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  • Mupokesi - Expression

    mupokesi_expression.jpgLe fait d'être père d’un musicien justifie-t-il le silence autour d’un disque publié l'année dernière par un quartet dont il est le saxophoniste ? Dois-je taire un EP, comme on dit aujourd’hui, au prétexte que je serais partial et donc illégitime dans mes commentaires ? Ma réponse est non, et je m’autorise un rapide plaidoyer pro domo ! Une réponse d’autant plus négative que le groupe Mupokesi doit son existence au guitariste compositeur, Yanni Balmelle, membre du Grolektif, fondateur de différentes formations (Yanni Balmelle Quartet, ZAQ, Limbus, New Urban jazz, Trio DT, Y) et amoureux de littérature tout comme de philosophie. Une intrication des passions qui serait à l’origine de l’appellation Mupokesi, quelque part entre musique et poésie. Pas étonnant que Balmelle ait un beau jour croisé la route d’un certain Pierre Desassis, saxophoniste habitant lui-même Lyon et membre, entre autres, d’une joyeuse bande affiliée au Grolektif suscité, j’ai nommé Bigre ! (dont j’évoquerai ici prochainement le nouveau disque intitulé To Bigre ! Or Not To Bigre !). Tout aussi lyonnais est le pianiste Guillaume Ménard, d’abord formé à l’école classique qu’il quittera avant de retrouver quelque temps plus tard le Conservatoire par la porte du jazz. Willy Brauner, batteur quant à lui, est d’abord passé par la Lorraine avant de rallier Lyon, tout comme son comparse saxophoniste d’ailleurs. Il se pique d’un amour de la gastronomie en même temps qu’il est musicien (jazz, rock, folk), enseignant et passionné de technologie ou de web design. On peut suivre sa trace à travers des formations comme May Orchestra, The Amazing Place ou Melt.
     
    Expression, ou 36 minutes d’une musique raffinée – une durée voisine de celle de bien des 33 tours de nos jeunes années – qui affiche un véritable amour de la mélodie. Le répertoire porte les couleurs d’un camaïeu d’élégance et de suggestion, porté par l’interprétation toujours juste, sans démonstration inutile, d’une formation dont la composition n’est pas si courante, en l’absence de basse ou de contrebasse. On constate avec plaisir à l’écoute du disque que Mupokesi est un tétragone – amis lyonnais, notez le jeu de mots, tout de même – dont le jazz regarde tout autant en direction de la jeune scène new yorkaise (on devine par son jeu que Yanni Balmelle marche volontiers dans les pas de guitaristes tels que Kurt Rosenwinkel, Gilad Hekselman ou Lage Lund) que vers celle d'une esthétique feutrée évoquant indirectement l’école du jazz rock anglais des années 70 et dont certaines figures de proue avaient pour nom Hatfield & The North ou National Health. De très belles références qui soulignent la qualité des six compositions d’un album finement ciselé et, de plus, emballé dans un digipack dont la sobriété, toute en noir blanc et rouge, lui convient parfaitement. Quand contenant et contenu font si bien la paire, il n'est jamais inutile de le souligner. Avis aux programmateurs, il y a de très beaux moments de musique à passer avec ces quatre-là qui savent raconter leur musique comme d’autres disent des poésies : avec le cœur.
     


    Yanni Balmelle (guitare), Pierre Desassis (saxophones), Guillaume Ménard (Rhodes), Willy Brauner (batterie).

    Autoproduction

  • Un regard vers le beau

    john coltrane, my favorite things, jazzIl est des jours tristes. Aujourd'hui en est un. Alors, sans se mettre la tête dans le sable, il n'est jamais inutile de se dire que l'homme est aussi capable du meilleur. Je vous propose la lecture d'un texte, que j'avais publié il y a quelques années et que vous trouverez dans une édition légèrement remaniée. Il ne résoudra aucun de nos problèmes, mais il pourra vous apporter un peu de lumière. Il parle d'un disque de John Coltrane enregistré au mois d'octobre 1960 : My Favorite Things.
     
    Remontons un peu la terrible machine du temps. Nous sommes le 9 septembre 1985 et j’entre chez mon disquaire favori de l’époque, La Parenthèse à Nancy pour ne pas le nommer. On y trouve toute une variété de disques, chanson, rock et jazz pour l’essentiel, ce dernier vivant là ses dernières semaines avant qu’une opération de recentrage économique ne le fasse disparaître de la boutique, me contraignant par la suite à effectuer mes achats dans un magasin concurrent (qui existe toujours après bien des difficultés, mais dont les bacs se font de plus en plus maigrichons…). En entrant, j’ignore totalement ce que je vais acheter, je ne suis même pas certain d’y dépenser quoi que ce soit. Je furète, joue des doigts avec célérité pour faire défiler les pochettes des 33 tours, encore nombreux malgré la présence de ces jeunes CD qui restent coûteux et ne couvrent qu’une partie des catalogues. Mes goûts de l’époque sont marqués par une certaine incertitude ; j’ai connu bien des bonheurs musicaux durant les années 70 à 80 mais la période qui vient de s’écouler me laisse un peu sur ma faim. 
     
    En consultant aujourd’hui la liste de mes disques, je m’aperçois d’ailleurs qu’il n’existe aucun mouvement musical dominant depuis l’entrée dans les années 80 : Magma, qui m'avait fait vibrer à l'époque de Köhntarkösz et Hhaï, est en sommeil malgré la publication d’un drôle de Merci et Christian Vander ne nous a pas encore offert le premier disque de sa nouvelle formation, Offering, qui déjà se produit sur scène ; la troisième mouture de King Crimson semblait avoir vécu ; même mon bon vieux Grateful Dead ne donnait plus beaucoup de nouvelles depuis quatre ans, son leader Jerry Garcia n’étant pas au mieux de sa forme, parce qu’emprisonné dans les griffes de la drogue qui l'emportera dix ans plus tard. Il y avait chez moi comme une forme de déshérence qui m’entraînait à choisir sans choisir un disque de temps en temps, par habitude mais aussi sans grande conviction. Alors, c’était peut-être ce soir-là le moment de me remémorer les nombreux interviews du même Vander qui dressait dix ans plus tôt dans les revues spécialisées un portrait passionné et intrigant d’un saxophoniste dont la musique semblait être la source de toutes ses inspirations : John Coltrane. Vander se plaisait à raconter comment, alors qu’il avait une douzaine d’années, il avait écouté sans fin le disque My Favorite Things et la version obsédante que Coltrane avait créée à partir d’une chanson a priori anodine tirée d’une comédie musicale, La mélodie du bonheur. Il disait aussi que la disparition de Coltrane, le 17 juillet 1967, l’avait presque anéanti, avant qu’il ne décide de réagir et de mettre sur pied cette formation singulière dont il restait, quarante ans plus tard, l’âme et le moteur. Alors, Coltrane, enfin ? N’était-ce pas le moment d’en savoir un peu plus et de découvrir celui qui me semblait un peu comme un magicien ?
     
    Nous étions les 9 septembre 1985 : étrangement, c’était le jour anniversaire de mon frère, celui qui m’avait tellement appris en musique. Ce soir-là, j’investissais un nouveau monde, dont il ne m’avait jamais parlé, étant de son côté emporté par d’autres passions, transatlantiques elles-aussi, mais d’une toute autre coloration. On peut y voir un symbole, pourquoi pas…
     
    Une valse, tourbillonnante, répétitive, un saxophone soprano au son dense et habité, instrument que je croyais jusque là voué pour l’éternité à jouer « Petite fleur » ou « Les oignons ». Une batterie foisonnante, subtile, omniprésente (Elvin Jones) et un piano enchanté (Mac CoyTyner) qui évoque un carillon. Pendant près d’un quart d’heure, sans que jamais la lassitude ne gagne. « My Favorite Things »… mais aussi « But Not For Me » et « Summertime » de George Gershwin, interprété au saxophone ténor, ou encore « Everytime We Say Goodbye » de Cole Porter. Une sacrée manière de revisiter un répertoire pourtant déjà consacré ! Coltrane vous laissait même l’impression qu’il était le compositeur de ces thèmes tant il avait su se les approprier et les relire d’une voix si originale qu’il y avait là quelque chose comme de la transfiguration.
     
    Un drôle de tour de magie en réalité et le début d’une longue aventure pour moi.
     
    Parce qu’en même temps que je découvrais la musique de John Coltrane, je mesurais à quel point ce musicien majeur avait – en peu de temps finalement – marqué son époque et accumulé une impressionnante discographie au beau milieu de laquelle je me sentais un peu perdu. Oui, perdu et ce malgré de nombreux allers retours vers les boutiques pour tenter d’y voir plus clair (pas d’Internet à cette époque, pas de Google ni même de Wikipedia…). Mais par où fallait-il donc commencer ? Pourquoi Impulse ? Pourquoi Prestige ? Pourquoi Atlantic ? J’avais entendu dire – par qui, je ne me souviens plus – que certains disques étaient inaudibles, comme un certain Live in Japan en 1966 ou Om en 1965… Je comprenais que le saxophoniste avait connu une évolution foudroyante entre le milieu des années 50, époque à laquelle il travaillait avec Miles Davis et son décès en juillet 1967 alors qu’il n’avait pas encore 41 ans et que sa musique s’apparentait plus que jamais à un cri. Mais comment donc s’y prendre pour démêler les fils de ce drôle d’écheveau ?
     
    J’étais fatigué de toutes ces questions et je me rappelle le jour où je décidai de soumettre mes interrogations à Jazz Magazine. Alors que je croyais avoir été oublié, je reçus une longue et belle lettre, plusieurs pages, de François-René Simon, qui reste l’un des grands spécialistes de Coltrane. D’une élégante écriture manuscrite (les ordinateurs étaient hors de prix et peu répandus encore, même dans les salles de rédaction), cet éminent journaliste me dressait un fort utile et très documenté portrait discographique en me conseillant de procéder avec méthode. Je crois que je ne le remercierai jamais assez…
     
    La porte s’entrouvrait…
     
    Je crois avoir mis depuis cette époque un point d’honneur à me procurer tout ce que j’étais en mesure d’acheter. Accumulation de CD, de coffrets (somptueuse intégrale des années Prestige, de 1956 à 1958, soit seize disques regorgeant de musique), au nom de Coltrane ou des leaders des formations avec lesquelles ils évoluait (Miles Davis, Thelonius Monk, Cecil Taylor, Paul Chambers, …). La belle créativité des années Atlantic de 1958 à 1960 avant que John Coltrane ne signe avec Impulse, un label auquel il restera fidèle jusqu’à la fin. Et cette évolution foudroyante de l’inspiration d’un homme pour qui la musique était tout, qui ne vivait que par elle. Ceux qui l’ont côtoyé disent que John Coltrane était un inlassable travailleur, qu’il ne délaissait que très rarement son instrument. Et si les interviews sont très rares, c’est aussi parce qu’il consacrait tout son temps à la musique. Jusqu’au dernier souffle.
     
    En témoignent ses multiples interprétations de « My Favorite Things », qu’il portera à un niveau d’incandescence dont le feu n’a pas fini de nous dévorer, jusqu'à son ultime concert le 23 avril 1967 au Centre Olatunji de New York. Parce que finalement, si Coltrane enregistra beaucoup de disques, il jouera finalement assez peu de thèmes sur scène : « My Favorite Things » bien sûr, mais aussi « Impressions », « Afro Blue » ou « Naima » pour citer les compositions les plus renommées. Mais il les réinventait à chaque fois, trouvant toujours une nouvelle histoire à raconter, de nouveaux territoires à défricher, capable de les étirer longuement, jusqu'à une heure ininterrompue. Une quête de l’absolu qui reste aujourd’hui encore unique et mystérieuse.
     
    Je regarde ce 33 tours acheté depuis bientôt 30 ans… Les informations qu’on y trouve sont parfois cocasses : on nous présente les musiciens, ce qui paraît un minimum, mais dans une autre rubrique, on nous dit Ce qu’il faut savoir avant de porter à notre connaissance Ce qu’il faut tout particulièrement apprécier puis de nous livrer les ultimes Observations nous expliquant que My Favorite Things est une œuvre marquante et obsédante qu’on aime ou qu’on n’aime pas mais que les critiques de jazz considèrent unanimement comme l’une des plus émouvantes réussites de John Coltrane. On est bien loin des livrets savants qui accompagnent désormais les rééditions de la discographie du saxophoniste, avec leurs analyses approfondies, les détails précis qui nous indiquent le jour, voire l’heure de chacune des prises de chacun des titres.
     
    My Favorite Things est en tous les cas un disque lumineux, qui portait très haut, en 1960, l’étendard de la mélodie et de l’intensité de son interprétation. Un sacré guide pour partir ensuite à l’assaut de la montagne jazz et découvrir sa richesse.
     
    Je pouvais difficilement espérer meilleure initiation à cette musique dont on nous annonce régulièrement la fin et qui, malgré les menaces, malgré les attaques constantes portées par un système économique soumis aux exigences de la rentabilité immédiate, malgré l'illusion de la gratuité, continue de rugir et se tient debout. Il faut beaucoup de force aux artistes pour ne pas abdiquer, gageons que bon nombre d’entre eux ont beaucoup appris de John Coltrane et de son incroyable « Resolution ».

  • Éric Frasiak ou le goût du père François

    eric frasiak, françois bérangerUne fois n’est pas coutume, il sera question ici de ce qu’on appelle pour simplifier un disque de « chanson française ». Voilà qui vous surprend, n’est-ce pas ? Vous conviendrez avec moi que je brocarde suffisamment le petit monde bariolé de nos chanteurs/chanteuses insipides et interchangeables et que je ne me prive jamais de l’occasion de dénoncer les relations incestueuses qu’entretient une minorité d’entre eux, dominante et inusable, avec la sphère radio-télévisée et ses passe-plats obéissants pour ne pas dire tout le bien que je pense d’un album récemment publié par le barisien Éric Frasiak. Ce disque s’appelle Mon Béranger et, comme on peut s’en douter, il est un hommage rendu à un autre chanteur disparu au mois d’octobre 2003, François Béranger. J’ai bien dit barisien, parce que Frasiak habite Bar-le-Duc, ce dont le verdunois qui sommeille en moi ne saurait lui tenir rigueur, eu égard à l’urgence d’une solidarité meusienne face à la disparition programmée d’un département qualifié d’enfer vert par ceux qui, de loin, continuent de confondre la Lorraine et l’Allemagne... 

    Vous me passerez l’expression, mais l’entreprise consistant à rendre un tel hommage était du genre « casse-gueule ». La très forte personnalité de François Béranger, homme révolté et artiste sans concession, se suffit à elle-même. Besoin de personne, le père François... Le chanteur, qui avait bien peu de chances de recevoir le soutien des médias cités plus haut tant il dénonçait leurs turpitudes, était entier, amoureux de la vie, toujours prêt à défendre de nobles causes et à crier sa douleur face aux violences de notre monde. À sa façon, il était un sociologue de son temps, un témoin au regard aiguisé qui pointait d’un doigt dénonciateur les errances des hommes empêtrés dans leurs contradictions et leurs mensonges. Une bonne quinzaine d’albums au compteur entre 1970 et 2003 et une série de chansons qui auront marqué leur époque : « Tranche de vie », « Natacha », « Le monument aux oiseaux », « Rachel », « Tango de l’ennui », « Le monde bouge », « Département 26 », « Magouille blues », « L’alternative », « Paris-Lumière », ... arrêtons l’énumération de ces pépites qui vieillissent très bien et n’ont rien perdu de leur force de frappe.

    Disons-le sans détour : Éric Frasiak a parfaitement réussi son coup ! Beau travail de la part de celui qui avait décidé de se consacrer à la chanson après avoir découvert l’univers de François Béranger quand il n’était encore qu’un adolescent, lui qui écoutait en boucle ses albums vinyles dans les années 70 et rêvait d’inventer son propre univers, lui qui avait son idole en tête le jour où il a acheté sa première guitare. Les années ont passé, Éric Frasiak s’est affirmé jour après jour comme chanteur en élaborant un répertoire personnel – où l’idée d’engagement mêlée à la tendresse le relie naturellement à son mentor – qu’on peut découvrir au long d’une poignée d’albums et d’un DVD. Mon Béranger est le sixième chapitre de sa discographie, une pièce de plus à verser au dossier de sa petite entreprise de Crocodile.

    Pari réussi en effet parce qu’Éric Frasiak a su rester lui-même tout en hissant haut les couleurs de François Béranger. Le Meusien ne se cache pas derrière son maître à chanter, pas plus qu’il n’essaie de tirer la couverture à lui en dénaturant les versions originales. Non, c’est beaucoup plus simple que ça : c’est un peu comme si les deux hommes marchaient côte-à-côte, bras dessus bras dessous. Quand l’un chante, on entend l’autre. Et pourtant, Frasiak n’a pas la même voix que Béranger, il procède à des choix instrumentaux qui lui sont propres et dans la droite ligne de ses précédents disques, les arrangements sont bien les siens, sobres et soignés ; il n'empêche que Béranger est bien présent tout au long des dix-sept reprises sélectionnées parmi ses cinq premiers albums, publiés entre 1970 et 1975. Auxquelles il faut ajouter une dix-huitième chanson signée Frasiak et en toute logique intitulée « François Béranger ». On connaissait cette dernière puisqu’elle figurait déjà sur l’album Parlons-nous publié en 2009. Mais cette fois, elle est plus dépouillée, juste une voix et une guitare acoustique : une conclusion autobiographique qui fait écho en toute tendresse à l’ouverture du disque, « Tranche de vie », dont on sait qu’elle racontait elle-même l’histoire de Béranger. La boucle est bouclée.

    Mon Béranger aurait, en d’autres temps, pu occuper l’espace sonore d’un double album : avec ses 78 minutes qui passent à la vitesse de l’éclair, il propose un menu très consistant qui ne donne même pas envie de se demander pourquoi telle ou telle chanson n’y figure pas. Parce qu’il faut bien faire des choix, parce que si tout était bon dans cette période faste chez Béranger, il était tout de même nécessaire de brosser dans le temps imparti par le format du disque un portrait qui soit le plus complet possible, en piochant dans le patrimoine avec amour et discernement. Jetez un coup d’œil au bas de cette note pour les connaître.

    Béranger révolté, Béranger amoureux, Béranger ironique, Béranger utopiste, Béranger taquin, Béranger nostalgique aussi... ils sont bien là, enveloppés dans un écrin musical qu’Éric Frasiak a ciselé à partir d’une base simple (et indémodable, on le qualifierait volontiers de vintage) de guitares (électriques et acoustiques), piano, basse et batterie ; une matière sonore qui dessine une texture folk rock bienvenue (avec parfois une pointe d'accent tzigane, musette ou tango), relevée ici où là d’un accordéon, d’un saxophone soprano, d’un violoncelle, d’une clarinette, de percussions... et d’un moog, en provenance directe des années 70. On le devine, une attention extrême a été apportée à la réalisation de cet album à la finition soignée. François Béranger le vaut bien.

    Il est plaisant de constater qu’en 2014, un artiste tel qu’Éric Frasiak a le cran de se présenter ainsi, comme nu, devant Son Béranger, avec une grande humilité et une tendresse infinie. Si ce disque n’est certainement pas le dernier du chanteur, il est dès à présent un repère essentiel dans sa vie musicale, en ce qu’il représente pour lui une sorte d’aboutissement nécessaire, avant de continuer à arpenter son chemin de chanteur auréolé de mille étonnements et émotions, avec ou sans celui qui l’a fait éclore.

    Tout de même, il doit frétiller d’aise, le père François, en écoutant ce disque, non ?

    Et comme j’ai toujours eu une tendresse particulière pour « Département 26 » (chanson poignante qui dit la solitude d'un agriculteur célibataire sur l’album Le Monde Bouge), quelle meilleure idée que de vous proposer d’en écouter la version d’Éric Frasiak ?

    eric frasiak, françois béranger

  • Alex Stuart - Place To Be

    place_to_be.jpgAprès Waves et AroundPlace To Be est le troisième album du guitariste australien Alex Stuart, musicien qui a choisi de s’installer à Paris il y a une dizaine d’années. Comme son prédécesseur en 2010, pour l’enregistrement duquel il avait fait appel à deux musiciens français (Guillaume Perret au saxophone et Yoann Serra à la batterie, soit la moitié du redoutable Electric Epic), ce nouveau disque voit un trio de frenchies partager l’affiche, et pas des moindres : Christophe Wallemme à la contrebasse et Antoine Banville à la batterie posent les bases d’une rythmique comme on les aime, par son alliage de puissance et de souplesse mélodique (Wallemme joue aussi de la basse électrique, comme sur « Where Is The Line »). Et dans le rôle de l’invité (sur trois titres) dont le lyrisme n’est plus à démontrer, Stéphane Guillaume aux saxophones soprano et ténor. Comme un plaisir ne saurait venir seul, Alex Stuart a fait appel à un quatrième larron, un musicien qu’on s’arrache depuis quelque temps et dont le talent est ici, une fois de plus, éclatant : Irving Acao, jeune saxophoniste cubain qu’on connaît en particulier par sa collaboration avec Chucho Valdés, n’hésite pas ici ou là à voler la vedette au leader d’un jour : en témoigne ses chorus, magnifiques à la fois par leur virtuosité et leur sens de la dramaturgie, sur « Pour vous » ou « Where Is The Line », la seule reprise du disque, empruntée à Björk ; ses échanges d’une grande volubilité avec Stéphane Guillaume constituent aussi des moments captivants (« Little Black Lion », « Snow Falling On The Crest Of The Waves »). Ces deux artificiers font des merveilles. Tout le reste du répertoire est composé par Stuart, qui nous offre à sa manière élégante et raffinée un grand voyage passant par l’Asie, l’Afrique, l’Inde ou l’Amérique du Sud. Alex Stuart, dont la présence rythmique est par ailleurs admirable de fluidité, affirme avec ce disque une belle maturité en délivrant une musique nomade aux confins du jazz, du rock et de toutes les influences dont il se nourrit de par le monde. En route !
     
     
    Alex Stuart (guitare), Irving Acao (saxophone ténor & Fender Rhodes), Stéphane Guillaume (saxophone soprano & saxophone ténor), Christophe Wallemme (contrebasse & basse électrique), Antoine Banville (batterie & gong).
     
    Abeille Musique

  • Roland Brival - Circonstances aggravantes

    roland_brival.jpgJ’ai parfois un peu de mal avec la « chanson » dite française. Pas pour une question de principe, mais parce qu’il faut beaucoup de talent pour être l’alchimiste de la musique et des mots et que les artistes capables de les faire vraiment danser en les nourrissant de groove sont plutôt rares. Il faudrait pour commencer interdire les dictionnaires de rimes et l’utilisation des la la la, avant d’enseigner l’afterbeat à quelques uns de nos chanteurs (ainsi qu'à une bonne partie du public). Mais avec RolandBrival, il en va tout autrement : ce peintre poète romancier, natif de la Martinique, donne le jour à son sixième album (des disques qui s’ajoutent à une quinzaine de romans) pour raconter des histoires qui mêlent chroniques amoureuses et observations de notre société en perte de repères. Circonstances aggravantes, ce sont douze chansons en français, mais aussi en créole et en anglais, fortement teintées de jazz et de blues ; elles vous attrapent par la manche et s'échinent à ne plus vous lâcher, un phénomène si peu courant qu’on est heureux de le faire savoir. Brival, on le sent dans sa manière si dense d’habiter ses mots, fait une belle démonstration d’écriture musicale : mots et musique en harmonie et comme le dit l’un des titres, ce sont « Les mots qui dansent ». « Ces chansons, je les ai composées dans la seule lumière du piano. Il fallait d’abord qu’elles puissent tenir debout toutes seules, avant de penser à les enrichir par l’apport d’autres instruments. » Le pari est gagné et ces chansons à la tonalité nocturne et tourmentée sont parfaitement servies par trois musiciens parmi lesquels on notera la présence de Julien Charlet, le batteur des Volunteered Slaves, dont on sait la capacité à nourrir le moteur de la machine rythmique.
     


    Roland Brival (chant), Rémy Decormeille (piano), Manu Marchès (contrebasse), Julien Charlet (batterie).

    Such Prod / Harmonia Mundi

  • Tous unis vers Nino

    niño ferrer, denis colin, ornette, univers ninoPas évident de savoir pourquoi, un vilain jour de 1998, Nino Ferrer a choisi de se tirer une balle en plein cœur et d’aller crier son blues ailleurs. Peur de vieillir ? Ultime déchirement d’un artiste nourri de jazz et de rhythm’n’blues, un chanteur qui avait dû accepter l’idée selon laquelle Nino ne rencontrait que rarement l’assentiment du public, surtout lorsqu’il lui présentait son vrai visage ? Nino Ferrer était multiple bien qu’entier : sa « Désabusion », son « Arbre noir », sa « Maison près de la fontaine », son « South » qu’il préférait de loin au « Sud » qu’on lui avait suggéré d’enregistrer en Français ou encore sa « Métronomie » affichaient un contraste saisissant avec les « Cornichons », « Le téléfon » ou « Mirza »... des tubes un peu crétins qui résonnent encore très fort dans la plupart des oreilles (au moins celles des anciens).

    Denis Colin n’est pas le premier à arpenter le répertoire de cet Italien naturalisé français qui “voulait être noir” et qui, petit à petit, s’est retiré de la scène pour vivre en famille dans le Quercy et se consacrer à la peinture. Jusqu’à ce coup fatal, au beau milieu des champs… Il y a quelque temps, le Sacre du Tympan de Fred Pallem avec Thomas de Pourquery y est allé de son Tribute To Nino… La preuve, certainement, que ce chanteur autrefois guitariste de Nancy Holloway avait ce petit supplément d’âme qui fait de vous un artiste, et pas seulement un interprète jetable aux oubliettes de la variété française, pourtant peu avare de produits manufacturés à date de péremption très rapprochée.

    Nino Ferrer, c’était autre chose : par delà les années 60 et leurs chansons anecdotiques, on a vite deviné chez lui une fêlure aux contours douloureux, une âme en peine, celle d’un type qui, vu de loin, paraissait se consumer au fil des jours et ne pas trouver l’épanouissement dans le petit monde de la variété insipide obstrué de vanités à paillettes carpentiero-druckerisées. Des albums en témoignent, comme Métronomie, Nino & Radiah, Blanat ou La désabusion. Pas vraiment des succès commerciaux, il faut bien le reconnaître, mais des disques qui permettaient de mieux connaître celui qu’il était vraiment. La peinture d’un monde doux amer… le sien.

    Denis Colin, qu’on avait laissé tout au bonheur de la musique de ses Arpenteurs et tout particulièrement de leur Subject To Change, vient de nous lancer une invitation à (re)découvrir l’Univers Nino. Celui qui était pour lui un “cousin éloigné”, parce qu’aux temps lointains de l’entre-deux guerres, le grand-père maternel du clarinettiste était ami avec Pierre Ferrari, père de Nino. L’histoire veut même que notre apprenti souffleur, quand il était âgé de neuf ans, ait exercé ses premiers talents à la flûte à bec en jouant la mélodie de « Mirza ».

    Denis Colin s’est bien entouré pour l’occasion. D’abord d’une brochette de musiciens aguerris, dont les deux Arpenteurs que sont le guitariste Julien Omé ou le trompettiste Antoine Berjault auxquels il faut ajouter le contrebassiste Théo Girard et François Merville, batteur baroudeur, dont on connaît les nombreuses collaborations, avec Louis Sclavis notamment. Pour chanter Nino Ferrer, Denis Colin s’est attaché les services d’une certaine Bettina Kee, alias Ornette : cette chanteuse, pianiste de jazz en d’autres temps, fait aujourd’hui parler d’elle en raison de la pop un peu folle qu’elle a notamment su faire valoir il y a trois ans avec son album Crazy, mais aussi à travers ses collaborations avec le poète Mike Ladd (et comme tout se tient, on retrouve ce dernier sur Wasteland, le premier album d’Antoine Berjault cité un peu plus haut). La chanteuse reçoit pour l’occasion l’appui choral de Diane Sorel.

    Voilà une belle équipe qui fait sacrément plaisir ! Parce que ce disque, mine de rien, cet Univers Nino nourri à la tendresse électrisante, est un petit moment de bonheur dont on ressort avec le sourire. Mais attention, pas un sourire béat, non, juste celui qu’on ne peut contenir quand on vient de partager des instants riches en émotions. Et comme Denis Colin est un ferrerologue averti, il n’a pas jugé bon d’opérer une distinction factice entre le Nino « cornichon » et le Nino « désabusion ». Nino, c’est un tout, à prendre ou à laisser ! Au clarinettiste de nous révéler le fil tendu entre ces facettes multiples. Ce qu’il parvient à faire avec beaucoup d’acuité par une sélection de chansons qui concilie sans artifice « Les Cornichons » et « Métronomie », en passant par « L’arbre noir » ou « La rua Madureira », et non sans s’être une fois encore mis en quête de ce satané « Mirza ».

    Ni parodie ni imitation, ce disque tire une part importante de sa substance de la présence très forte de la guitare de Julien Omé, toute en variations de teintes électriques, et qui semblent parfois surgir des années 60 ; mais aussi du chant d’Ornette : celle-ci parvient à éclairer avec le même bonheur tubes énervés et chansons plus mélancoliques. Tenez par exemple : là où Nino Ferrer s’exaspérait de ne pas retrouver son chien maraudeur, Ornette prend les choses avec beaucoup plus de flegme. Elle n’exprime pas l’indifférence, mais elle veut nous faire comprendre qu’on ne va pas en faire un drame et que le quadrupède finira bien par revenir. Même chose pour l’organisation d’un pique-nique et ses indispensables cornichons (avec son clone italien appelé « Viva la Campagna »). Et quand Denis Colin se fait lui-même chanteur (« La désabusion », « L’arbre noir »), l’évocation du modèle Nino prend les couleurs d’un naturel tranquille, sans excès de pathos. Le groupe entier rend un hommage où certes la nostalgie affleure, mais sans jamais recourir aux effets tire-larmes. Il n’oublie pas de célébrer le bluesman qu’était Nino Agostino Arturo Maria Ferrari (belle version brûlante du « Blues des rues désertes » avec un magnifique Julien Omé une fois encore) ni le poète contemplatif (« The Garden »). Et c’est une version aux accents de rock progressif avec son motif cyclique très frippien qui nous rappelle les charmes oubliés de « Métronomie ». « La Rua Madueira » quant à elle, crépusculaire et nostalgique, voit le duo Colin (clarinette basse) / Ornette (voix et claviers) jouer la carte de l’épure à en donner le frisson. On ne pouvait rêver plus belle conclusion pour cet Univers Nino enregistré au studio Barberine qui jouxte la Taillade, la bastide que Nino Ferrer avait acquise dans les années 70. C’est là que Denis Colin a pu goûter le plaisir d’un équipement que le chanteur avait utilisé lui-même, comme cette console Gunter Loof 18 voix avec un compresseur par tranche. Voilà qui ne s’invente pas.

    Nino Ferrer aurait eu 80 ans cette année… Il serait un vieux jeune homme, peut-être aurait-il réussi à se faire oublier, peut-être aurait-il trouvé la paix en lui... On ne le saura jamais. La seule chose dont on est certain aujourd’hui, c’est que nous n’avons jamais oublié qu’on l’a aimé. Cet Univers Nino vient nous le rappeler et sonne à nos oreilles comme une déclaration de tendresse faite à un chanteur qui se disait désabusé, mais dont la force des plus belles chansons éclate au grand jour par leur capacité à nous attendrir, longtemps après. Merci à Denis Colin, à ses musiciens et à Ornette de nous avoir rappelé cette évidence.

  • Antoine Berjeaut feat. Mike Ladd - Wasteland

    antoine-berjeaut-wasteland.jpgLe trompettiste Antoine Berjeaut est un explorateur, en quête de nouveaux territoires à conquérir aux confins du jazz, des musiques du monde et des musiques électroniques. On l'a suivi dans le fantasque Surnatural Orchestra, mais aussi en tant que membre des Arpenteurs du clarinettiste Denis Colin (qui vient de rendre un hommage très émouvant à Nino Ferrer appelé Univers Nino, dont il sera question sur le site officiel de Maître Chronique).
    Avec Wasteland, son premier album en tant que leader, il vient frotter ses centres nerveux sur la poésie de Mike Ladd, un rappeur américain adepte du spoken word (poésie orale se confrontant souvent à d'autres disciplines). Entouré des deux magnifiques Arpenteurs que sont Stéphane Kerecki et Fabrice Moreau, de Jozef Dumoulin (dont on ne peut que recommander le récent A Fender Rhodes Solo) et de Julien Lourau, Berjeaut signe un disque captivant, dont la tonalité souvent crépusculaire est celle d'un voyage poétique aux frontières de l'irréel, entre écriture et improvisation. C'est magnifique de bout en bout.
     

     
    Antoine Berjeaut (trompette, bugle, compositions), Mike Ladd (voix, poésie), Jozef Dumoulin (claviers), Stéphane Kerecki (contrebasse), Fabrice Moreau (batterie) + Julien Lourau (saxophone ténor).
     
    Fresh Sound / Socadisc / The Orchard, collection "Fresh Sound New Talent"