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paul motian

  • eMotian

    jean-marc padovani, paul motian, Une source sûre m’a fait comprendre que le regretté Paul Motian n’était pas un grand fan des jeux de mots sur son nom. J’espère qu’il me pardonnera, là où il repose, le titre de cette note qui m’est inspirée par un disque en hommage à sa musique, rendu avec une délicatesse toute... motianesque par le saxophoniste Jean-Marc Padovani, qui vient de publier chez Naïve un Motian in Motion au nom tout aussi coupable de clin d’œil. Un disque motivé, aussi, par le fait que la disparition du batteur s’est produite selon lui « dans une relative indifférence », alors que de nombreux musiciens le considéraient (et le considèrent toujours) comme un musicien incontournable et une source dont ils revendiquent l’héritage et l’inspiration.

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  • Bruno Tocanne ou l’art de la suggestion…


    bruno toccante,in a suggestive way,paul motian,remi gaudillat,jazz,imr,citizen jazzS’il fallait résumer en quelques mots les qualités de Bruno Tocanne, peut-être pourrait-on, tout simplement, souligner l’esprit de liberté qui souffle sur sa musique. Mais pas une liberté pour soi, un peu égoïste ; non, chez le batteur, il faut avant tout que chaque projet mené à bien soit le fruit d’un travail de maturation qui l’engage pleinement, bien sûr, mais dans un cadre collectif, où l’amitié compte pour beaucoup. Elle semble même un de ses moteurs. Il faudrait aussi rappeler que son approche de l’instrument, bien loin d’être invasive et dominatrice, fait de lui un coloriste sensible dont le sens profond de l’écoute est la marque d’un artiste en état d’éveil constant. C'est un peu tout cela qu'il expliquait voici quelques années à Citizen Jazz quand il s'était confié dans le Boudoir de Proust. Pour mieux connaître l'artiste, on lira aussi avec grand profit un Carnet de Route en Russie publié au mois de novembre 2010.

    Pas à pas, année après année, sa discographie parle pour lui. Il s’en est passé de bien belles choses depuis le début des années 90 notamment, quand il évoluait aux côtés de Sophia Domancich (qu'il retrouvera bientôt sur scène) et imprimait sa marque sur l'album Funerals, en passant par le Trio Résistances (avec Lionel Martin et Benoît Keller) et ses trois albums fiévreux (Résistances, Global Songs, Etats d'Urgence), dont les mélodies aux allures d’hymne restent longtemps imprimées en vous ; Bruno Tocanne nous a fait part de ses rêves en compagnie de quelques comparses remarquables tels que Rémi Gaudillat (New Dreams Now), Quinsin Nachoff (5 New Dreams) ou Samuel Blaser (4 New Dreams !), il nous a déclaré sa liberté dans un album essentiel (Libre(s)Ensemble), a endossé en duo le rôle du Passeur de temps avec le guitariste Jean-Paul Hervé, s’est fait la belle avec le pianiste Henri Roger (Remedios la Belle), il a remis de l’électricité dans sa musique avec le guitariste Alain Blesing pour un détonnant Madkluster vol. 1 qui - c’est obligatoire - en appellera un autre. Co-pilote d’un i.Overdrive Trio tendu comme un arc, il a rendu avec ses complices Philippe Gordiani et Rémi Gaudillat un Hommage à Syd Barrett, fondateur de Pink Floyd, avant de croiser la route de Léo Ferré (Et vint un mec d’outre-saison) en toute complicité avec Marcel Kanche ; jamais rassasié de nouveaux paysages, il a prêté le concours de ses peaux et cymbales au chant envoûtant de Senem Diyici (Dila Dila). La liste n'est pas exhaustive et l'histoire continue…

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    Bruno Tocanne © Christophe Charpenel

    C’est ainsi que les édifices se construisent, dans l’adversité d’une conjoncture hostile aux créateurs sans concession et d’un microcosme médiatique résigné à une médiocrité poisseuse dans le pire des cas et à une célébration automatique des têtes d’affiche dans le meilleur, mais aussi par la volonté d’être soi, pleinement, en repoussant autant que faire se peut les vulgarités alimentaires.

    Parmi les fidèles amis, on a déjà cité le trompettiste Rémi Gaudillat, régulièrement impliqué dans ses projets, et membre actif du réseau imuzzic. On ne sera donc pas surpris d’apprendre que tous deux se sont envolés vers New York au début de l’année pour faire aboutir une nouvelle idée, et pas des moindres : rendre un hommage, un vrai, à un autre batteur, un géant de l’histoire du jazz, le regretté Paul Motian que Bruno Tocanne a dû finir par reconnaître comme un maître, lui qui pensait n’en avoir point ! « Ses orientations musicales, son travail d'orfèvre, son art de la suggestion sont pour beaucoup dans ma manière d'aborder le jazz et les musiques improvisées, musiques que je n'aurais sans doute pas abordées avec autant d'enthousiasme sans l'apport d'artistes comme lui. Paul Motian a disparu au moment où j'étais en train de discuter avec Quinsin Nachoff d'un projet de nouvel album dont l'envie m'avait été déclenchée par l'écoute d'un des trios de Motian avec Joe Lovano ». Aux  côtés des trois musiciens, un quatrième expert, le pianiste Russ Lossing, est venu apporter sa connaissance de l’art de Paul Motian, avec lequel il avait joué en trio.

    Un quartet inspiré, une attention réciproque, une science commune de l’improvisation, un père spirituel dont on connaît la finesse de jeu : toutes les pièces d’un beau puzzle étaient donc en place pour l’élaboration de In A Suggestive Way.

    inasuggestiveway.jpgAutant le dire sans détour, l’album est de ceux qui comblent toutes les espérances formulées dès qu’on a connaissance de leur gestation ; voilà en effet un disque dont le titre reflète avec une fidélité chargée d’émotion la musique impressionniste et méditative. Celle-ci suggère, elle ne s'impose pas par excès de puissance, mais elle finit par affirmer son élégance feutrée. Jamais le moindre discours n’est asséné, bien au contraire : chacun des musiciens semble éprouver le bonheur des suggestions faites aux autres, celles des pistes à suivre quelque part du côté de l’imaginaire, comme autant de fugues spontanées et d’impromptus vivifiants. Bruno Tocanne et ses compagnons réussissent leur pari, celui de la liberté et – là réside toute l’âme de cette musique – de l’écoute réciproque, de l’attention portée à l’interprétation d’une note. Un travail de funambule, dont l’équilibre n’est jamais menacé, parce que le chant règne toujours en maître, y compris au moment où la musique s’invente et ruisselle dans la confrontation fructueuse des idées lancées. Comme le souligne Arnaud Merlin avec beaucoup de justesse, il s’agit là, je le cite « de l'association d'idées et de la conjugaison de sensibilités ». On aurait presque envie de voir dans cet art sublimé et sensible une définition du jazz, en ce qu’il a de plus organiquement vivant, par son association fluide de l’écriture et de l’improvisation.

    Pas de doute, Paul Motian doit être heureux, tout là-haut, de l’hommage qui lui est ainsi rendu. On imagine sa joie d’écouter la délicatesse avec laquelle Bruno Tocanne fait chanter ses cymbales : il suffit, pour comprendre de quoi il s’agit, d’écouter les premières mesures de « Bruno Rubato » qui ouvre l’album et devient au fil du temps un thème récurrent chez lui. Savourez leur chant cuivré, en petites touches scintillantes. Un peu plus loin, les balais seront une caresse à vos oreilles. Heureux aussi car ce disque est l’histoire d’une conversation, d’une succession gourmande de questions et de réponses immédiates ; malgré l’évidente émotion née de l’absence cruelle de Paul Motian, c’est la joie qui l’emporte, elle s’exprime dans la lumière de thèmes qu’on devine comme de vibrants appels (ainsi « Ornette And Don », « One P.M. », deux belles compositions signées par Rémi Gaudillat qui, on le voit, n’est pas venu les mains vides) et dans la ferveur des échanges. Les couleurs vespérales dont se pare l'album, reflets mêlés d'une joie d'être ensemble en musique et du profond respect pour celui qui l'a inspirée, touchent au cœur et maintiennent longtemps une vibration essentielle. Difficile finalement d'évoquer un musicien plus qu'un autre : Bruno Tocanne, Rémi Gaudillat, Quisin Nachoff et Russ Lossing sont de vrais partenaires et In A Suggestive Way est tout sauf un album de batteur. Pas le genre de la maison Tocanne, assurément.

    Il faut avoir l’honnêteté, toutefois, de préciser que ce disque n’est pas de ceux qu’on peut entendre d’une oreille distraite. Ce serait prendre le risque d’être le spectateur de sa musique et de la laisser s’échapper. Un comble, alors qu’il nous offre une place de choix, celle du cinquième élément (ou peut-être du sixième car Motian n’est jamais loin). In A Suggestive Way s’écoute, dans ses moindres détails, pour chacune de ses nuances, pour son art de la conversation entre gens de bonne compagnie.

    Alors la magie opère : on comprend dans ces conditions pourquoi ces instants musicaux méritent amplement un « Coup de Maître ». Et pourquoi, accessoirement, une certaine irritation peut vite nous gagner à l’idée qu'un musicien tel que Bruno Tocanne ne bénéficie pas d’une meilleure exposition. Ce n’est pas ici qu’il restera dans l'ombre, en tous cas…

    In A Suggestive Way (Instant Music Records)

    Bruno Tocanne (batterie), Rémi Gaudillat (trompette), Quinsin Nachoff (saxophone tenor, clarinette), Russ Lossing (piano).

  • Respect, monsieur Paul !

    Paul-Motian.jpgC’est toujours la même histoire : on a beau savoir que nos héros finiront par quitter ce monde un jour ou l’autre, on a beau savoir qu’un petit coin du Paradis - celui des artistes aux yeux brillant de milliers d’étoiles - leur est réservé et conférera à leur art cette part d’éternité qu’ils ont tant méritée… quand vient le moment du départ, votre cœur saigne et vous n’y pouvez rien. Une lumière s’éteint et plonge votre quotidien dans une pénible pénombre que seuls les témoignages sonores gravés parviennent à éclairer un peu. Et à chaque fois vous enragez de constater que trop d’humains malfaisants se vautrent et s’exhibent dans une insolente longévité qui rend encore plus insupportable l’absence de vos magiciens.

    Hier, j’ai appris la disparition de Paul Motian, à l’âge de 80 ans. Sacré personnage, dont la biographie bien ficelée sur Wikipedia nous rappelle à quel point le batteur aura été au cœur de magnifiques batailles, et jusqu’au bout parce que je ne manquerai pas de souligner ici que, tout récemment encore, je recevais un album entêtant, de ceux qui vous bousculent dans votre douce routine quotidienne, dont il était l’un des magnifiques acteurs !

    Quelques repères pour bien comprendre qu’un très grand monsieur est parti : je ne peux d’abord  ignorer que Motian avait décliné l’offre que lui avait faite un certain… John Coltrane de devenir son second batteur, ce qui peut donner une première idée de son talent. Durant cinq ans, à partir de la fin des années 50, il sera membre du trio de Bill Evans ; quelque temps plus tard, on le trouvera aux côtés de Paul Bley, puis dans un autre trio, celui de Keith Jarrett ; Motian sera également de l’aventure du Liberation Music Orchestra de Charlie Haden. Mais aussi de ce disque mythique que fut Escalator Over The Hill, sous la direction de Carla Bley. La suite est tout aussi pavée de belles attentions (je dis bien : attentions) : c’est à partir du début des années 70 qu’on pourra le voir enregistrer sous son nom, en particulier pour le compte du label ECM et multiplier les collaborations prestigieuses : Bill Frisell, Joe Lovano, Lee Konitz, Dewey Redman, Henri Texier, Chris Potter… J’arrête là cette liste que vous compléterez vous-même.

    Quant au style, d’autres que moi en parleraient beaucoup mieux mais chacun s’accordera à dire qu’il était d’abord un mélodiste plutôt qu’un frappeur. Un musicien subtil, un homme de climats où la finesse le disputait à l’invention.

    Difficile d’opérer un choix dans sa discographie, il y a de quoi se nourrir un bon paquet d’heures, vous pouvez piocher aussi bien dans ses collaborations avec Keith Jarrett que Bill Evans, fouiner dans les productions de son trio avec Bill Frisell et Joe Lovano ou bien prêter une oreille à son Electric Bebop Band (tiens, écoutez donc Garden Of Eden en 2006, par exemple)…

    Ma petite histoire personnelle me relie, très indirectement je le reconnais, au parcours musical de Paul Motian et plus précisément à deux disques auxquels il a contribué. Ce fut d’abord en 1997 lorsqu’Henri Texier réunit une véritable dream team, le temps d’un album enchanté qui s’appelait Respect. Pensez-donc : autour du contrebassiste, Steve Swallow (basse électrique), Bob Brookmeyer (trombone), Lee Konitz (saxophone alto) et Paul Motian, bien sûr. Une belle brochette d’artistes majeurs, du bonheur en condensé d’une heure. Intemporel et indémodable. C’est d’ailleurs à cette époque que j’ai fait la connaissance d’Henri Texier, du côté de Saint-Gilles-Croix-de-Vie, et je me souviens que nous avions évoqué ce disque si particulier. Je ne pourrai pas l’oublier. Et ce n’est pas un hasard si, comme mû par un réflexe, en souvenir de ces instants privilégiés, c’est à lui que j’ai voulu annoncer sans attendre le décès de Paul Motian.

    Et puis, voici quelques mois, j’ai reçu un disque assez déroutant, fouineur et audacieux, qu’on découvre au fil des écoutes : Consort In Motion est un petit ovni lancé dans la stratosphère du jazz par un jeune tromboniste Suisse, Samuel Blaser, qui s’aventure à un palimpseste hardi de la musique de Monteverdi. Ce musicien, du haut de sa trentaine conquérante, bénéficie pour l’occasion du coup de main déterminant de celui qui allait bientôt souffler ses 80 bougies (le disque a été enregistré fin décembre 2010), monsieur Paul Motian. Mes pensées sont aussi allées vers Samuel, qui savait et savourait le privilège d'une telle expérience.

    Jusqu’au bout, le batteur aura donc été sur la brèche : oui, ce musicien était resté – qu’on me pardonne ce néologisme – créactif parce que la musique circulait avec la même vigueur dans ses veines et se déversait avec un égal bonheur sur nos passions. Elle s’écoule aujourd’hui en larmes irisées, mêlant la tristesse d’une vie qui s’envole et la joie de savoir que l’artiste est encore avec nous pour longtemps.

    Merci, monsieur Paul. Respect !