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  • Une offrande

    john coltrane, offering, live at temple university, impulse, jazzS'il n'avait eu la mauvaise idée de quitter prématurément notre monde le 17 juillet 1967, John Coltrane fêterait aujourd'hui son quatre-vingt-huitième anniversaire. Impossible de ne pas avoir une pensée émue pour le saxophoniste chaque 23 septembre, tant sa musique continue de vivre en nous, presque cinquante ans après sa mort. 

    Sa musique… Quels chemins aurait-elle empruntés s'il avait pu vivre encore ? Aurait-elle été la même s'il n'avait pas souffert à ce point et senti sa fin approcher ? Son « Cri » aurait-il été aussi poignant sans l'urgence qui semblait le commander ? Nul ne le saura jamais. 

    Restent les disques : nombreux et d'une fascinante diversité, un concentré d'une douzaine d'années (on ne comptera pas les quelques témoignages de ses années d'apprentissage), d’abord aux côtés des grands que furent Miles Davis, Cecil Taylor ou Thelonius Monk ; puis en leader, car John Coltrane, c’est d'abord l'histoire d'un envol unique dont rendent compte des intégrales impressionnantes, comme celles des labels Prestige (1956-1958) ou Atlantic (1969-1961) ou encore tous les enregistrements pour le compte d'Impulse à compter de 1961 jusqu'à la fin. Des disques jalons, comme Giant Steps en 1959, symbole de l'émancipation, ou Love Supreme en 1964, prélude mystique à une année incandescente et marqueur de la quête d'un absolu d'essence religieuse qui le guidera jusqu'à son ultime souffle. Sans oublier une myriade d'enregistrements live qui continuent de susciter la sidération. Impossible d'en établir le catalogue complet mais comment ne pas évoquer par exemple : l'enregistrement historique à l'Olympia le 20 mars 1960 aux côtés de Miles Davis ; Live At The Village Vanguard en novembre 1961, quatre soirées de concerts enfiévrées par la présence d'un Eric Dolphy magnétique et imprévisible ; le coffret Live Trane The European Tours, formidable passage en revue de tournées en Europe entre novembre 1961 et novembre 1963 ; ou bien encore la force surhumaine de Live At The Half Note: One Down One Up, au printemps 1965 ; et que dire de Live In Japan, monumental reflet de la dernière tournée du saxophoniste en terre étrangère, en juillet 1966, qui voyait certaines compositions comme « My Favorite Things » durer jusqu’à près d’une heure ? 

    La parution aujourd'hui même aux États-Unis (et depuis le mois d'août en France) d'un double CD enregistré en public le 11 novembre 1966 est un événement. Non qu'il constitue une totale nouveauté. À l'origine diffusé à la radio, ce concert avait fait l'objet d'une publication partielle (et plus ou moins officielle) chez Free Factory en 2010. Une main anonyme avait même porté à ma connaissance quelque temps plus tôt, via un commentaire sur mon blog, un lien à partir duquel j'avais pu le télécharger discrètement. Mais voici venir sur le label Resonance Records (qui reversera une partie des recettes au profit de la fondation The Coltrane Home et qui, de plus, a conservé à la pochette l'apparence d'un disque aux couleurs d'Impulse), avec la bénédiction de Ravi Coltrane, aujourd'hui dépositaire des archives sonores de son père, cet Offering Live At Temple University qui comble le manque ressenti du fait de l'absence de la dernière demi-heure du concert dans sa première exhumation. Et dont les notes de pochettes bien documentées nous racontent l'histoire avec précision, sous la plume d'Ashley Kahn, co-producteur de cette réédition bienvenue.

    Il y aurait beaucoup de choses à dire sur ce concert tant il intervient à un moment crucial de la vie de John Coltrane. On sait qu'il se sentait déjà très mal : le producteur George Wein lui ayant proposé d'organiser une tournée en Europe après celle du Japon, le saxophoniste avait dû décliner l'offre. Il lui répondit qu'il n'était pas certain de pouvoir l'entreprendre, parce qu'il s'estimait physiquement trop faible. Coltrane ne mangeait quasiment plus, cherchant à purifier son organisme pour soulager son foie malade. De son côté, Ravi Shankar se souvient d'avoir imaginé avec lui une visite en Inde et de l'avoir interpellé sur l'évolution de sa musique qui traduisait selon lui le cri d'une âme tourmentée, alors qu'il pensait que Coltrane avait surmonté ce qui était l'expression d'une douleur. Le saxophoniste, toujours en quête d’absolu, lui avait alors expliqué qu'il avait encore à apprendre, et notamment de sa part. En particulier comment nourrir, tout comme lui, sa musique de paix pour la transmettre à ceux qui l'écoutaient. 

    Coltrane se savait malade, il sentait probablement rôder la mort et pourtant, il vivait avec la certitude que son chemin musical et spirituel ne pouvait avoir de fin. Il lui fallait aller toujours plus loin, toujours plus haut, non sans encourir le risque d'égarer une partie de ceux qui suivaient son parcours stratosphérique depuis plusieurs années. Son quartet de cœur (McCoy Tyner au piano, Jimmy Garrison à la contrebasse et Elvin Jones à la batterie) n'avait pas résisté à la folie d'une quête au service de laquelle officiaient depuis le début de l'année 1966 sa femme Alice Coltrane (piano), Pharoah Sanders (saxophone), Rashied Ali (batterie) et, seul survivant de la précédente formation, Jimmy Garrison (contrebasse). Parfois, d'autres musiciens venaient les rejoindre sur scène (souvent des percussionnistes), marquant la volonté de John Coltrane - déjà perceptible à travers des enregistrements tels qu’Africa Brass en 1961 ou Ascension en 1965 - d'étoffer sa palette sonore et de faire vivre au cœur de sa musique l'idée de foisonnement qui avait rebuté Elvin Jones lui-même, lorsque le batteur avait dû s'accommoder de la présence d'un concurrent à ses côtés. 

    Offering Live At Temple University est un enregistrement unique, et pas seulement parce que ce concert - qui n'aura pas été une réussite financière pour l'association étudiante qui l'avait organisée puisqu'il se soldera par une perte de 1000 dollars amortie par le succès d'une précédente prestation de Dionne Warwick - intervient dans la phase ultime de la vie du saxophoniste. Il sera un choc pour beaucoup de spectateurs découvrant ce qui s’apparentait à une cérémonie, mais aussi un événement déterminant pour bon nombre de musiciens, aussi bien ceux qui eurent ce jour-là la chance de monter sur scène le temps d'un chorus (comme Arnold Joyner et Steve Knoblauch au saxophone) et qui resteront marqués à vie par l'événement auquel ils avaient pris part, même s'ils n'étaient pas toujours supposés jouer (Joyner raconte qu’on l’avait laissé entrer dans les loges sans savoir qui il était, parce qu’il avait un saxophone à la main), que d'autres ayant vécu ces instants comme simples spectateurs. Ainsi Michael Brecker qui confiera que le concert fut essentiel dans sa décision de choisir la musique comme un mode de vie, parce qu'il avait ressenti celle de Coltrane à la façon d'un appel. 

    Une précision s’impose : cette musique ne saurait être écoutée de manière distraite. Coltrane est au plus profond de son engagement musical et spirituel, sa démarche, très introspective, le pousse (ainsi que ses camarades de scène) à libérer à certains moments un free jazz qui pourrait rebuter les néophytes. Il faut juste se poser, plonger au cœur de cette folie intérieure et se laisser submerger par l’abandon. A titre personnel, je recommande une écoute au casque, même si la qualité du son – loin des normes surproduites de notre époque boursouflée de tant de médiocrités à obsolescence génétiquement programmée – est à certains moments celle d’un bootleg d’excellente qualité. Qui tentera cette aventure mystique sera récompensé par la perception instantanée d’un phénomène confinant à la sorcellerie. Peut-être qu’un tel concert, une célébration en réalité, avait subi l’influence d’essence religieuse des lieux, la « Temple University ». Allez savoir...

    John Coltrane se présente sur scène, devant 700 personnes environ et, semble-t-il, un certain nombre de sièges vides. Il est porteur d’une évidente souffrance : on ressent cette dernière dans sa façon poignante d’exposer les thèmes et de tourner autour des mélodies qu’il étire et distord, comme s’il continuait, encore et encore, jusqu’au bout du chemin qu’il paraît entrevoir, à chercher une réponse à son propre questionnement existentiel. « Naima », « Crescent », « Offering » ou « My Favorite Things » (joué en final comme trait d’union des années passées) ruissellent d’une émotion douloureuse qui vous prend à la gorge. Et ce n’est qu’après avoir laissé la parole aux musiciens à ses côtés qu’il revient, brûlant d’une fièvre qui l’emporte très haut, vers cet inconnu qu’il sonde jusqu’à l’épuisement. 

    On vient de le dire : Coltrane offre de grands espaces à ses musiciens. Ce sont par exemple les magnifiques solos d’Alice Coltrane sur « Naima » ou « My Favorite Things » ; c’est Pharoah Sanders qui fait gémir son ténor comme une bête traquée sur « Crescent » ou « Leo », parfois secondé par Coltrane qui s’est emparé d’une flûte ; ou bien encore Rashied Ali, dont le foisonnement percussif est amplifié par la présence à ses côtés de plusieurs joueurs de congas (« Leo ») ; ce sont des voix inédites, aussi, comme Arnold Joyner sur « Crescent » ou Steve Knoblauch au saxophone alto sur « My Favorite Things », tous deux habités d’une transe héritée de la New Thing et de son free jazz échevelé. 

    Il se passe décidément quelque chose d’incroyable en ce 11 novembre 1966... Ce concert n’a pas fini de hanter les mémoires de ceux qui l’ont vécu, tantôt soulevés par un enthousiasme dévastateur, parfois déroutés par tant de convulsions, mais jamais indifférents.

    Et puis... il reste un mystère, qui surgit à plusieurs reprises durant les quatre-vingt-dix minutes de Offering, Live At Temple University. Écoutons bien... John Coltrane abandonne pendant quelques instants son instrument pour chanter. Oui chanter : sans paroles, mais dans une sorte d’appel vocal proche de l'extase, mu par une urgence irrépressible et vitale, qu’il reprendra ensuite au saxophone, comme s’il lui avait d’abord fallu modeler la mélodie au moyen de son propre corps, jusqu'à se frapper frénétiquement la poitrine, avant de former (comme le ferait un sculpteur) sa version instrumentale. « Leo » et « My Favorite Things » sont pour John Coltrane l’occasion de se présenter ainsi, dans une nudité absolue, celle de sa vérité, face à un public médusé qui – tous les témoignages le confirment – n’en croyait ni ses yeux ni ses oreilles. 

    On savait que le saxophone était pour John Coltrane le prolongement de sa propre voix ; on comprend que celle-ci est elle-même le dépassement du saxophone. Bien des débats se sont fait jour après cette soirée si magnétique : Coltrane voulait-il signifier par là qu’il lui fallait aller encore au-delà, trouver une nouvelle expression de son Cri ? Ou bien ne faisait-il vraiment plus qu’un avec son saxophone, au point que la distinction entre sa voix et son instrument n’avait plus de sens ?

    J’ignore si la réponse à ces questions existe quelque part car le temps a manqué à John Coltrane pour nous en parler. Son activité ira en diminuant, parce que le saxophoniste sentait ses forces l’abandonner jour après jour. Encore quelques sessions en studio au début de l’année 1967 (comme celle du 15 février qui donnera naissance à Expression, son dernier album publié quelque temps après sa mort ; ou celle du 22, en duo avec Rashied Ali, qui sera publiée en 1974 sous le titre de Interstellar Space) ; puis deux ultimes concerts : le 23 avril 1967 au Centre Olatunji de New York (celui-ci ayant fait l’objet d’une publication sur Impulse) et le 7 mai suivant à Baltimore.

    Les deux mois qui suivront ne seront que douleur.

    Offering, Live At Temple University ne résout pas le mystère Coltrane, qui restera entier et c’est tant mieux. Mais on ne peut qu’être transporté de joie à la découverte de ces moments d’une intensité brûlante qui constituent une nouvelle pièce, longtemps convoitée, à verser à ce dossier riche et complexe qu'est l’histoire du saxophoniste. Comme une offrande.

     

    Offering, Live At Temple University - Resonance Records

    Disque 1
    Naima (16:28) - Crescent (26:11)

    Disque 2
    Leo (21:29) - Offering (4:19) - My Favorite Things (23:18)

    John Coltrane (saxophones ténor et soprano, flûte, chant) ; Pharoah Sanders (saxophone ténor, piccolo) ; Alice Coltrane (piano) ; Sonny Johnson (contrebasse) ; Rashied Ali (batterie) + Steve Knoblauch & Arnold Joyner (saxophone alto) ; Umar Ali, Robert Kenyatta & Charles Brown (conga) ; Angie DeWitt (tambour bata).

  • Célébrons la fache cachée de la lune

    nguyen_le_dsotm.jpgAu mois de juillet dernier, le guitariste Nguyên Lê m’a téléphoné pour savoir si je voulais bien lui rendre un petit service : dans un laps de temps très court (environ 36 heures), écrire le texte de présentation de son prochain CD, ainsi qu’une version un peu plus longue qui serait utilisée pour accompagner les envois à la presse. Un beau cadeau et pour moi un petit défi que j’ai accepté avec plaisir. Le disque, enregistré avec le NDR Big Band et une poignée d’artistes de renom dont la magnifique Youn Sun Nah, est une « relecture » de Dark Side Of The Moon, l’album culte enregistré par Pink Floyd en 1973 qui constitue par ailleurs l’une des plus grosses ventes de toute l’histoire du rock. Cet hommage – mais qui est bien plus que cela en réalité parce qu’il dépasse de très loin par ses arrangements (dont certains sont à mettre au crédit du grand Michael Gibbs) et ses petits ajouts très personnels, le travail qu’aurait mené un cover band sans imagination – sera très prochainement disponible : je vous propose de lire ici le texte français écrit pour la pochette de l'album et vous invite à vous reporter, si vous le souhaitez, à la traduction anglaise signée Martin Davis. L’ensemble des écrits consacrés à Celebrating The Dark Side Of The Moon sont consultables sur ma page A côtés.

    Nguyên Lê with Michael Gibbs & NDR Big Band
    Celebrating The Dark Side Of The Moon

    Mars 1973... Un quatuor connu pour ses inclinations psychédéliques livre au monde son album forteresse : Dark Side Of The Moon, un objet musical faisant appel aux technologies les plus avancées de l’époque, un disque stratosphérique, miroir des errances humaines et de notre société. Pink Floyd s’apprête à écrire une page essentielle de l’histoire du rock et va connaître un succès planétaire ; l’album reste, aujourd’hui encore, l’une des plus grosses ventes de tous les temps.

    L’idée de sa relecture fut imaginée par Siegfried Loch, directeur d’ACT, avec Stefan Gerdes et Axel Dürr, producteurs de la NDR, dont les amoureux du jazz connaissent bien le Big Band. Le pari était audacieux, mais un tel projet, impliquant un orchestre capable d’allier tradition et modernité, présentait d’autant plus de chances de réussite qu’il allait recevoir le concours de Michael Gibbs, compositeur, arrangeur et ami de longue date. Surtout, l’association de leurs forces à celles de Nguyên Lê, guitariste du dépassement des frontières stylistiques, devait sans nul doute aboutir au meilleur.

    Nguyên Lê : un magicien dont l’art se révèle à travers ses propres compositions, mais aussi en célébrations renouvelées d’un passé musical qu’il sculpte telle une matière première. On se rappelle Purple, hommage à Jimi Hendrix ou, plus récemment, Songs Of Freedom et ses évocations des grandes heures du rock. Et si ce guitariste flamboyant sait faire montre de déférence envers le matériau source, il exprime d’abord la diversité d’un imaginaire engendré par son histoire, celle d’un autodidacte virtuose et nomade. Sa musique se nourrit d’influences qui embrassent tous les continents et la peignent aux couleurs du jazz, du rock ou d’une fusion world imprégnée de lumière.

    Avec Celebrating The Dark Side Of The Moon, c’est bien l’imagination de Nguyên Lê qui est au pouvoir ; elle nous guide sur d’autres chemins, plus personnels et habités d’une fraternité musicale dont il ne s’est jamais déparé depuis de longues années. Comme si l’œcuménisme du chant faisait partie de son ADN créatif. Pas question en effet pour le guitariste de s’enfermer, par excès de respect, dans le cadre contraint du répertoire de Pink Floyd : avec ses allures de joyau, on se doute bien que l’entreprise consistant en une relecture par trop mécanique du disque aurait présenté un grand risque, celui de la fadeur et du manque d’âme. Mais Nguyên Lê est de ceux qui savent viser juste, au plus près du cœur, et ont appris à laisser parler un moi profond comme passeport de leurs émotions. Durant une heure, il donne de nouvelles formes aux dix compositions dans une complicité duale avec le NDR Big Band, formation aguerrie dont les textures chaudes, rehaussées par les orchestrations de Michael Gibbs, parviennent à détourner avec beaucoup d’élégance le propos initial sans pour autant le trahir. Ensemble, ils dépouillent la musique première de ses habits progressifs pour la présenter dans un autre écrin, celui d’un idiome dont la sensibilité dominante, celle du jazz, s’épanouit dans le confort des motifs orchestraux du NR Big Band. Il n’est même pas certain que les questionnements ontologiques qui hantaient les textes de Roger Waters et de ses camarades (l’argent, la mort, la vieillesse, la folie) comptent pour beaucoup dans cette célébration contemporaine. L’essentiel semble être ailleurs, dans une traduction plus intemporelle de leur esthétique et une libération des énergies. Les arrangements, signés par Gibbs lui-même pour trois d’entre eux et par le guitariste pour les autres, offrent une place de choix aux inspirations des solistes et laissent émerger d’autres compositions, qui prennent la forme d’extensions naturelles du corpus originel. Nguyên Lê, armé de son jeu rageur aux accents orientaux qu’on aime tant, peut aussi s’appuyer en toute confiance sur les invités que sont Jürgen Attig, Gary Husband ou Youn Sun Nah, magnétique dépositaire de la grâce et pourvoyeuse de sortilèges.

    Celebrating The Dark Side Of The Moon n’est pas un simple hommage à un disque entré dans l’histoire : il est l’expression fervente de la recréation – exempte du moindre effet d’imitation – d’une partition présente en filigrane. C’est un palimpseste aux teintes chaudes, dont l’écriture est forgée dans le respect de la matrice et l’expression multiple de l’identité. Comme un principe de vie.

  • Quel cirque !

    cgo_12.jpgAvez-vous déjà reçu un disque en pleine figure ? C’est le genre d’incident dont je suis victime de temps en temps et qui – contrairement à ce qu’on pourrait imaginer – vous plonge dans un état de bien-être dont on n’aimerait ne plus sortir. Et ça fait de vous quelqu’un de partageur parce qu’aussitôt, on est gagné par le besoin de le faire savoir au plus grand nombre : « Faut que je leur dise ! Faut que je leur dise ! »

    Or donc, il y a quelque temps, c’était le 21 mai me semble-t-il (vous comprenez ainsi que le temps ne compte plus pour moi, j’en demande pardon d’avance à ceux pour qui il revêt encore de l’importance), je conduisais ma voiture pour me rendre au studio où, chaque mois, j’enregistre avec un ami une émission de radio consacrée au jazz. Toujours en quête de découverte, j’avais embarqué un disque reçu la veille : cette galette, sobrement baptisée 12, était la nouvelle production du Circum Grand Orchestra, un dodecatet lillois désormais dirigé par le bassiste Christophe Hache, qui succède au guitariste Olivier Benoît parti se frotter à une nouvelle expérience, celle de l’Orchestre National de Jazz, dont nous avons largement parlé ici, et en termes élogieux, ce que vous n’avez pas oublié, j’en suis certain.

    Qu’on se rassure tout de suite : le départ d’un tel leader n’a en rien plongé la formation dans les ténèbres du deuil artistique. Cordes contre cordes, cette fois celles de la basse, le travail du nouveau boss fait merveille et embarque les musiciens dans une nouvelle aventure dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle est belle à vous couper le souffle.

    Encore un grand et beau format donc ! Car le Circum Grand Orchestra propose avec 12 un album étourdissant et, c’est là sa marque de fabrique selon mon humble avis, luxuriant de souffle et d’énergies électriques libérées sans modération. J’irais même jusqu’à dire que ce disque s’est imposé d’emblée comme un des grands moments de musique de l’année. Il m’a tenu compagnie durant tout l’été et je suis encore bien loin d’avoir déniché tous les trésors qu’il contient. Mais la vie est courte, d’autres disques s’accumulent et il n’est que temps d’en souligner toutes les qualités, sans réserve. On ne se refait pas...

    C’est ici qu’il faut rappeler la singularité de ce quasi Big Band dont les musiciens appartiennent au collectif Muzzix. En effet l’architecture du CGO est loin d’être banale puisque le groupe se compose d’une double section rythmique (avec deux guitares, deux basses, deux batteries et un piano) sur laquelle se déverse toute l’énergie d’une quinte de soufflants qui ne demandent qu’à en découdre. On comprend tout de suite que l’échauffement de la matière sonore est inévitable, d’autant que celle-ci est souvent chargée en électricité.

    Oui, 12 a tout d’un traitement de choc, mais celui-ci est de ceux qu’on subit en toute connaissance de cause et dans un état de soumission complice. Au-delà de ses constructions savantes et des scénarios qu’il propose, le disque est de ceux qui vous ensorcellent, vous captent dans leurs filets, comme si c’était à lui de vous apprivoiser pour mieux se rendre nécessaire à vos oreilles. Disons-le tout de suite, on ne l’écoute pas distraitement : ce serait prendre le risque de rester spectateur d’une création qui ne se comprend qu’à la condition d’accepter d’entrer soi-même de plain-pied dans le groupe. Dès lors, toutes ses beautés vous seront accessibles.

    12 se compose de six longues pièces (entre neuf et treize minutes chacune) qui permettent au CGO d’énoncer dans la durée une dramaturgie qui semble parfois de nature cinématographique. Non que la musique projette des images (elle n’est jamais figurative), mais parce qu’elle nous tient en haleine par la richesse de ses constructions, les revirements de ses scénarios et le caractère majestueux de ses textures sonores. Les introductions font l’objet d’un soin particulier (ici, une voix dans l’aéroport d’Hanoï posée sur un lit d’instruments à vent, là un impromptu entre trompettes et bugle, là encore la stridence d’un saxophone alto étranglé par un cri, ou encore un piano solitaire et méditatif, ou le frottement discret des balais sur une caisse claire) et après avoir installé un climat, elles sont le prélude au déploiement d’une masse orchestrale complexe où les instruments croisent le fer et le bois, les rythmes s’enchevêtrent et sont animés d’une pulsion parfois proche de celle du rock (le trio guitare, basse et batterie comptant pour beaucoup dans cette coloration électrique). On pourrait reprocher à cette musique sa complexité, dénoncer son approche savante et ne pas goûter ces fruits d’une écriture très minutieuse. Ce serait une erreur grossière parce qu’ici, rigueur et précision ne sont jamais synonymes d’aridité : elles sont au contraire la rampe de lancement de bien des audaces collectives ou individuelles. On reste pantois devant ce grand ensemble qui monte en puissance avec beaucoup d’assurance, comme animé d’un pouvoir hypnotique, poussant les curseurs dans le rouge s’il le faut et propulsant sa musique vers des hauteurs stratosphériques (ah, cette guitare presque cosmique sur le monumental « Padoc »). Et puis, le CGO nous gâte parce qu’il libère de grands espaces où peuvent s’épanouir des solistes en verve. Je me permets de suggérer ici à celles et ceux qui, par manque de curiosité vis-à-vis de ce qu’est le jazz en 2014, continuent d’accoler les mots chorus et bavard, de prêter une oreille attentive à chacune des interventions de cet album ; ils pourraient peut-être revenir sur leurs positions trop arrêtées et comprendre que ce qui guide les solos de ce 12 surpuissant a pour nom urgence et nécessité. Qu’il s’agisse de la clarinette basse sur « Tan Son Nhat », du chant des trompettes su « 12 », du saxophone ténor sur « Graphic », de la guitare électrique sur « Hectos d’Ectot » ou « Padoc » ou bien encore de la trompette sur « Principe de précaution ».

    stefan_orins_trio_liv.jpgCe disque est une fête, tour à tour rageuse ou joyeuse, polyrythmique et animée de forces qui semblent inépuisables. Et comme un bonheur ne vient jamais seul, j’aimerais ici ajouter qu’un trio (inclus dans le Circum Grand Orchestra), celui du pianiste Stefan Orins, a publié au même moment un enchanteur Liv. Bien sûr, ne serait-ce que pour des raisons d’ordre quantitatif, l’esthétique de ce troisième album d’une formation née à la fin des années 90 est sensiblement différente celle de 12 ; mais l’exigence est la même, la quête de l’espace aussi intense. L’une de ses maximes est la suivante : « Plus les racines sont profondes, plus luxuriantes sont les branches ».

    Tout est dit.

    Circum Grand Orchestra :

    Christophe Hache (basse électrique, composition) ; Jean-Baptiste Perez, Julien Favreuille (saxophones, flûtes) ; Christophe Rocher (clarinette basse) ; Christian Pruvost (trompette) ; Aymeric Avice (trompette, bugle) ; Christophe Motury (bugle, voix) ; Sébastien Beaumont, Ivann Cruzz (guitares) ; Stéphane Orins (piano) ; Nicolas Mahieux (contrebasse) ; Jean-Luc Landsweerot, Peter Orins (batterie).

    Stefan Orins Trio :

    Stefan Orins (piano) ; Christophe Hache (contrebasse) ; Peter Orins (batterie).

  • Grammaire londonienne

    london_grammar_if_you_wait.jpgDeux mois de silence ou presque. Normal, en été, j’ai tendance à hiberner et le réveil est plutôt dur, vous pouvez m’en croire. Pourtant ce ne sont pas les idées de chroniques qui me manquent, mais juste le stimulus qui me fera reprendre le clavier. Oui, il y a de bien beaux disques dont j’ai envie de parler ici et dont je parlerai, c’est sûr. Je peux vous donner quelques exemples : Together Together, le très beau duo enregistré par le batteur Christophe Marguet et le saxophoniste Daniel Erdmann ; Sunbathing Underwater, une nouvelle proposition tout aussi improvisée qu’enluminée de mon camarade Henri Roger, en piano solo cette fois ; Silk And Salt Melodies, nouveau chapitre du grand roman musical de Louis Sclavis, plus en forme que jamais et qui étend son Atlas Trio à un quartet avec l’adjonction d’un percussionniste ; Source, très belle réalisation du trio franco-germano-brésilien Dreisam installé à Lyon ; ou encore le disque de Bounce Trio, une formation réjouissante emmenée par le pianiste organiste Mathieu Marthouret. Il faudrait aussi que j’évoque le double CD Offering, exhumation enfin complète du concert donné par John Coltrane et sa fine équipe le 11 novembre 1966. Sans oublier Celebrating The Dark Side Of The Moon, disque à venir que le guitariste Nguyên Lê a enregistré avec le NDR Big Band, en hommage à l'album culte de Pink Floyd (le guitariste m'ayant fait l'honneur de me demander d'écrire les notes de pochette de l'album, ce dont je le remercie infiniment). J’arrête là cette première liste qui vous donnera une idée approximative de la tonalité des textes à venir.

    En 2014-2015, musique, musique et rien d’autre. La marche du monde est tellement sinistre qu’elle me retire les mots de la bouche dès lors qu’il s’agit d’évoquer un autre sujet que celui de la musique.

    Et puis, bien sûr, à intervalles réguliers, je soumettrai quelques chroniques à la rédaction de Citizen Jazz, magazine auquel je continue de contribuer avec le plus grand plaisir. Sans oublier mon rendez-vous mensuel en co-animation de Jazz Time, l’émission de mon camarade Gérard Jacquemin sur Radio Déclic. Notre prochain rendez-vous est fixé au 17 septembre pour une diffusion le 19 et le 20, avant sa mise à disposition en podcast sur le site de la radio.

    Pour l’heure – vous noterez ainsi qu’il peut m’arriver de n’être point extatique devant un disque et de le faire savoir, on aura tout vu – j’avais envie de relater ici une expérience à la fois musicale et estivale. Imaginez que, pris d’une subite envie de découvrir une formation dont j’entendais ça et là dire le plus grand bien, je me suis penché sur le cas de If You Wait, premier album de London Grammar, trio anglais formé par la chanteuse Hannah Reid et le guitariste Dan Rothman avant d’être rejoints par le multi-instrumentiste Dot Major. Il n’est jamais inutile de prêter une oreille aux mouvements musicaux dans l’air du temps, surtout lorsqu’ils proviennent de Grande Bretagne, d’où une bonne surprise n’est jamais à exclure nonobstant l’affichage d’un réel conformisme depuis pas mal d’années.

    Mon bilan est plutôt mitigé, je l’avoue, malgré de bien beaux arguments sur le papier. Hannah Reid écrit des chansons dont les thèmes, souvent sombres et mélancoliques, sont en prise directe avec le malaise de nos sociétés contemporaines, ses mélodies sont le plus souvent prenantes. Elle est, de plus, une chanteuse vraiment habitée dont la voix envoûtante capte l’attention. Mais, parce qu’il y a un mais, quelque chose freine mon enthousiasme a priori. Il y a d’abord cette production, volontairement minimaliste, qui endosse les habits d’un trip hop un peu glacé et, il faut bien le dire, qui semble déjà démodé (à titre personnel, il y a dans cette esthétique quelque chose qui me renvoie aux errances sonores des années 80, voire 90). Pas mal d’effets de réverbération faciles, une batterie (électronique) sans âme et des claviers souvent dispensables parce que dépourvus de toute cette nervosité noueuse qui fait l’âme d’une musique. On en vient à être étonné par le contraste entre ce parti pris de distance instrumentale et la volonté affichée d’attirer celui ou celle qui écoute par un chant aux allures de lamento dramatique. Et justement, c’est peut-être aussi là que le bât blesse. Au bout de trois ou quatre titres (l’album complet en compte dix-sept), on commence à s’ennuyer un tantinet : Hannah Reid tire un peu trop à mon goût sur la corde du pathos et de l’emphase, tout cela finit même par en devenir gênant. Un peu comme si on se retrouvait malgré soi plongé au cœur d’un drame personnel ou d'une affaire de famille, sans pouvoir y faire quoi que ce soit. Certes, quelques compositions ont fière allure (« Wasting My Young years », « Darling Are You Gonna Leave Me »), mais l’ensemble suscite une lassitude qui gagne vite. On a envie de dire : « Arrête un peu de chouiner, tape du poing si tu veux, mais là… ça devient pénible ! » Surtout, une évolution radicale de l’environnement instrumental pourrait donner envie de vibrer réellement à If You Wait.

    Qui n’est pas un mauvais album, loin de là, mais juste selon moi une promesse mal tenue en raison de concessions à une vision de la musique qui semble peu ambitieuse au regard des signaux sociétaux que les chansons émettent. Un trop grand écart entre contenu et contenant.

    Bon, j’arrête. C’est la dernière fois (avant la prochaine peut-être) que je ne dis pas que du bien d’un disque. J’avais juste besoin de m’échauffer pour commencer l’année !