, acoustique la plupart du temps, est très vite buissonnière, prête aux bifurcations et aux échappées free, trouvant du côté d’Edward Perraud une complicité aux accents libertaires. La (nécessaire) reconstruction de « Comme d’habitude » est à cet égard exemplaire : une fois passée les premières notes – que chacun de nous connaît –  égrenées par une guitare aigrelette sur les motifs cycliques du saxophone ténor, Das Kapital va tout de suite voir ailleurs, le trio quitte l’asphalte trop lisse à son goût pour cheminer sur un sentier plus escarpé et découvrir des paysages qu’on ne soupçonnait pas et dont il connaissait l’existence. Il n’en reste pas moins que de l’écoute répétée du disque se dégage un sentiment d’apaisement, de force tranquille. Parfois secoué d’un bon gros frisson électrique il est vrai, le temps d’un blues noueux, comme celui qui vient transcender ce « Born To Be Alive » qu’on avait jusque-là plutôt envie de garder à distance. Das Kapital est finalement porteur d’un message d’union bien plus que d’une volonté de division. On hésitera à qualifier Vive la France, qui sort cette semaine chez Label Bleu, de disque consensuel parce qu’il pourrait alors être soupçonné de mièvrerie, bien loin de ses incandescences suggérées. Disons les choses en toute simplicité : Daniel Erdmann, Hasse Poulsen et Edward Perraud, sous leurs airs de garnements, sont des amoureux de la musique, de toutes les musiques. Et les inventeurs de la leur.

    Pour finir, on n’oubliera pas de mentionner une fois de plus le travail d’orfèvre accompli par Michael Seminatore dont le travail sur le son est remarquable. Ce grand monsieur nous a habitués à la qualité depuis quelques années, il est donc bien agréable de le saluer ici.

  • Heureuse sélection

    Ayler_Records.jpgMême s’il m’est arrivé par le passé de m’adonner à l’exercice consistant à élaborer le Top 10 (ou plus) de mes disques de l’année, j’ai fini par prendre depuis un bon bout de temps mes distances vis-à-vis d’un palmarès trop souvent injuste à l’égard de ceux qui n’y figuraient pas et qui pour pas mal d’entre eux auraient mérité une distinction. Classement, évaluation, notation... Non, je n’en veux plus, tout cela me rappelle un peu trop le monde de la performance dans lequel nous vivons, loin de toute idée de solidarité. Mais j’aime la contradiction et j’assume le fait d’avoir en tête quelques galettes dont je me souviens plus que d’autres, après ces innombrables heures d’écoute depuis le mois de janvier. Chassez le naturel...

    Il faut dire aussi qu’à mon modeste niveau, ce travail – qui a débouché sur des chroniques (pas assez nombreuses, je le sais) destinées au magazine Citizen Jazz, à quelques textes (trop rares à mon goût) figurant du côté de mes Musiques Buissonnières ou sur le livret de différents CD (quatre cette année) ; sans oublier une exposition programmée à l'automne 2019 – a des airs de macération sans fin. Il est presque impossible de se libérer l’esprit de toutes ces musiques entendues et écoutées, au point que d’autres sources finissent par devenir inaccessibles (ah, le manque de temps pour la lecture...).

    Alors, en fermant les yeux durant de longues minutes, dans le silence d’une fin de nuit, j’ai voulu explorer mentalement les quelque 240 références (CD, LP pour l’essentiel) qui sont venues s’ajouter à ma discothèque en 2018. Le questionnement était à la fois simple et multiple : sachant que j'étais incapable de me rappeler tous ces disques, lesquels resurgissaient spontanément parmi cette masse d’albums ? Quels sont ceux vers lesquels j’avais l’impression (fausse parfois) d’être revenu le plus souvent ? Avec lesquels avais-je ressenti le plus de résonance ? Connu un plaisir simple, celui de la mélodie qui enchante et se chante ou celui, plus brutal, du coup de poing qui coupe le souffle, de la zébrure qui vous griffe ? Quels disques avaient su attiser ma curiosité en offrant un moment réellement nouveau ? Quand avais-je connu ce privilège de me sentir perdu par une œuvre au bout de laquelle je finissais par me retrouver ? Questions multiples pour des sensations diverses, entre confort et incertitude. À l’image de la vie, sans doute.

    Une année, c’est court et long à la fois, chacun d’entre nous passe par différents états, une même musique pouvant susciter une vibration variable en fonction du jour ou de l’heure, voire de la saison. Il est des disques d’été, d’autres de printemps ; des disques du matin et des disques du soir. Tout cela est le résultat d’un processus complexe, dont le cap est difficile à maintenir compte tenu d’une variété d’esthétiques – de la plus consensuelle à la plus radicale – au cœur de laquelle il fait bon s’immerger.

    Il ne s’agissait en aucun cas pour moi d’exclure tous les autres – tant s’en faut – mais de réfléchir le moins possible et privilégier ainsi à travers cet effort mental la plus grande spontanéité. C'est en cela que ma sélection n'a finalement rien à voir avec un classement. Pour le reste, on verrait bien le résultat...

    Mais je vous parle de moi et cela n’intéresse personne, après tout. Alors voici une drôle de liste – partielle parce qu’il n’est matériellement possible de prêter l’oreille qu’à un modeste échantillon de ce qui a vu le jour en 2018 ; partiale puisque passée au tamis d'une perception subjective parfois connectée à des événements externes dont certains disques peuvent être les échos ; injuste parce que fruit d’une sélection qui serait peut-être différente à quelques heures près – soit vingt disques présentés ici par ordre alphabétique du nom des musiciens ou des formations.

    Les heureux « surgissants » sont donc :

    Azeotropes
    Sophie Bernado, Hugues Mayot, Raphaëlle Rinaudo: « Ikui Doki »
    Samuel Blaser : « Early In The Mornin' »
    Emmanuel Borghi: « Secret Beauty »                
    Hugh Coltman : « Who’s Happy ? »
    Peter Corser, Johan Dalgaard, Hasse Poulsen : « Sigh Fire »
    David Crosby : « Here If You Listen »
    Alban Darche & L’Orphicube : « The Atomic Flonfons »
    Riccardo Del Fra : « Moving People »
    Thomas Delor : « The Swaggerer »
    Daniel Erdmann & Christophe Marguet : « Three Roads Home »
    Stéphane Kerecki : « French Touch »
    King Crimson : « Meltdown »
    Thierry Maillard Big Band : « Pursuit Of Happiness »
    Christophe Monniot & Le Grand Orchestre du Tricot : « Jerico Sinfonia »
    Émile Parisien Quartet : « Double Screening »
    Vincent Peirani Living Being II : « Night Walker »
    Possible(s) Quartet : « Songs From Bowie »
    Sofie Sörman : « Vindarna »
    Samy Thiébault : « Caribbean Stories »

    Deux personnalités émergent à la lecture de ce micro Panthéon. Il y a d’abord Émile Parisien, présent ici à plusieurs reprises puisqu’on le trouve en action sur le nouveau disque de son quartet, Double Screening mais aussi au meilleur de sa forme aux côtés de Stéphane Kerecki (French Touch) et de Vincent Peirani (Night Walker). Ce triptyque aurait pu devenir une sorte de tétralogie enchantée grâce à son autre disque paru cette année, Sfumato Live In Marciac. Émile Parisien semble parfois sur tous les fronts et le saxophoniste a, en outre, ce talent rare d’avoir su trouver une identité sonore. Avec lui, le jazz est organique, vibrant et source d’étonnement. Sa musique est de celles qui ne me quittent jamais.

    L’autre « héros » de mon année 2018 est sans conteste Stéphane Berland, dont le label Ayler Records a déployé plus que jamais de magnifiques couleurs. On le retrouve ici à deux reprises, avec la Jerico Sinfonia de Christophe Monniot et Ikui Doki, du trio Bernado - Mayot - Rinaudo. Ces deux albums ne sont qu’une part du travail fourni par celui qui va en arrêter bientôt la production (mais pas la diffusion, fort heureusement) et je me dois de citer quatre autres disques publiés cette année sous cette belle bannière, et dont les effets sont durables autant qu'enrichissants : Zèbres, par le duo de cordes formé de David Chevallier et Valentin Ceccaldi ; Vernacular Avant Garde par le Peter Bruun’s All Too Human ; Chez Hélène, conversation renversante entre le guitariste Marc Ducret et la contrebassiste Joëlle Léandre ; Sub Rosa, enfin, par le trio très free de la pianiste Cécile Cappozzo. Il faut oser ce jazz-là, et Stéphane Berland l'ose. Ce qui ne nous interdit nullement d'avoir, lui et moi, une conversation nourrie au sujet des disques de... Jean-Michel Jarre ! Cet éclectisme qui le caractérise aussi est sa richesse. Bravo et merci à lui.

    2019 approche à grands pas. Comment ne pas souhaiter qu’en musique au moins, la nouvelle année soit aussi riche que celle qui va prendre fin ? Pour le reste, on n’ose plus vraiment imaginer ce que sera demain. Soyons vigilants sur le respect de nos droits civiques, soyons curieux et solidaires, ce sera déjà beaucoup !

  • Tout d’un coup, Ikui Doki…

    ikui doki,ayler records,stephane berland,jazz,sophie bernado,hugues mayot,raphaelle rinaudoIl est comme ça des disques qu’on ne choisit pas. Il serait d’ailleurs plus juste de dire que ce sont eux qui vous choisissent. Voilà qui peut sembler bizarre comme façon de décrire un phénomène que je vous souhaite de connaître (ou d’avoir connu) un jour ou l’autre, tant il est source de plaisir, mais c’est exactement ce que je viens de vivre avec Ikui Doki. Alors qu’une montagne de disques attend ma plume, en voici un qui la chamboule, s’installe tout en haut et réclame son dû. Je me suis laissé faire…

    Lorsqu’on y réfléchit, tout cela s’explique assez aisément, car Ikui Doki signifie « tout d’un coup », en japonais. Et c’est bien vrai qu’on reçoit cette musique « en une seule fois », sans ressentir le besoin de l’analyser dans ses détails (plus tard, peut-être, et encore…). C’est un tout qui vient vers vous et vous accorde le privilège de s’insinuer avec beaucoup de subtilité au plus près de vos émotions. Et je ne saurais, une fois encore, remercier assez Stéphane Berland dont le label Ayler Records (qui va malheureusement cesser sa diffusion) de m’avoir permis d’être à ce point ému et bouleversé par le travail d’un trio vraiment pas comme les autres. Alors ruez-vous sur la page de présentation du disque, écoutez-en les extraits disponibles, n’hésitez surtout pas à le glisser dans votre panier et au besoin, souvenez-vous de mes autres (et non exhaustives) recommandations en fin d’article.

    Un trio donc, dans une formule instrumentale qui me semble inédite – mais je ne suis pas omniscient, n’hésitez pas à me démentir – puisqu’il se compose de Sophie Bernado au basson et au chant, Hugues Mayot au saxophone et à la clarinette et Rafaelle Rinaudo à la harpe. Je signale en passant que la première est par ailleurs membre du très bel ensemble Art Sonic emmené par Sylvain Rifflet et Joce Mienniel (écoutez la magie de Cinque Terre ou de Le petit bal perdu) et que le second, qui vient de contribuer pleinement aux quatre années de l’ONJ Olivier Benoit, s’est fendu il y a peu d’un excellent What If, paru chez ONJ Records. Je découvre en revanche la harpiste, dont on sait la passion pour un instrument qu’elle sait parfaitement décloisonner et, pour ce qui concerne Ikui Doki, transformer.

    Difficile de décrire la musique d’Ikui Doki qui n’appartient qu’à elle-même. L’expression consacrée serait : sui generis. Le trio avance en douceur, comme sur la pointe des pieds, à l’instar de « Pemayangtse » qui ouvre l’album comme s’il sortait de l’ombre. Si l’on voulait filer la métaphore picturale, on pourrait dire que là où certains peintres dessinent des soleils couchants ou des paysages marins aux ciels tourmentés, il serait plutôt question ici d’une lune rousse apparaissant dans un voile nuageux. On me pardonnera cette image qui m’est apparue spontanément à l’écoute de la musique du trio. Présente et discrète en même temps, d’une douceur apparente ayant repoussé la mièvrerie. Une musique de chambre suggérée, héritière sans doute des compositeurs du début du XXe siècle, se teintant de nuances qui évoquent parfois l’époque médiévale ou le folklore celtique (« Chant pastoral », ou la magnifique conclusion chantée de « Secretly In Silence »). Elle peut aussi s’ouvrir à une esthétique sérielle (« My Taylor Is Reich », marqué par Steve Reich bien sûr mais qui doit autant à Claude Debussy et Philip Glass, en passant de l'un à l'autre par le chemin de la dissonance) ou inoculer un jazz sinueux et scandé, libre de ses mouvements (« LSP »). Souvent minimaliste, volontiers joueuse ou mystérieusement animale (« Tiger », « Cats & Dogs »), économe de ses notes et d’une grande prégnance, jamais doucereuse. Parfois, il lui suffit de trente secondes pour dire l’essentiel, le temps d’un « Jingle ». De magnifiques mélodies surgissent (« Chant pastoral », une fois encore, ou « Almanita »), délicatement soulevées par une alliance instrumentale équilibrée qui jamais ne cherche le « joli » mais semble plutôt poussée par sa recherche de justesse dans la retenue et de combinaisons d’effets discrets.

    Je n’irai pas par quatre chemins : même si j’ai renoncé depuis belle lurette à l’exercice un peu vain du palmarès annuel, Ikui Doki sera l’un de mes temps forts musicaux de l’année. Et je sais qu’il va tourner, tourner, tourner encore.

    Pour finir, je reviens à cette histoire d’Ayler Records qui va bientôt prendre fin. Fort heureusement, la diffusion ne va pas cesser et je me permets de vous suggérer de passer un peu de temps à découvrir le catalogue de ce label qui s’est toujours montré résistant. Parmi les dernières (et magnifiques) productions, je peux citer – entre autres – Chez Hélène par le duo Joëlle Léandre & Marc Ducret ou l’ambitieuse Jerico Sinfonia de Christophe Monniot. Tiens, j’ai bien envie, aussi, de vous suggérer Le Miroir des Ondes de Michel Blanc avec ses rappels radiophoniques des années 70 qui devraient parler à quelques-uns d’entre vous. Fouinez, laissez-vous surprendre, c’est ainsi qu’on se sent humainement plus riche, quand on a fait le premier pas vers ces mondes cachés dont les espaces sont néanmoins infinis.

  • Sur la terre comme au ciel

    kamasi washington,heaven and earth,jazzJe viens d’écouter les 40 premières des 145 minutes qui forment Heaven and Earth, le nouveau (double) CD du saxophoniste Kamasi Washington. À vrai dire, je ne sais pas si j’irai plus loin ou du moins, je considérerai cette abondante production avec la distance nécessaire, face à un artiste précédé d’une réputation très flatteuse.

    Ce disque s’inscrit dans la continuité de The Epic, paru il y a trois ans (c’était un triple CD) et qui était loin d’être déplaisant. Je m’en étais fait l’écho dans une chronique pour le magazine Citizen Jazz. Ma conclusion d’alors pourrait, à un détail près, être celle qui me vient à l’esprit aujourd’hui : « On peut sans difficulté se laisser embarquer dans cette croisière aux couleurs luxuriantes : elle n’est jamais ennuyeuse, et chacun doit pouvoir y entendre les échos de son propre panthéon musical ». Un détail, oui, parce que cette fois, l’ennui pointe le bout de son nez…

    Kamasi Washington est souvent présenté comme le « nouveau messie du jazz », soit un musicien qui voudrait rassembler au-delà du cercle de cette musique, et amener à lui ceux qui ne l’aiment pas ou croient ne pas l’aimer, par ignorance sans doute. Pourquoi pas après tout…

    Oublions toutefois cette communication made in US un poil simpliste. Car la cuisine est ici un peu « bourrative », il faut bien le reconnaître : le format XXL de la formation, les arrangements massifs et lourdauds des cordes et des chœurs, ce côté « attrape-tout » des influences, les chorus souvent trop longs, toute cette accumulation mène à une lassitude qui s’insinue au fil des minutes. On ne peut pas dire que la tambouille de Washington soit mauvaise. Non, elle est juste trop copieuse, elle manque de saveur et d’épices. Pour ce qui me concerne, je n’arrive pas à me défaire d’un double sentiment de déjà entendu : par la répétition des grandes lignes de The Epic d’une part ; par les évocations appuyées des musiciens qui inspirent Kamasi Washington, d'autre part. Et puis, à force de vouloir rassembler aussi largement, on prend le risque d’une dilution et d’un réel affadissement.

    Ne jouons pas les grincheux toutefois… Tant mieux si les plus jeunes, après avoir écouté ce disque, se tournent ensuite vers Pharoah Sanders, John Coltrane, Cannonball Adderley, Curtis Mayfield et les autres, tous ceux qui ont écrit l’histoire de la Great Black Music. Au moins ce disque, comme le précédent, en sera reconnu comme une porte d’entrée, à défaut de nous embarquer vers le futur et de nous faire marcher sur l’eau. Ce n’est déjà pas si mal…

  • Coltrane multidirectionnel

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    C’est à la fin du mois de juin que le label Impulse publiera un enregistrement inédit de John Coltrane sous le titre posthume Both Directions At One : The Lost Album. Si l’on veut être précis, on pourra rappeler que celui-ci remonte au 6 mars 1963 et qu’il eut lieu dans le studio de Rudy Van Gelder (Englewood Cliffs, New Jersey), qui était comme la deuxième maison du saxophoniste. Les archivistes en connaissaient l’existence mais c’est tout récemment que Ravi Coltrane (fils de) s’est vu confier les bandes qui dormaient quelque part dans la famille de Naima, la première femme de John Coltrane. Une aubaine dont la presse s’est déjà largement fait l’écho, ici ou par exemple.

    Cinquante-cinq ans plus tard, cette « exhumation » a des allures d’événement majeur. Du moins pour tous ceux que la carrière fulgurante de John Coltrane passionne. Et ceci pour différentes raisons que j’aimerais expliquer ici.

    La première est on ne peut plus simple : tout enregistrement inédit de John Coltrane est un cadeau. Apprenant la bonne nouvelle, Sonny Rollins a d’ailleurs comparé ce nouveau disque à la pièce d’une pyramide dans laquelle on entrerait pour la première fois. Une magnifique preuve d’admiration de la part de cet autre tenant d’une tenor madness ! On n’oubliera pas en effet que Coltrane est l’une des figures majeures de la musique au XXe siècle et que son œuvre dépasse très largement le cadre du jazz. Avec lui, nous sommes en présence d’une aventure unique, artistique et humaine à la fois. La musique de Coltrane fut une quête qui a tout chamboulé sur son passage. Qui pourrait donner le nom d’un·e musicien·ne qui, depuis sa mort en juillet 1967, a marqué l’histoire autant que lui ? Ne cherchez pas, vous n’en trouverez pas. Par sa dimension spirituelle et son engagement profond, par son caractère total, par son Cri, la musique de Coltrane reste d’actualité et le demeurera pour longtemps.

    La seconde tient à la période très particulière dans laquelle s’inscrit cette session studio. On connaît la profusion discographique de Coltrane, en leader ou aux côtés de Miles Davis et Thelonious Monk, depuis 1955. Mais en 1963, le saxophoniste enregistre très peu. Suivons la piste : la session du 6 mars est la première de l’année et sera suivie, dès le lendemain, par une autre qui donnera le jour au magnifique John Coltrane & Johnny Hartmann. Ensuite, il faudra se contenter de deux compositions enregistrées le 29 avril (« After The Rain » et « Dear Old Stockholm ») publiées plus tard sur l’album Dear Old Stockholm et, pour la première, également sur Impressions. Encore s’agit-il d’un moment particulier puisqu’Elvin Jones et confronté à des problèmes de drogue et se voit remplacé par Roy Haynes. Enfin, le quartet classique se retrouvera en studio le 18 novembre pour enregistrer « Your Lady » et trois prises de « Alabama » (dont deux restées inédites à ce jour), qui trouveront place sur… Live At Birdland, enregistré quant à lui le 8 octobre 1963 et sur la réédition duquel (en 1996) figurera en guise de bonus track l'une des prises de « Vilia » enregistrée le... 6 mars 1963 ! Vous me suivez ? La discographie de Coltrane, c'est vrai, n’est pas toujours facile à suivre, Impulse étant loin de l'exemplarité en matière de rééditions. On comprend donc la valeur d’une session complète qu’on n’espérait plus écouter ! Et puisqu’il est question de rareté, il faut savoir que l’année 1964 aura également été marquée par bien peu de passages en studio : le 27 avril et le 1er juin pour deux sessions qui aboutiront à l’album Crescent et le 9 décembre pour l’enregistrement de A Love Supreme (avec un retour le lendemain pour quelques prises alternatives en sextet). Il en ira tout autrement pour 1965, que j’avais qualifiée d’année héroïque dans un article écrit pour Citizen Jazz. La suite est une course contre la montre, pour ne pas dire contre la mort, avec l’éclatement du quartet et une ligne droite finale incandescente.

    La troisième raison explique le titre que les héritiers de Coltrane ont donné à ce disque : Both Directions At Once, soit « deux directions en même temps ». C’est peu dire que la musique du saxophoniste a connu une évolution foudroyante, que les spectateurs de l’Olympia en mars 1960 avaient pu percevoir lors d’un concert du quintet de Miles Davis entré dans la légende (et récemment optimisé dans un indispensable coffret intitulé Miles Davis / John Coltrane : The Final Tour, The Bootleg Series Vol. 6). Coltrane était ailleurs, son langage n’appartenait qu'à lui-même, il l’inventait jour après jour et, comme le dit très bien Matthieu Jouan dans sa chronique : « Il joue une musique qui deviendra la référence du jazz pendant des décennies, mais pour l’instant, il est le seul ». D’où l’incompréhension d’une partie du public ce soir-là… En 1963, Coltrane est en quelque sorte à la croisée des chemins, il balance encore entre un jazz de facture « classique » (les guillemets signifient qu’en ce qui le concerne, il n’est pas ordinaire pour autant), comme le prouvera la session du 7 mars avec Johnny Hartmann, et une recherche au plus profond de l’âme. Petit à petit, la dimension spirituelle de sa musique va prendre le dessus et balayer tous les repères sur lesquels chacun pouvait s’appuyer. Coltrane à la recherche d’un langage universel. Au sujet du disque dont il a assuré la réalisation, Ravi Coltrane dit très justement qu’il permet de comprendre « John Coltrane avec un pied dans le passé et un pied tourné vers l’avenir ».

    Both Directions At Once devrait voir le jour sous deux formes : un CD simple avec les sept compositions inédites et un double qui comprendra différentes versions alternatives. Les titres sont les suivants : « Untitled Original 11383», « Nature Boy », « Untitled Original 11385 », « Untitled Original 11386 », « Impressions », « Slow Blues Original », « One Up One Down », « Vilia » .

    En compulsant les archives dont je dispose, j’en viens à rêver d’une autre exhumation, celle de quelques enregistrements inédits de l’année 1967, eux-mêmes en provenance du studio Rudy Van Gelder : je pense à une session du 27 février (« E Minor », « Half Steps »), à six compositions d’une session du 29 mars numérotées de 1 à 6 et pour finir, à deux compositions de la dernière session, deux mois jour pour jour avant la mort du saxophoniste, le 17 mai (« None Other » et « Kaleidoscope »). On dit qu’ils sont en possession de Ravi Coltrane…

    En attendant le 29 juin 2018, voici un premier extrait de la session du 6 mars 1963.

  • Ici, sans bruit et nulle part Ayler…

    peter_brunn.jpgÇa fait un bout de temps que je voudrais évoquer ici le travail de Stéphane Berland. Ce passionné éclectique veille en effet avec un soin méticuleux, pour ne pas dire amoureux, sur un double label dont il est à la fois l’âme et la tête pensante. Double, oui : le premier, Ayler Records, publie des enregistrements sous la forme de disques, des vrais, avec une belle pochette digipack et un CD dedans, tandis que le second, Sans Bruit, se limite mais peut-on parler de limite quand il est question de passion et d'exigence ?  à des sorties au format numérique exclusivement. Il m’arrive souvent de penser qu’il faut être courageux, voire un peu fou, pour être traversé par l’idée de prêter vie à une entreprise aussi audacieuse en nos temps de consommation musicale « gratuite », surtout lorsque les choix artistiques de la personne qui la dirige sont frappés au sceau d’une forme réelle d’insoumission. On n’entre pas chez Ayler ou Sans Bruit sans imaginer que quelque chose de différent va se produire. Ici les musiciens (ou musiciennes) ne cherchent pas le consensus : ils explorent, confrontent leurs imaginaires en toute liberté, empruntent des chemins éloignés des autoroutes musicales mainstream, prennent le risque parfois de heurter la sensibilité de certaines oreilles habituées au confort de la répétition. Chez eux, on voit et surtout on entend bien que la musique est une matière première dont le modelage est infini et que rien ne saurait être asséné comme vérité.

    Au cours de la période récente, Ayler a laissé la créativité de quelques artistes précieux s’exprimer avec beaucoup de générosité : en témoigne par exemple Garden(s) signé Daunik Lazro, Didier Lasserre et Jean-Luc Cappozzo. Une formule atypique (saxophone, trompette, batterie) grâce à laquelle le trio cultive un désir d'échappées qui s'épanouit aussi bien sur ses propres compositions que sur un répertoire entré dans la légende (Duke Ellington, John Coltrane, Albert Ayler). On voudrait se perdre dans ces jardin enchantés... Autre trio, celui formé par la saxophoniste Alexandra Grimal en compagnie de Valentin Ceccaldi (violoncelle) et Benjamin Duboc (contrebasse). Tous les trois ont donné naissance à un si singulier Bambú qu'on a parfois le sentiment que leur musique intime, rugueuse et sinueuse, tour à tour pacifiée et inquiétante, est venue des profondeurs d'une forêt qu'on n'aura jamais fini d'explorer. Ou bien encore le formidable Miroir des ondes du batteur Michel Blanc, et sa plongée dans le grand bain de l’actualité politique des années 70 pour raviver quelques souvenirs et déployer un langage musical dont les douces folies évoquent parfois l'aventure Henry Cow. Bien sûr, il serait injuste d'oublier la contrebassiste Sarah Murcia et son Never Mind The Future, soit une proposition de relecture (il fallait oser, tout de même !) du Never Mind The Bollocks des Sex Pistols. J’avais évoqué ce disque ici-même au moment de sa sortie. Pour finir, il me semble impossible de ne pas mentionner l'extraordinaire performance du Quatuor Machaut en l'abbaye de Noirlac, sous la houlette de Quentin Biardeau. Ou comment, par la force de quatre souffles conjugués, faire revivre La Messe de Notre Dame, composée au XIVe siècle par Guillaume de Machaut. Il y a de l'éternité dans ce disque que j'avais salué au moment de sa sortie.

    Ces quelques illustrations n'ont d'autre but que de vous donner l’envie d’aller fouiner dans les moindres recoins de cette petite caverne d’Ali Baba sonore des lendemains qui ne chantent pas toujours, mais dont vous savez qu’ils sont suffisamment imprévisibles pour vous électriser. L’obstination de Stéphane Berland, finalement, a des airs d’encouragement : ici, malgré les temps difficiles, on ne baisse pas les bras.

    Chez Sans Bruit, le catalogue est tout aussi passionnant. Les deux dernières productions du label ont mis la pianiste Sophia Domancich à l’honneur : en groupe avec son Pentacle pour un disque live : En hiver comme au printemps. Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, la dame nous a aussi gratifiés d’un disque solo, sobrement (et malicieusement) intitulé So. Une démonstration so... laire, c'est évident. Je n’oublie pas de surcroît qu’il y a quelques années, c’est par l’intermédiaire de ce label que j’avais découvert l’univers de Sylvain Rifflet, avec Beaux-Arts. Il y a six ans, déjà, le début d’un beau et long voyage aux côtés du saxophoniste.

    La dernière production made in Berland est à mettre à l'actif de Peter Brunn et de son All To Human. Ce batteur danois s’est acoquiné avec trois aventuriers qu’il connaît bien, au premier rang desquels le guitariste Marc Ducret, un habitué de la maison. Ecoutez donc Metatonal, par exemple, mais soyez vigilants car mettre un pied dans le monde de Ducret, c’est prendre le risque d’avoir du mal à en revenir. J'ai du mal à expliquer ce phénomène de dépendance : peut-être son origine se trouve-t-elle dans les racines très rock du guitariste, qui pour beaucoup sont communes aux miennes. Le bougre peut revendiquer dans un même disque des amours pour Bob Dylan, Genesis ou King Crimson, c'est dire... À leurs côtés, Kasper Tranberg (trompette et cornet) et Simon Toldam (claviers). Le résultat a pour nom Vernacular Avant-Garde et laisse supposer qu'il s’agit de creuser si possible un peu plus profondément encore le sillon de l’inattendu. Mais paradoxalement, le disque est une réussite en ce qu’il sait vous diriger vers ses propres territoires, souvent imprévisibles, sans pour autant vous perdre. Voilà une musique dont les contours plutôt mélodiques sont d’apparence simple ; son langage porte et emporte, entre jazz improvisé et tentations plus progressives, pour ne pas dire ambiantes. La singularité de formule sonore tient pour beaucoup à la présence marquante des claviers (en particulier du moog de Simon Toldam, très complice de la trompette) et de la guitare électrique et rageuse aux accents parfois frippiens, comme souvent, de Marc Ducret. À la croisée des chemins, une fois encore.

    À travers ces quelques lignes, vous aurez compris que je voulais saluer en toute humilité le travail de Stéphane Berland. Surtout, il était important pour moi de lui faire part de mon admiration : ce monsieur est de ceux qui sont habités de rêves et, coûte que coûte, mettent toute leur énergie au service de leur réalisation.

    Ayler Records, Sans Bruit, vous formez une belle maison, qu'il est aisé de découvrir à travers vos sites internet respectifs tant les extraits de disques sont nombreux. Y séjourner, le temps d’écouter un album ou deux, ou plus bien sûr, est un plaisir à chaque fois renouvelé. À peine s’en éloigne-t-on qu’on voudrait y revenir. S’y perdre pour mieux se retrouver. Rester vivant.

  • Romain Baret : « Naissance de l’Horizon »

    naissance_de_lhorizon.jpgDis-moi qui te pince les oreilles et je te dirai qui tu es… Le collectif Pince-Oreilles, qui œuvre du côté de la région Rhône-Alpes est une pépinière de talents dont on ne dira jamais assez de bien. Pince-Oreilles, soit une bonne douzaine de musiciens, des formations, un label, des disques et un bouillonnement créatif dont la figure de proue est sans nul doute la pianiste Anne Quillier. On connaît en effet la puissance de travail de cette dernière à travers différentes formations (un sextet, Blast et Watchdog). Romain Baret, guitariste de son état, est de cette aventure musicale et vient nous inviter à célébrer la Naissance de l’Horizon. Près de quatre après la publication de l’excellent Split Moment en trio, avec Michel Molines à la contrebasse et Sébastien Necca à la batterie, ce jeune musicien, chez qui l’idée de jazz passe par de multiples chemins et des influences qui peuvent regarder du côté du rock progressif, revient entouré des mêmes. Mieux, il multiplie sa force de frappe en s’adjoignant le concours de Florent Briqué à la trompette et d’Éric Prost (déjà présent sur plusieurs titres de Split Moments) au saxophone ténor. Plus de couleurs pour une musique encore plus éclatante.

    Il faut l’admettre : ce nouveau disque (qui, soit dit en passant, est paru le 19 janvier dernier, donc le jour de mon anniversaire, ce que je ne saurais considérer comme un hasard) est de ceux qu’on entend instantanément. J’insiste sur le mot « entendre ». Naissance de l’Horizon fait entendre sa voix très particulière dès la première écoute. Car pour savantes et remarquablement construites que soient les neuf compositions du disque, pour virtuose que soit leur interprétation, c’est d’abord un sentiment de jubilation qui gagne celui ou celle qui fera le voyage. Voilà en effet un savant dosage d’énergie et de lyrisme dont la mise en œuvre doit beaucoup à la subtile imbrication des forces en présence. Romain Baret, gardien vigilant des constructions qu’il échafaude (c’est lui qui signe la totalité du répertoire), est en permanence aux aguets, épaulé en cela par une rythmique complice et inventive, il ne cesse de relancer la machine par des interventions fougueuses, très chargées en électricité. Comme s’il s’agissait pour lui de ne pas choisir entre la scansion du rock et des élans plus buissonniers typiques de l’idiome jazz. Je ne passerai pas ici en revue chacun des titres de Naissance de l’Horizon, mais une composition telle que « Schizophrénie », par sa richesse, sa puissance, son imagination fertile – la guitare de Romain Baret y est incandescente – et l’incertitude heureuse dans laquelle elle peut laisser celui ou celle qui écoute suffit à elle-seule pour comprendre à quel point l’univers du guitariste est habité. Et vous invite à suivre ce musicien très près. Il n’y a aucune démonstration dans l’exposition d’une musique que Baret accompagne parfois de la voix, comme un témoignage spontané (et presque incontrôlable) de sa profonde joie d’être au cœur d’un si tel dispositif. On oublie les références pour se laisser emporter. Même s’il pourra vous arriver de penser parfois à vos vieilles amours que sont le Mahavishnu Orchestra ou King Crimson, en particulier sur la composition citée un peu plus haut, et sans être pour autant certain que Romain Baret ait voulu citer ses influences.

    Il est question de rêve, de résistance et de d’espoir dans cette Naissance de l’horizon sur lequel souffle un vent très vivifiant. Les talents conjoints de Florent Briqué (ah, les vieux souvenirs de sa présence en Lorraine, au temps de l’ORJL ou d’un big band nommé L’œil du cyclone du côté de Nancy) et d’un Éric Prost, de bout en bout admirable de lyrisme (vous pourrez croiser celui qui est l’un des saxophonistes les plus passionnants de sa génération aussi bien dans The Amazing Keystone Big Band qu’au sein du quintet de Christian Vander pour jouer la musique de John Coltrane) sont à l’évidence des pièces essentielles dans l’épanouissement de la musique imaginée par Romain Baret. Surtout, on se rend compte au fil des écoutes que ce disque, continuation fastueuse de son prédécesseur Split Moments, s’offre comme un chant. Il est une célébration, à la croisée des chemins. Une affirmation.

  • Sylvain Rifflet : « ReFocus »

    refocus.jpgOn peut dire que Sylvain Rifflet est un membre à part entière, pour ne pas dire un titulaire – il est vrai qu’en cette époque de destruction méticuleuse, haineuse et dogmatique de notre modèle social, on hésite à recourir à certains mots qui pourraient laisser penser qu’on rêve encore, crétins naïfs que nous sommes, à une certaine permanence des idées solidaires – du petit club de mes Musiques Buissonnières. Voici quelques années maintenant que je suis son parcours avec la plus extrême attention. En suivant les liens ci après, vous trouverez ici-même ou du côté de Citizen Jazz différentes traces écrites qui sont autant de manifestations de l’intérêt majeur que je porte au travail du saxophoniste. Qu’il se présente sous son nom en exposant ses Beaux-Arts ; qu’il énonce en quartet son Alphabet ou roule avec lui des Mechanics ; qu’il suive de très près avec Jon Irabagon la piste singulière du clochard céleste Moondog et son mouvement perpétuel ; qu’il raconte Paris sous la forme de Short Stories en compagnie de son complice flûtiste Joce Mienniel ; qu’il voyage dans le temps ou l’espace dans le souffle d’Art Sonic et ses disques lumineux que sont Cinque Terre ou Le Bal Perdu, Rifflet s’avance en musicien majeur de la scène musicale européenne. Je me contenterai de cette poignée de références qui devraient vous convaincre du talent du monsieur.

    Le voici qui revient, pour nous surprendre une fois encore avec ReFocus, même s’il avait annoncé la couleur depuis plusieurs années en faisant part de sa passion ancienne pour Stan Getz. Sylvain Rifflet avait eu l’occasion en effet d’évoquer un projet de nature très particulière : faire revivre à sa façon le Focus de celui qu’on surnommait « The Sound ». Pour mémoire, il faut se souvenir que Focus est un album enregistré en 1961 pour le label Verve, où Stan Getz jouait du saxophone ténor accompagné d’un orchestre à cordes, dans une collaboration avec le compositeur et arrangeur Eddie Sauter. Le travail d'orchestration de ce dernier ne comportait pas de thèmes composés pour Stan Getz, l’arrangeur ayant choisi de lui ménager des espaces dans lesquels le saxophoniste pourrait improviser. Getz a enregistré en direct avec les cordes sur une moitié des compositions environ, et a pratiqué ce qu’on appelle l’overdub sur les autres. Focus se présente comme une sorte de pont entre jazz et musique classique. Faites donc un tour par ICI pour l’écouter...

    Sylvain Rifflet donc. Le même principe en 2017 chez lui qu’en 1961 chez Stan Getz, soit : s’associer à des cordes, ici celles de l’ensemble Appassionato dirigé par Mathieu Herzog ; travailler en étroite collaboration avec un arrangeur : c’est Fred Pallem (Le Sacre du Tympan) qui est en action et a partagé avec lui une partie du travail de composition ; choisir une même dominante bleue pour la pochette ; être publié sur le même label : Verve, privilège que bien peu de musiciens français se sont vu accorder. Et puis, pour lancer chacun des disques, une composition urgente, comme un écho entre les deux, à plus de cinquante ans de distance. Focus commençait par « I’m late, I’m late » (je suis en retard) tandis que ReFocus ouvre sur « Night Run » (course nocturne).

    focus_refocus.jpg

    Attention toutefois : le disque de Sylvain Rifflet ne consiste pas en une reprise de celui de Stan Getz, puisque les compositions de ReFocus sont originales. Dans un entretien récemment accordé à Citizen Jazz, il explique sa démarche : « On est repartis des moyens de 1961 et on s’est interrogés sur la démarche de Sauter et Getz s’ils avaient été inspirés comme je le suis moi-même par Philip Glass ou Terry Riley et toute cette branche répétitive et tonale contemporaine américaine ». On comprend que pour voisines, presque identiques même, que soient les deux méthodes, le résultat est différent et en ce qui concerne Rifflet, ReFocus est un disque qui s’ancre pleinement dans son parcours de musicien. Un pied dans l’histoire du jazz, l’autre dans le temps présent et, sans doute, le regard déjà tourné vers demain.

    Sûr de son fait, Sylvain Rifflet a choisi une rythmique d’une grande souplesse en recourant aux services de Simon Tailleu à la contrebasse (si vous ne connaissez pas ce musiciens, vous pourrez toujours approfondir le sujet en écoutant Sfumato du quintet d’Émile Parisien, qui est l’un des grands disques de 2016) et de Jeff Ballard à la batterie. L’Américain, qu’on connaît entre autres par sa présence dans le trio de Brad Mehldau, reprend en quelque sorte le flambeau de Roy Haynes qui tenait les baguettes aux côtés de Stan Getz.

    On peut légitimement éprouver des craintes à l’idée d’une association entre une formation de jazz et un ensemble à cordes. À vouloir trop concilier, on encourt le risque de mijoter une musique sirop. Les exemples ne manquent pas. Fort heureusement, Sylvain Rifflet déjoue ce piège haut les anches avec un disque d’une grande sobriété aux couleurs du soir, parfois mélancolique, souvent rêveur, toujours sous tension. ReFocus est un disque enchanteur aux accents cinématographiques qui, de surcroît, souligne la force intérieure qui fait vibrer le jeu de Sylvain Rifflet. Oui... parce qu’à force de souligner les richesses de son parcours depuis toutes ces années, on pourrait oublier qu’il est aussi un magnifique saxophoniste. Ce qu’il est, soyez-en certains.